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Proche-Orient

Liban

L'Hebdo Magazine. Vendredi 21.02.2003.

Editorial de Paul KHALIFEH

La grande nakba

"Le Liban a accepté, avec son excès de zèle habituel, de faire le sale boulot sur les conseils de son allié syrien"

L'attitude hypocrite du Koweït, qui proclame son opposition à une guerre contre l'Irak tout en transformant son désert en base de départ pour une éventuelle attaque américaine, est aussi honteuse que la surenchère à laquelle s'est livré le Liban à la réunion du Conseil ministériel arabe.
La diplomatie libanaise a une bien curieuse perception de son devoir qui consiste, avant tout, à protéger les intérêts de la nation. Et ce n'est pas en irritant l'émirat pétrolier, un des principaux contributeurs au processus de reconstruction, qu'elle s'en est acquittée. Au contraire, les propos malheureux de Mahmoud Hammoud, et ses maladresses dans la gestion de la réunion du Caire, ont failli faire perdre au Liban l'un de ses premiers bailleurs de fonds, sans rien gagner en contrepartie.
Le Koweït a, certes, réagi démesurément aux bourdes libanaises dans le but de torpiller, à la demande des Etats-Unis, les efforts visant à convoquer un sommet arabe extraordinaire consacré à la crise irakienne. Mais le Liban est non moins coupable puisqu'il a accepté, avec son excès de zèle habituel, de faire le sale boulot sur les conseils de son allié syrien qui s'est bien gardé, lui, de monter aux premières lignes. Le stratagème de Washington a fonctionné à merveille: non seulement le sommet extraordinaire a été annulé, mais même la réunion ordinaire, qui devrait se tenir fin mars, n'est plus acquise. Et entre Beyrouth et le Koweït, la crise est résolue aussi vite qu'elle a éclaté.
Les intérêts immédiats du Liban lui dictent de ménager un émirat particulièrement généreux avec lui. Toutefois, ses intérêts à moyen et long termes consistent à éviter, coûte que coûte, une guerre destructrice contre l'Irak, dont les retombées politiques et économiques seront incalculables pour lui et pour toute la région. Une situation des plus délicates qui nécessite, pour s'en sortir, une diplomatie de bien plus gros calibre que la nôtre.
Ce sont en fait tous les pays arabes qui sont coupables de médiocres prestations à un moment crucial de leur histoire. Incapables d'empêcher un formidable bond en arrière, avec un probable retour en Irak d'un mandat colonial, les Etats arabes n'ont même plus la force d'adopter, verbalement, une position politique minimale s'opposant aux plans belliqueux américains. Principaux concernés et premières victimes potentielles d'un remodelage du Proche-Orient, ils affaiblissent le camp européen et international hostile à la logique de guerre américaine, au lieu de lui apporter ne serait-ce qu'un soutien moral. Privés de la moindre volonté, ils n'ont même plus honte de faire assumer à Bagdad la responsabilité de la crise actuelle en trouvant les justifications les plus incroyables aux visées hégémoniques des Etats-Unis.
Jamais une nation ne sera tombée aussi bas. En marge de l'histoire depuis déjà bien longtemps, les Arabes, tels qu'on les connaît aujourd'hui, n'auront sans doute pas de place dans le futur. La nakba de 1948 et la naksa de 1967 feront figure de petites plaisanteries devant le sombre avenir qui les attend.

PAUL KHALIFEH
HM 21.02.2003