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Proche-Orient

Irak, après...

Envoyé spécial Philippe GAPET

LA LECON DE L'ARCHEVEQUE. A Bassora où je suis arrivé hier par une chaleur écrasante, la vie tourne au ralenti. Peu de choses ont changé - en bien - depuis trois mois.

Bassora, 15 septembre 2003 - La ville est écrasée par une chaleur accablante, pourtant la journée ne fait que commencer. Ce matin j'ai rendez-vous avec Monseigneur Jebrail Kassab, l'archevêque chaldéen de la Province de Bassora. Je l'ai déjà rencontré au mois d'avril, juste après la chute de la ville, alors qu'il participait lui-même à une distribution de médicaments pour les plus démunis, chrétiens et musulmans confondus. Son action, très loin des caméras de télévision est passée inaperçue de la plupart des médias présents, car ce religieux ne cherche pas la célébrité.

Iraquien de naissance, Jebbrail Kassab a consacré sa vie à la communauté chaldéenne présente en Iraq. Depuis qu'il est à Bassora, il veille sur les âmes de 450 familles, originaires bien souvent du nord du pays. Cette communauté a trouvé sa place en terre musulmane chiite, et le charisme de son archevêque y contribue certainement pour beaucoup. Fin diplomate, il rencontre les responsables religieux chiites et sunnites et tente de trouver des solutions pour pallier l'anarchie qui prévaut dans la capitale du sud de l'Iraq. Sous l'ancien régime, il lui fallait composer avec le gouvernement en place, mais il a toujours dirigé son influence et son aide vers les plus nécessiteux, toutes confessions confondues. C'est ce qui lui vaut le respect et la reconnaissance des autres chefs religieux.

Pendant la bataille de Bassora, en mars-avril dernier, il a tenu à ce que son église soit ouverte à tous en permanence ; et beaucoup de musulmans vivant dans le quartier, sont venus trouver un refuge et un brin de réconfort, au plus fort des bombardements. L'œuvre sociale entreprise avant la guerre (pharmacie gratuite pour les plus pauvres, salaires aux plus démunis, classes scolaires, garderies pour enfants, et même une salle de cours informatique) n'a jamais cessé depuis. Seuls les dommages causés par la guerre ont pu freiner cet élan, à cause de la destruction du réseau téléphonique et des installations électriques. La pharmacie a délivré 35.000 ordonnances (et les médicaments correspondants) pendant les trois derniers mois. L'archevêque regrette que l'aide internationale ne soit pas arrivée jusqu'à Bassora, car les réserves de son évêché sont pratiquement épuisées et il craint de ne pas pouvoir continuer son œuvre faute de moyens.

Pour continuer sa lutte contre l'exclusion et la pauvreté, l'archevêque a décidé de reprendre son bâton de pèlerin pour aller frapper aux portes de ses confrères européens. Il a entrepris un périple d'un mois en Europe qui l'a conduit en Autriche, en Allemagne et en Espagne. Ses efforts n'ont pas été vains, et au-delà de l'accueil officiel très chaleureux de Salzbourg, où il a reçu le "Prix de la tolérance" de l'Université des sciences de la ville, il a trouvé des fonds et des promesses d'aide matérielle.
En Espagne, son passage a été triomphal et l'association "Mensajeros de la Paz" lui a accordé une aide immédiate de 600.000 euros, en médicaments, matériels sanitaires, équipements médicaux, alimentation de base et aide économique. À moyen terme, c'est la construction d'un nouvel hôpital qui est prévue, après avoir rencontré le ministre de la santé espagnol. Cette initiative a été accueillie avec la plus grande bienveillance par les religieux chiites et sunnites de la ville, apportant ainsi encore un peu plus d'aura à cet évêque, qui vit si discrètement et sans aucune ostentation.

A l'heure ou certains gouvernements hésitent à intervenir, d'une façon ou d'une autre en Iraq, d'autres œuvrent efficacement pour le bienfait de la population locale et peut être aussi en vue d'investissements futurs. Dans ce pays terriblement marqué par trente années de dictatures et trois guerres sanglantes durant les vingt dernières années, le peuple se souviendra de ceux qui étaient présents dans les moments difficiles.
L'absence française se fait cruellement sentir, surtout dans les milieux les plus favorables à la France ; quelques actions humanitaires bien ciblées (en particulier dans le sud), comme la réhabilitation de l'électricité ou la distribution de l'eau, auraient un impact immense sur la population.
Au lieu de cela, on entend aujourd'hui certains Iraquiens (issus de milieux sociaux élevés) se plaindre de ce que la France ne soit pas intervenue dans la guerre, parce qu'elle souhaitait le maintien de Saddam Hussein, uniquement pour des raisons économiques ! Cela devrait faire réfléchir certains de nos gouvernants, au moment d'un hypothétique engagement français dans la région.

Le soleil s'est couché sur la ville, et la nuit appartient désormais aux voleurs et aux tueurs chargés des règlements de compte. Quelques patrouillent de soldats britanniques tentent de rassurer la population, celle-ci ne peut les voir car chacun se barricade chez lui dès la fin de la journée .
Je quitte l'évêché, il fait nuit, et la rue est déserte. Au loin des tirs d'armes automatiques se font entendre, en matière de sécurité, rien n'a changé depuis trois mois.