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Envoyé
spécial Philippe GAPET
UNE
GUERRE PAS TRES PROPRE. Les effets de l'utilisation
des munitions à uranium appauvri sur la population
de Bassora sont dramatiques. Les cas de maladies qui leur
sont liées ne cesse d'augmenter. Pour les médecins,
en parler était hier interdit, parce qu'assimilé
à de la propagande américaine.
Bassora,
21 septembre 2003 - Le docteur Jawad
Al-Ali est "Consultant Physician, Oncology Center,
Basra". Il exerce depuis 1969 et possède
une grande expérience dans son domaine. A la recherche
d'explications scientifiques sur l'accroissement sensible
du nombre de cancers et de maladies congénitales
depuis 1991 dans la région de Bassora, j'ai rencontré
ce spécialiste au "Teaching Hospital" qui
accueille les adultes atteints de cancer et de leucémie.
Le sujet est très sensible et le médecin craint
de publier ses résultats avant d'avoir pu réunir
toutes les preuves scientifiques, pour lesquelles il a besoin
d'équipements dont il ne dispose pas actuellement.
Très clair dans ses explications, le docteur ne s'est
pour autant jamais départi d'un bon sens de l'humour,
malgré la gravité du sujet.
Après 1991, constatant que le nombre de cancers
et de maladies congénitales se développait
plus rapidement que la normale, plusieurs docteurs en médecine
et quelques chercheurs ont entrepris des études sur
le sujet. Malheureusement, l'embargo ne leur a pas permis
de travailler comme ils le souhaitaient : le gouvernement
de Saddam Hussein profitait de cette situation et contribuait
à en accentuer les effets néfastes, à
des fins de propagande anti-américaine. Les docteurs
ont étudié les statistiques, mais lorsqu'ils
demandaient des équipements et des médicaments
pour soigner les patients, on leur répondait invariablement
que l'embargo empêchait l'aide humanitaire d'arriver
à destination. Ce qui était totalement faux,
nous le savons désormais.
Les études statistiques, menées à
titre personnel bien souvent, ont donné les résultats
suivants:
- En 1988, la ville de Bassora comptait 146 cas de personnes
atteintes de cancer. Parmi ces personnes, 34 sont mortes
des conséquences de leur maladie.
- En 1998, les hôpitaux de la ville ont enregistré
428 cas de cancers. Mais ce chiffre ne représente
que 40 % des cas réels, car de nombreux cas n'ont
pas été pris en compte (personnes décédées
entre temps, soignées à Bagdad, etc). Si l'on
additionne les 60 % non enregistrés cela porte le
nombre à 1.300 environ. Mais, fait plus grave, sur
les 428 cas enregistrés, tous sont morts des conséquences
directes de la maladie.
À partir de ces constatations, les docteurs responsables
des départements concernés ont entrepris des
recherches pour définir les causes d'un accroissement
aussi sensible du nombre de cancers dans cette seule région
où ils ont triplé en dix ans. Si l'on se réfère
aux statistiques concernant le taux de mortalité,
pour cause de cancer, les chiffres sont éloquents:
- En 1980: 11 cas pour 100 000 habitants. En 1998: 75. En
2002: 123. Et cette même année, le nombre de
décès constaté pour la même cause
est de 644.
Les recherches, commencées après ce constat
de 1996, ont porté sur différents sujets relatifs
aux radiations: par exemple, les vecteurs de transport et
d'amplification du phénomène. L'eau a constitué
un sujet important. En 1998, une conférence à
Bagdad a abordé pour la première fois, la
question de l'utilisation faite par les Américains
de munitions à uranium appauvri. Le docteur a alors
voulu étudier les changements intervenus dans les
chromosomes, mais il n'a jamais eu ni autorisation ni équipements
spécifiques pour le faire sous le régime de
Saddam. Il s'est heurté au même problème
lorsqu'il a voulu travailler sur les transformations survenues
dans la chaîne de l'ADN (ce qui aurait confirmé
la présence de radiations).
Parmi les nouveaux phénomènes constatés,
certains cas semblent étranges et tendent à
confirmer le lien existant entre les causes possibles (munitions
à uranium appauvri, " DU ") et les conséquences
certaines (malformations génétiques, leucémies,
cancers).
Les cancers : augmentation du taux normal et apparition
de cas étranges. Le docteur Jawad qui suivait
médicalement 56 familles avant 1991, a constaté
l'apparition de cancers seulement à partir de cette
date. Certains patients développent deux types de
cancers en même temps, comme le cancer de l'estomac
et la leucémie. C'est un phénomène
très rare. Sur les dix cas répertoriés,
un seul est encore en vie. Autre cas, unique celui-là:
un patient développe trois types de cancer différents.
Les leucémies (AML) en augmentation constante.
Ce type de maladie a affecté plusieurs dizaines de
soldats iraquiens, ayant combattu à Bassora. Tous
sont décédés dans les six mois qui
ont suivi l'apparition des premiers symptômes. Certains
avaient été envoyés au Japon pour subir
des traitements appropriés, et seuls 8 % ont survécu.
Les MFE (abréviation du nom en anglais) directement
liées aux radiations absorbées. Très
peu de cas recensés dans le monde, en temps normal.
Mais 25 cas à Bassora, tous sont morts.
Avant la guerre de 1991, le taux normal de radioactivité
était de 70 B/kg. Après les combats, des équipes
venues de Bagdad ont enregistré des taux de 100 B/kg
sur les carcasses de chars iraquiens détruits par
les Américains, et un taux de 1.000 B/kg à
l'intérieur des carcasses.
Si l'on compte tous les types de contaminations, directes
et indirectes, on arrive à un taux de 45 % de la
population atteinte par les radiations, soit 750.000 habitants
pour la région de Bassora. En septembre 2003, le
docteur a enregistré 700 patients atteints de cancers
depuis le début de l'année.
Interrogé sur les effets produits par l'utilisation
d'armes chimiques lors de la guerre Iran-Iraq de 1991, le
docteur se montre catégorique. Les maladies engendrées
par les armes chimiques, outre les effets directs d'une
mort presque immédiate, concernent uniquement tout
ce qui est lié au tube digestif. Et les cancers de
ce type ont augmenté sensiblement après 1991.
Il cite l'exemple d'un important stock d¹armes chimiques,
situé prés de Nassiriya, qui a été
violemment bombardé par les Américains en
1991. Selon lui, ils ne pouvaient ignorer le contenu de
ce dépôt avec les renseignements recueillis
pour frapper avec précision. Ils l'ont donc fait
délibérément, sans se soucier des conséquences
sur la population : les marais ont été contaminés
et cela a touché la population jusqu¹à
Bassora.
En ce qui concerne l¹uranium, le tube digestif ne
l¹absorbe pas ; mais en revanche, des parents contaminés
peuvent transmettre la maladie à leurs enfants, car
leurs chromosomes auront été transformés
entre temps.
Avant de terminer cet entretien, le docteur nous livre
quelques exemples, en prévenant que ce qu'il va nous
dire peut lui valoir de sérieux ennuis. Mais il veut
que la vérité soit faite:
- Il y a actuellement de nombreux cas similaires au Koweït
et en Arabie Saoudite. Ceci est l'héritage de la
guerre de 1991, quand une violente explosion avait détruit
un dépôt de munitions à Doha (celui
de Koweït, pas celui du Qatar), faisant une soixantaine
de victimes chez les soldats américains. Ce dépôt
contenait des munitions à uranium appauvri, et l'évènement
a été passé sous silence.
- Aux Etats-Unis 8.000 militaires, anciens de la guerre
du Golfe, sont morts de cancer ou de leucémie. Mais
une chape de plomb est tombée sur le sujet, après
qu¹un éminent spécialiste américain
en eût dénoncé les causes. L'intéressé
"remercié", n'a plus donné de nouvelles
depuis.
- D'Allemagne, le professeur Gunther, éminent spécialiste,
avait rapporté un morceau d'obus américain
dans ses bagages pour le faire analyser. Arrêté
à l'aéroport à son arrivée,
l'obus radioactif ayant déclenché les
alarmes des détecteurs du contrôle des bagages,
il a été emprisonné pendant un mois.
- A Bagdad, récemment, la presse s'est faite l'écho
d¹une information, fournie par les autorités
américaines, selon laquelle le centre atomique proche
de Bagdad avait été pillé par des voleurs
et que cela pouvait conduire à une contamination
de certaines parties de la ville (des cas ayant même
été trouvés). Le docteur pense qu¹il
s'agit d'une manipulation destinée à masquer
la cause d'origine du problème, c'est-à-dire
le bombardement massif du complexe, qui a libéré
de grandes quantités de radiations. De plus, selon
lui, les effets des radiations sont soit immédiats
(exposition directe importante et la mort est quasi instantanée)
soit différés de plusieurs années (période
d'incubation de cinq ans). En aucun cas, on ne peut trouver
des symptômes sur des personnes trois mois seulement
après les faits, il faudra attendre 2008 pour se
rendre compte de l'étendue du problème.
Le docteur Jawad Al-Ali sera à Hambourg, du 16 au
19 octobre 2003 pour participer à une conférence
sur le sujet (les effets de l'emploi des D.U), s'il ne lui
arrive rien d'ici là, précise-t-il avec un
sourire mélancolique. Dans cette dernière
phrase plus que troublante, nous n'avons pas su si le docteur
voulait mettre une dernière pointe d'humour, ou pas.
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