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AFRIQUE - BANQUE MONDIALE
AGENDA POUR L'AFRIQUE A L'OREE DU 3ème
MILLENAIRE
Conférence des chefs d'Etat à Libreville (Gabon)
18 janvier 2000
"Traverser la rivière"
par M. Jean-Louis Sarbib,
vice-président Région Afrique de la Banque mondiale
Discours à l'adresse du président de la République gabonaise, des chefs d'Etats et de gouvernements participants, du directeur général du Fonds monétaire international (FMI), du président du Groupe de la Banque africaine de développement, du secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), des ministres et des participants.
(les intertitres sont de la rédaction)
C'est pour moi un grand honneur et un insigne privilège de m'adresser à vous ce matin.
Permettez-moi tout d'abord de vous transmettre les salutations de M. Wolfensohn, président de la Banque mondiale, qui vous remercie de l'invitation et qui aurait vivement souhaité être parmi nous pour ces assises. Je sais combien il a apprécié les réunions qu'il a eues avec vous à Kampala et à Dakar et je sais toute l'importance qu'il attache à continuer ce dialogue avec vous.
Nous considérons ce sommet comme un jalon supplémentaire dans les discussions entre les institutions de Bretton Woods et les pays africains.
Je me réjouis donc de cette possibilité de revenir au Gabon et de retrouver cette chaleureuse hospitalité dans ce merveilleux pays.
Je voudrais commencer par une histoire.
C'est l'histoire d'un village au bord de la rivière. Et personne au village n'osait traverser cette rivière car, disait-on, c'était impossible. Jusqu'au jour où une personne est venue de l'autre côté en traversant, ne sachant pas que ce n'était pas possible.
Cette histoire, c'est nous. Cette histoire, c'est toute l'importance de ne pas se laisser piéger par des attentes minimalistes et des préconceptions trop ancrées.
Quel est ce fleuve ?
C'est la gestion des économies de l'Afrique d'une manière qui améliore la vie des pauvres.
C'est un défi, mais le moment est venu de faire un bilan. De notre point de vue, qu'avons-nous appris depuis plus de quinze ans pendant lesquels nous avons accompagné nombre de réformes économiques en Afrique ?
FAIRE ARRIVER L'AIDE JUSQU'AUX PLUS PAUVRES
Tout d'abord, c'est la première leçon, mais elle n'est pas économique : il faut avoir de l'espoir et de la confiance en soi pour traverser la rivière.
Plusieurs ministres ont parlé hier de l'importance de partager les expériences et les réussites d'un bout à l'autre du continent.
Une leçon claire est que pour ceux des pays qui mettent en oeuvre les réformes, les indicateurs de leurs performances économiques s'améliorent. Mais, comme vous le savez mieux que moi, les gens de la rue ne sentent pas encore une amélioration de leur qualité de vie.
Pourquoi ce problème est-il si difficile ? D'abord à cause de sa dimension.
Plus de 40 % des Africains vivent avec moins de un dollar par jour, plus de 200 millions de personnes n'ont pas d'accès aux services de santé, moins d'un quart des filles vont à l'école dans le monde rural le plus démuni. Un Africain sur cinq vit dans un pays en conflit - restaurer la stabilité sociale est essentiel. Et les conflits ont des conséquences sur les pays voisins.
Là où il y a stabilité, la croissance économique aide à réduire la pauvreté. Donc une partie du défi est de relever les taux de croissance, parce que même avec 5%, le nombre des pauvres ne fera que se stabiliser. 5% est donc un minimum absolu pour ne pas reculer.
Mais le seul niveau de la croissance ne suffit pas. Encore faut-il qu'elle contribue à plus d'équité, car l'inégalité des revenus est peut-être en Afrique, la plus élevée du monde. Une répartition des revenus plus équitable de 10%, permettrait à 50 millions d'Africaines et d'Africains de sortir de la pauvreté.
Et, parlant d'inégalités, pendant combien de temps encore, l'Afrique peut-elle se contenter d'une moitié du ciel ? Si les femmes avaient le même accès à l'éducation et aux actifs productifs que les hommes, cela conduirait à une augmentation de presque 1 % de la croissance par tête.
La deuxième leçon, donc, c'est la qualité et l'équité de la croissance.
LUTTER CONTRE LA CORRUPTION
La troisième leçon tirée de notre expérience est l'importance de la participation et de la responsabilisation dans le cadre d'institutions démocratiques.
Que veux-je dire par là ?
Il s'agit de :
Permettre l'utilisation et le
développement des capacités - et il y en a en Afrique - et d'un leadership africain à
tous les niveaux de la société.
Des consultations de 70.000 pauvres dans 60 pays du monde nous ont
appris que les pauvres font le plus confiance aux institutions qui leur sont les plus
proches.
Assurer le respect de normes et de règles développées de manière transparente et qui permettent à chacun de participer à égalité de chance.
Attaquer la corruption.
C'est un cancer qui ronge les sociétés africaines et auquel
nombre d'entre vous n'ont pas hésité à s'attaquer.
Dans la discussion hier, certains ministres ont encouragé une définition plus complète de ce fameux concept de gouvernance. Les quatre éléments que je viens de citer paraissent aller dans cette direction.
Avec une croissance plus équitable, avec la participation des populations, et des règles du jeu claires et appliquées à tous, les bénéfices des réformes atteindront les villages et les quartiers spontanés, les écoles et les dispensaires.
Est-ce à dire alors que le développement pour l'Afrique n'est que communautaire et à petite échelle ? Bien sûr que non. L'Afrique est partie intégrante d'une économie qui se mondialise chaque jour. Pour y trouver la place qui lui revient, elle se doit d'être compétitive tout en respectant ses spécificités et sa culture. Mais pour être compétitif, il faut commencer par être efficace au niveau local.
MONDIALISATION PAR l'EDUCATION
Le 21ème siècle promet d'être le siècle du savoir et de la connaissance. Pour que l'Afrique puisse s'intégrer dans ce monde, les systèmes éducatifs de l'Afrique doivent fournir à tous les enfants une éducation de base de haute qualité, et les universités doivent préparer les jeunes pour être compétitifs dans l'économie mondiale.
Le défi est de transformer l'écart technologique qui menace l'Afrique en une opportunité pour sauter de l'autre côté de la rivière.
La technologie de l'information, l'Université Virtuelle Africaine et les bibliothèques digitales sont autant de développements importants et prometteurs.
Cela nécessite bien sûr des télécommunications performantes ; c'est un secteur où les états ont de plus en plus de mal à évoluer au rythme effrené du secteur privé.
Plus généralement, quand vous avez rencontré M. Wolfensohn à Kampala et à Dakar, vous avez évoqué la nécessité d'améliorer les infrastructures afin d'être compétitifs dans l'économie mondiale. Et la liste des infrastructures dont l'Afrique a besoin est longue : eau, électricité, nouvelles énergies propres, routes et pistes rurales, ports et aéroports performants.
Nous avons bien noté l'importance que vous attachez à l'intégration régionale qui vous permettra d'avoir des marchés de taille suffisante, d'échanger plus efficacement entre pays africains, et pourquoi ne pas rêver en ce début de siècle à des Etats-Unis d'Afrique ?
Nous avons bien noté l'importance que vous attachez à la réduction de la dette.
Tous ces éléments, en créant une autre image du continent et un environnement propice à l'investissement privé, devraient également contribuer à accélérer la croissance et la création d'emplois.
Participation au niveau national, compétitivité au niveau mondial. Voilà deux éléments pour traverser la rivière au seuil du millénaire.
LA MENACE DU SIDA
Mais il y a dans cette rivière, une menace. Il y a dans cette rivière des crocodiles féroces et sans pitié.
Et le plus féroce de ces crocodiles, c'est le SIDA
Je voudrais partager avec vous quelques chiffres pour
illustrer l'ampleur et la gravité de cette pandémie.
Sur 10 enfants infectés dans le monde, 9 sont en Afrique.
Sur 10 femmes infectées dans le monde, 8, sont en Afrique.
Sur 10 hommes infectés dans le monde, 6 sont en Afrique.
Chaque jour, 10.000 personnes sont infectées en Afrique.
14 millions sont morts du SIDA, plus que pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Les 21 pays ayant les taux de séropositivité les plus élevés se trouvent tous en
Afrique.
Pire, le VIH/SIDA continue à se répandre en Afrique alors qu'il est en recul
ailleurs.
Les morgues sont maintenant ouvertes 24 h sur 24, et, malheureusement, l'une des
industries émergentes est la fabrication de cercueils.
Il y a 10 millions d'orphelins, des enfants qui n'iront plus à l'école et qui n'ont pas d'avenir.
Le SIDA n'est pas une affaire pour les seuls ministres de la santé. Le SIDA est l'affaire de tous. Quelques pays ont réussi à faire reculer la maladie avec l'engagement des plus hautes autorités.
C'est très clair dans mon esprit. Si on ne fait rien contre le SIDA, ce crocodile nous empêchera d'arriver à l'autre rive.
DE L'AIDE AU "PARTENARIAT"
J'ai commencé par vous parler de traverser la rivière ensemble. Ce qui implique qu'ensemble nous devons changer notre manière de travailler.
L'aide a été une arme à double tranchant en Afrique. Elle a bien sûr fourni des ressources supplémentaires indispensables. Mais dans plusieurs pays, l'aide a aussi contribué à diminuer le sens d'appropriation, à déresponsabiliser les dirigeants, à affaiblir les institutions locales et à éroder les capacités par une utilisation peu efficace de l'assistance technique.
Par ailleurs, l'aide n'a pas toujours atteint les plus pauvres. A titre d'exemple, sur 100 dollars dépensés dans la santé, 12 dollars seulement arrivent effectivement au niveau des 20 % de gens les plus démunis.
J'ai bien noté hier les remarques sur l'importance d'une meilleure coordination des bailleurs de fonds. Pour économiser les capacités et pour permettre aux ministres de faire leur travail au lieu de recevoir mission sur mission. Cette coordination autour d'objectifs définis et choisis par les pays eux-mêmes est à la base du cadre de développement intégré que M. Wolfensohn a proposé à la communauté internationale au début de 1999 et qui pourrait servir de cadre conceptuel au travail d'élaboration de programmes de développement et de lutte contre la pauvreté.
Le défi est immense, et nul ne peut le relever seul.
Il faut construire des partenariats basés sur la confiance réciproque, le respect mutuel et des rapports contractuels où chaque partenaire joue un rôle compris et pleinement accepté par tous les autres. Pour arriver à ce stade, nous avons encore beaucoup à faire.
Nous sommes prêts.
Je suis venu réaffirmer encore la volonté de la Banque mondiale de vous accompagner de l'autre côté de la rivière.
Je vous remercie.