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Proche-Orient

Irak, après...

Envoyé spécial Philippe GAPET

L'ECOLE DE JOURNALISME DE SULEYMANIE. Le passage à l’an 2000 et le statut particulier du Kurdistan iraquien ont poussé le gouvernement kurde à se doter d’une école de journalisme.

Suleymanié, 12 novembre 2003 - En 1898, au Caire, Mikhdat Mathat Badixan fondait le premier journal kurde qu’il baptisa «Kurdistan». En effet, le père du journalisme kurde avait du s’exiler en Egypte pour fuir l’oppression turque. Quelques années plus tard, après la première guerre mondiale, les Anglais occupèrent la région et favorisèrent la publication de trois journaux écrits respectivement en arabe, en persan et en kurde ; le journal kurde se nommait «Tegagishtimi Rastée» (la vraie compréhension).

Pourtant riche de cette longue tradition de journalistes et d’écrivains, le Kurdistan iraquien n’avait jamais eu d’école permettant d’enseigner le journalisme. Les trente dernières années passées sous le joug du régime de Saddam Hussein n’ont pas favorisé le développement des médias en général et de la presse écrite en particulier.

Le docteur Muafak, directeur de cette école, occupe un petit bureau au dernier étage de l’université. Trés fier de « son » école, il explique qu’après avoir étudié à Moscou de 1986 à 1989 et travaillé comme journaliste à Stockholm de 1992 à 1998, il souhaitait faire partager son expérience et adapter les techniques occidentales à son pays.

La tâche était difficile, car en plus de fonds qu’il fallait réunir pour créer cette école, des autorisations gouvernementales à obtenir, le docteur Muafak se heurtait à un autre problème, plus grave: les jeunes ne parlaient que le kurde, ils ne connaissaient aucune autre langue étrangère, pas même l’arabe. Ce facteur a été intégré au cursus de formation, avec un volume horaire important consacré à l’étude de l’anglais.

Le passage en l’an 2000 et le statut particulier du Kurdistan iraquien depuis 1991 ont fait que le gouvernement kurde a décidé de se doter d’une école de journalisme. Cette école se situe au cœur de l’université de Suleymanié. Il y a prés de 200 étudiants qui suivent cette formation. Certains parmi eux possèdent une bonne expérience sur le terrain, mais il leur manquait jusqu’à maintenant une solide formation académique.

Le cursus scolaire dure cinq ans, et la plupart des étudiants sont déjà dans la vie active, certains sont journalistes, d’autres veulent le devenir.

La première année, en tronc commun, est consacrée essentiellement à l’histoire des médias, à la pratique des techniques informatiques, à l’étude des sciences politiques et évidemment à l’apprentissage de l’anglais.

En deuxième année, les étudiants approfondissent leurs connaissances en anglais et en informatique, et ils découvrent les méthodes d’analyse ainsi que les techniques de communication. A l’issue de ces deux premières années, il faut choisir entre la presse écrite, la télévision, et la photographie.

Ceux qui choisissent la presse, vont étudier les techniques d’interview, de reportage, de critique des sources, d’investigation, et apprennent aussi à réaliser une revue à partir de différentes sources. Ils doivent choisir un sujet pendant leur scolarité et publier dans une revue locale, par exemple dans l’« Union des Journalistes du Kurdistan », dont l’éditeur n’est autre que le docteur Muafak. En fin de cycle, répartis par groupes de cinq, les étudiants réalisent un journal de seize pages qu’ils doivent créer entièrement.

La principale difficulté qu’ils rencontrent est le développement de l’esprit critique, la capacité à livrer des impressions personnelles.

Le quart des diplômés pourra être employé dans un journal local (il existe un seul journal indépendant « Hawlati », les autres étant des journaux de partis), mais certains seront enseignants au collège et au lycée, car il n’y a pas de travail de journaliste pour tous.

Cette école a le mérite de vouloir créer du neuf dans un pays où la démocratie n’est encore qu’un concept pour la plupart des dirigeants. L’indépendance, la liberté d’expression, sont des idées nouvelles à mettre en pratique, avec toutes les difficultés liées aux liens étroits qui existent entre la justice et le pouvoir. Le gouvernement aide financièrement les journaux qui le souhaitent, mais alors ils ne sont plus vraiment libres: un seul (Hawlati) parvient à exister pour l’instant, mais ce journal n’a que quatre ans d’existence.

Une aide extérieure serait la bienvenue, non seulement sur le plan financier (seul garant de l’indépendance vis-à-vis du pouvoir), mais aussi en terme d’assistance et de formation des journalistes. Une équipe de journalistes hollandais, envoyés par l’ONG «IKV» est venue faire de la formation et du conseil pendant dix jours à la fin du mois d’octobre.

Les échanges avec l’extérieur seraient très bien accueillis (envois d’étudiants dans une école de journalisme, au sein d’un journal, avec réciprocité d’échange, par exemple).

De plus, il y a un réel problème de documentation : les livres de méthode journalistique, de techniques particulières au journalisme font défaut : un envoi de documentation, en français ou en anglais, aiderait énormément les étudiants, ces ouvrages pouvant être traduits sur place à peu de frais.

La France, très bien perçue au Kurdistan, pourrait faire un geste dans ce domaine, peu compromettant politiquement mais tellement important en terme d’image et d’investissement sur les élites. La nature ayant horreur du vide, d’autres pays interviennent, mais il est encore temps d’agir pour que la patrie des Droits de l’Homme et de la Liberté soit présente dans ce nouveau monde qui se dessine.