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2004
La fête
des vouvray
Vins de terre pour fruits de mer

UN
VOUVRAY DE 1924,
roi de la dégustation
chez Le Divellec à Paris
par Patrice Pottier
Savez-vous quel est le vin qui se marie idéalement
avec les asperges ? Le Vouvray. Ce " vin de taffetas "
(dixit Rabelais qui s'y connaissait, le bougre) offre des arômes
en éventail : agrumes, truffe blanche, acacias, coing,
fruits exotiques, pomme et parfois vétiver. Le vouvray
demi-sec ou sec, assez jeune, fait merveille aussi sur crustacés
et poissons de mer ou de Loire. S'il est vieux (de 10 à
20 ans), couleur d'ambre et parfum de cire d'abeille et de miel,
il triomphera plutôt sur des foies gras, homards en sauce,
desserts même au chocolat. Et avec des
cigares !
Bacchus chez Neptune
Donc, un vin de terre et de mer. CQFD chez Jacques Le Divellec
à Paris, au cours d'un déjeuner, le chef (on lui
doit le remarquable Larousse des poissons, crustacés
et coquillages sorti en décembre 2003) ayant joué
sa partition avec tartare léger, langoustines odorantes,
homard à la sauce douce de corail, fromages de Touraine
des trois grands fromagers affineurs parisiens Dubois,
Fouchereau et Marie Quatrehomme. Mais on aurait
pu aussi marier les vouvrays secs avec des poissons grillés
et des charcuteries et les demi-secs avec une blanquette, un poulet
à la crème, un poisson au beurre blanc
Ce
vouvray (issu du cépage chenin - ou "pineau de Loire"
et "Plant de clair de lune"), longtemps défavorisé
par sa fausse image de vin "sucré" offre en fait
une large palette gastronomique grâce à sa subtilité
et sa complexité selon les terroirs : "perruches"
(vins de silice) ou "tuffeau" (vins de calcaire).
Etonnant : dans certains demi-sec (domaine de Margalleau 2001
de M. Pieaux ; vouvray 1986 de Philippe Brisbarre) et sec 2001
de Catherine Doye-Deruet, Domaine de la Fontainerie) des arômes
de goémon, de sel main, de coquilles d'huîtres écrasées
et d'iode. Parfait avec les coquillages et la cuisine de la mer
de Le Divellec !
2003 : l'année solaire
Les vouvray secs ont jusqu'à 9 gr. de sucre résiduel
par litre; les demi-secs : 15 gr. ; les liquoreux vendangés
tard, passerillés ou botrytisés : 50 gr. Après
30-40 ans, ils donnent ces vieux vins couleur de cognac qui fleurent
la réglisse, l'angélique, la truffe blanche, le
miel. Des merveilles ! Enfin, n'oublions pas les vouvray "moustillants"
ou effervescents, à fines bulles, frais et vifs.
"Vouvray est un vin de connaisseurs, unique et pluriel"
commentent Olivier Friant, chef sommelier chez Le Divellec
et Thierry Nérisson, "meilleur sommelier d'Europe",
vigneron à Vouvray et auteur du "Voyage autour
du Vouvray en 80 ans". Nérisson est aussi chef-sommelier
chez Jean Bardet à Tours..
"2003, année de canicule, très solaire, a failli
faire problème. Trois à cinq semaines d'avance et
trop de soleil, c'était trop de sucre et pas assez d'acidité
(acides "brûlés", photosynthèse
bloquée dans les vignes au sud et pertes de récoltes
parfois). Mais les petites pluies ont sauvé la pleine maturité
avec des acidités faibles et sans degré exagéré".
Nérisson conclut : "Le millésime 2003, année
solaire, sera exceptionnel et rappelle l'excellent 1976".
Petit rappel des grandes années vouvray du siècle
passé : 1921 (légendaire), 1937, 1947 (année
du siècle), 1955, 1959, 1976. Et 2003 ?...
Exceptionnel
Domaine Huet 1924
Superbe cadeau de 300 euros
La merveille de la dégustation : une bouteille
de 80 ans. Chenin l'enchanteur est bien le coffre-fort de la mémoire,
car il donne des vins qui traversent le temps et deviennent nectars.
Ce demi-sec 1924 est une coulée liquoreuse d'ambre ou de
vieil or caramélisé. Au nez : la truffe, la truffe,
encore la truffe (blanche) et toute la gamme des arômes
miellés, avec une touche de safrané, de confit,
et une évocation des vieux tokay de Hongrie. On déguste
religieusement ! Cet octogénaire ne titre plus que 9°6
d'alcool, mais 6,75 d'acidité encore, et
58 gr. de
sucre.
Il est resté "jeune". La bouteille a été
rebouchée deux fois, précise le propriétaire
qui possède encore une réserve de ce millésime
et d'autres bouteilles d'un demi-siècle. Elles seront vendues
prochainement à Londres au prix de 300-350 euros l'unité.
(Pour mémoire, rappelons notre dégustation l'an
dernier d'un autre fabuleux vouvray de
1874, que son propriétaire-vigneron,
M. Poniatowski, avait retrouvé caché dans sa secrète
cave de tuffeau, échappé aux convoitises des troupes
allemandes. Et qui n'a pas de prix aujourd'hui).
Autre grande bouteille : le Domaine de la Fontainerie
1942. Originalité : trois générations de
vigneronnes ont dirigé ce domaine. L'héritière,
Catherine Dhoye-Deruet est l'unique femme du syndicat. Jeune,
charme discret, nologue, elle "vinifie plus par
intuition que par science, dit-elle. Paradoxe, mes vins
sont masculins. Les rendements réduits à 20h/ha,
je travaille les petites années qui donnent des vins qui
ont plus de personnalité que ceux des bonnes années".
Le millésime 1942 (60 ans) exhale des arômes classiques
: miel, safran, amande grillée, cannelle, biscuit. En bouche
: belle maturité, du gras, un sucre plutôt fruits
sec que sirupeux, ce qui tient au faible degré d'alcool
(11° seulement). C'est le vin de sa mère. En 1942,
Catherine n'était pas née !