ENTRETIEN
Abdoulaye Wade, président du Sénégal
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Il n'y a pas de sous-liberté, il y a "la" liberté
"Après le discours de La Baule, des chefs
d'Etat
ont accepté le multipartisme, les élections et maintenant l'alternance.
En Afrique, la démocratie connaît des hauts et des bas,
mais globalement, elle avance !"
Depuis le 19 mars 2000, le Sénégal fête la "vague bleue" et chante le "sopi". La couleur est celle du vainqueur et l'air celui du "changement". L'élection d'Abdoulaye Wade, le vieux "lièvre" politique selon Senghor, et la sagesse d'Abdou Diouf, le président tacite acceptant la victoire de son rival, ont offert au Sénégal l'alternance, à l'Afrique un exemple, et aux deux, l'espoir de voir enfin la démocratie avancer.
Peu avant les présidentielles, le rédacteur-en-chef de La Gazette avait rencontré à Paris Me Abdoulaye Wade. Sous le candidat du changement perçait le président de l'alternance. Au terme d'une longue course de vingt-six ans, le vieux routier politique - tantôt en prison, tantôt au gouvernement, toujours dans l'opposition - se sentait proche du but. Parce que le candidat Wade, "arithmétiquement gagnant", disait-il, se montrait confiant dans les électeurs sénégalais, confiant dans la presse indépendante, confiant dans la démocratie. Sans l'alternance, règne une vraie-fausse démocratie, expliquait Me Wade au journaliste. Et seule la vraie démocratie peut faire bouger l'Afrique. Aujourd'hui l'alternance est à Dakar et l'Afrique regarde vers le Sénégal. Chacun guettant ce que le président "sopi" va changer.
Le Sénégal pour l'exemple...
La Gazette - La démocratie en Afrique est un vaste problème...
Abdoulaye Wade - La démocratie en Afrique, j'y crois. J'ai créé en 1974 le premier parti d'opposition légal. Globalement, je pense que les choses avancent. Mais la difficulté essentielle vient de ce que les hommes politiques, surtout nos partenaires occidentaux habitués à une certaine forme progressive de la démocratie, ne peuvent pas comprendre. Il y a des mutations indispensables.
La Gazette - Les Occidentaux ne projettent-ils pas pour l'Afrique leur vision idéaliste de la démocratie ?
A.W. - Absolument pas. Je suis contre la notion de "démocratie tropicale", de "démocratie africaine", etc. qui sont les alibis des fausses dictatures. Il faut refuser les compromis sur les principes mêmes de la démocratie et toute forme de "démocratie contrôlée". Un vrai démocrate ne peut faire aucune concession sur ce point. C'est comme pour la liberté, il n'y a pas de "sous-liberté", ni de liberté pour Blanc et de liberté pour Noir. Il y a "la" liberté. On l'a ou on ne l'a pas. L'Afrique est venue à la démocratie très tard. Nous pouvons nous heurter à des difficultés, mais il ne faut jamais perdre de vue l'objectif d'une démocratie aux "normes internationales".
La Gazette - Que penser de ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire où des militaires décident d'une orientation différente de celle prévue par la constitution ?
A. W. - L'incursion du pouvoir militaire dans le fonctionnement de l'Etat est difficilement concevable pour un Occidental. A l'époque de Senghor, j'avais écrit un article sur "pouvoir civil et pouvoir militaire" pour expliquer que l'armée n'a pas toujours un pouvoir négatif. Les régimes africains, de manière générale, n'acceptent pas l'alternance. La démocratie sans alternance n'a pas de sens. Il y a des régimes qui admettent toutes les libertés d'expression, de critique, mais qui n'admettent pas l'alternance. Face au pouvoir d'un parti unique qui a vérouillé toutes les issues, les militaires peuvent débloquer la situation, comme cela s'est passé au Burkina Faso, pour restituer ensuite le pouvoir aux civils, ou plus récemment au Niger et en Côte d'Ivoire.
La Gazette - N'y-a-t-il pas, j'y reviens, une notion occidentale trop idéaliste sur la démocratie ? Je pense au discours de La Baule.
A. W. - Encore une fois, l'Afrique vient à la démocratie très tard. Il a fallu La Baule pour pousser les chefs d'Etat africains, tous chefs de partis uniques, à accepter le multipartisme. Après le multipartisme, on les a poussés à accepter les élections. C'est difficile de demander à quelqu'un qui avait un parti unique et pour qui l'élection n'était qu'une formalité, d'accepter des élections qui peuvent mettre en cause le poste qu'il occupe. On se rend compte que le président en place, d'une manière ou d'une autre, retourne la situation et conserve le pouvoir au final. Je fais une différence entre la fraude électorale que l'on peut faire disparaître et le "coup d'Etat électoral" qui est un coup d'Etat masqué derrière des élections manquées. Ce sont des difficultés auxquelles l'Afrique se heurtera jusqu'au jour où nous aurons au pouvoir des hommes élus démocratiquement par des élections transparentes. C'est alors que commencera la vraie démocratie. A partir du moment où les gens n'auront plus peur d'affronter le suffrage universel et seront de surcroît des hommes propres, sans reproches.
La Gazette - Comment voyez-vous le rôle des médias ?
A.W. - Nous avons la chance au Sénégal d'avoir une presse privée de qualité. Je me suis toujours battu, non seulement pour le pluralisme politique et syndical, mais aussi pour le pluralisme de la presse. J'ai créé le deuxième journal du pays "Démocratie" quand il n'y avait que celui du pouvoir, "Le Soleil". Aujourd'hui le Sénégal compte cinq quotidiens dont quatre totalement indépendants et des radios privées. Seule la télévision et la radio nationale sont entre les mains du gouvernement par le monopole d'Etat.
La Gazette - Comme les présidents Senghor et Diouf, êtes-vous attaché à la Francophonie ?
A. W. - Le Sénégal a toujours été partie intégrante du mouvement francophone depuis sa création. Nous devons travailler à son renforcement. Mais la Francophonie doit être encore plus active pour le développement de nos pays et veiller à ce que la démocratie et les droits de l'homme soient une de ses composantes essentielles.
propos recueillis par
Georges Gros
rédacteur-en-chef de La Gazette de la presse francophone
Cet entretien paraîtra dans La Gazette n° 93