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Proche-Orient

Après l'arrestation de Saddam ...

Envoyé spécial Philippe GAPET

ARRESTATION DE SADDAM HUSSEIN. Manifestations de joie à Suleymanié, Kurdistan iraquien. Ici chacun exhibe fièrement la photo de Saddam humilié : une revanche sur cette Histoire, qui a été si dure envers eux

Suleymanié, dimanche 14 décembre 2003 - Je viens de recevoir un appel d’un ami, professeur à l’université de la ville. Il semble très excité et me dit que les étudiants sont en train de manifester leur joie sur le campus à la suite d’une rumeur concernant l’arrestation de Saddam Hussein à Tikrit.
Il est 10h00 du matin, aucune télévision n’en a encore parlé, rien non plus sur Internet, je crois qu’il s’agit là d’une nouvelle rumeur, comme les Iraquiens les affectionnent. Cependant, à l’extérieur j’entends des klaxons de voitures et quelques coups de feu, ce qui est très inhabituel dans cette ville. En sortant dans la rue, j’aperçois mon voisin, encore en pyjama, avec une kalachnikov à la main : aussitôt, il tire plusieurs rafales en direction du ciel, pour le plus grand bonheur des enfants qui jouent dans la rue.
Je téléphone à un ami à Kirkuk, qui me confirme la nouvelle: là bas, les gens sont déjà dans les rues et c’est une grande manifestation spontanée qui débute. J’ai du mal à l’entendre, car sa voix est couverte par la cacophonie ambiante et les tirs d’armes automatiques.
Si la capture de Saddam est une bonne nouvelle pour bon nombre d’Iraquiens, l’événement revêt une signification particulière pour les kurdes : personne n’a oublié ici le génocide perpétré quelques années auparavant, si elles le pouvaient, les pierres des centaines de villages détruits au moment de l’Anfal pourraient témoigner. Il y a encore des gens qui meurent aujourd’hui des conséquences de l’utilisation de l’arme chimique à Hallabja en 1988.
Vers 13h00, nous sommes réunis avec quelques amis dans le hall du «Suleymanié Palace», le grand hôtel de la ville, qui possède une télévision grand écran. Des dizaines de personnes sont présentes: tout le monde attend les premières images de la capture. Les premières images montrent un homme au visage fatigué, à la barbe hirsute, qui est examiné par un médecin. Un immense éclat de rire parcourt la salle. Et lorsque l’on voit le médecin chercher des poux dans la tête de l’ancien dictateur, c’est une immense clameur qui emplit la salle. Des années de frustrations et de peur sont ainsi rejetées, dans ce grand éclat de rire !
La rue est maintenant noire de monde, les gens se congratulent, les automobilistes ont bloqué les klaxons et une immense fête commence.
Très vite des petits drapeaux kurdes, américains mais surtout britanniques apparaissent : miracle ou organisation impeccable ? Des poster de « mam Jalal » (le président Talabani) sont distribués gratuitement à la foule qui les brandit fièrement. Plus insolite : des posters ou l’on aperçoit G. Bush et T. Blair ensemble, avec un commentaire en kurde au dessous.
Des marchands de photocopies (travail lucratif ici) distribuent gratuitement des photos de Saddam Hussein barbu : quelqu’un a du les dédommager pour effectuer ce travail spontané.
Des groupes de musique traditionnelle s’improvisent et jouent devant les bâtiments officiels du parti de Jalal Talabani. L’ambiance est bon enfant. Des enfants de 5 ans et des vieillards de 80 ans dansent au même endroit : du jamais vu dans la ville ! Chacun exhibe fièrement ces photos de Saddam humilié : une façon de prendre sa revanche sur cette Histoire, qui a été si dure envers eux.
La joie est électrique, palpable. Le gouvernement local vient de décréter trois jours de fête: alors on va danser, on va boire, pour s’étourdir, pour oublier que l’on a attendu si longtemps cette nouvelle.
Le fait que Saddam ait été capturé vivant et montré de la sorte aux Iraquiens a provoqué un choc psychologique important. Chez les adversaires et les opprimés de la veille, il s’agit d’une immense revanche prise sur celui qui n’hésitait pas à tuer de ses propres mains certains opposants. Ils vont pouvoir goûter aux joies de le voir dans un tribunal, comme un vulgaire criminel, où il devra rendre des comptes à tout un peuple.
Chez ses partisans d’hier, la déception doit être immense et c’est l’abattement qui risque de l’emporter : c’est ce qu’espèrent les forces de la coalition. Mais attention à l’effet inverse qui pourrait être provoqué par cette arrestation : ses anciens fidèles vont avoir un devoir de vengeance à son égard, conformément aux mœurs locales, et les prochains jours risquent d’être sanglants. De plus, ceux qui combattent aujourd’hui ne sont pas tous des fidèles de l’ancien dictateur. Cette humiliation d’un arabe, montrée sur les télévisions du monde entier, pourrait décupler la haine de ceux qui sont venus en Iraq pour continuer le Jihad, la guerre sainte contre les américains et leurs alliés. Il n’y aura plus l’excuse de Saddam pour justifier la guérilla dans tout le pays : ce seront les arabes fondamentalistes qui seront les coupables.
C’est peut être la prochaine étape du plan de « démocratisation » du Moyen Orient entrepris par l’administration de G.Bush.
Prochaine étape d’une croisade folle qui va conduire les Américains vers d’autres théâtres d’opérations, ou bien poursuite de la guérilla en Iraq et risque d’une « libanisation » de la zone ? Des incidents entre arabes et kurdes ont déjà été signalés à Kirkuk, quelques jours avant l’arrestation de Saddam.
Mais ce soir, à Suleymanié, les kurdes sont bien loin de toutes ces suppositions. Ils fêtent l’événement dans le bruit et l’alcool : quoiqu’il puisse arriver par la suite ils sont débarrassés du dictateur qui les a tant fait souffrir. C’est le plus important pour eux, l’Histoire leur a appris que les lendemains déchantaient souvent, alors il faut profiter pleinement de l’instant présent.
Il est maintenant 05h00 du matin, la pluie commence à tomber, chacun rentre chez soi.
C’était une journée mémorable pour tous les habitants de Suleymanié.

A KIRKUK, ville pétrolière du Kurdistan iraquien ... Larmes de joie et sourires tristes. La pluie tombe toujours à Kirkuk. Avec ou sans Saddam Hussein.

Kirkuk, dimanche 14 décembre 2003 - Depuis 10h00 ce matin, des coups de feu retentissent à travers la ville en provenance des quartiers kurdes, dont celui de Raiham-Al ou vit Sirwan. Cet homme âgé d’une trentaine d’années vient d’appeler son cousin Ewa, à Suleymanié, pour lui annoncer la nouvelle : Saddam Hussein a été capturé par les Américains !
La nouvelle n’est pas officielle mais Sirwan est certain de son information: il a un cousin dans la nouvelle unité kurde chargée du renseignement, qui coopère avec les services américains.
Vers 15h00 les chaînes de télévision américaines diffusent les premières images et la joie éclate dans les rue du quartier kurde: aux coups de fusils succèdent les klaxons des véhicules qui entreprennent une longue procession qui durera une partie de la nuit.
Les soldats américains vont très vite installer des points de contrôles pour éviter tout débordement… et contrôler les véhicules. En effet, les tirs d’armes légères sont supplantés par des armes plus lourdes: lances roquettes anti-chars, mitrailleuses lourdes et même mortiers vont être utilisés pour célébrer dignement l’événement.
Mufaq Mahmoud Ali, un commerçant kurde de 48 ans qui a connu les moments terribles de l’Anfal ne peut s’empêcher de pleurer : « c’est le plus beau jour de notre vie, c’est le jour de la naissance du peuple iraquien ». A côté de lui, Abas Fadhil Ahmed, un boulanger kurde de 40 ans renchérit : « c’est une date sacrée pour le peuple iraquien ». Mariwan Hassan, un étudiant de 25 ans, pleure et rie en même temps : « trop de membres de ma famille ne sont plus là pour voir cela, mais c’est fantastique ».
Quelques arabes sont également présents, Abdul Raheen Muhammad est l’un d’eux : depuis ma naissance je n’avais connu que la peur et les larmes, aujourd’hui c’est ma nouvelle naissance. Je suis certain que la nouvelle génération vivra mieux que nous. Mansour Flaieh Jalil, un autre arabe, insiste sur la liberté retrouvée et la fin de ce régime de dictature.
Najmadim Hussein Gate, âgé de 57 ans, retraité, se dit surpris et joyeux à la fois par cette arrestation : « merci monsieur Bush, merci aux soldats américains ! Regardez autour de vous, tout le monde danse et chante : je n’avais jamais vu cela ».
Au carrefour suivant, un policier de 32 ans, nouvellement affecté, commente la soirée : « je suis heureux de voir toute cette foule manifester sa joie pacifiquement, nous essayons de protéger la population et ce soir nous les laissons s’exprimer librement. C’est un jour magnifique ». Une rafale de fusil mitrailleur nous perce les tympans : le policier rie et se tourne vers des gamins pour les empêcher de s’accrocher aux pare-chocs des voitures.
Un peu plus loin, dans le quartier arabe, l’ambiance est tout autre : pas de coups de fusils, les rues sont presque désertes. La joie partagée quelques centaine de mètres plus loin est ici absente.
Plusieurs personnes refusent de répondre aux questions, pourtant un homme plus âgé s’avance vers nous et explique : « les gens sont abattus, très déçus, ils ne s’attendaient pas à une fin comme celle-là. Nous aurions préféré qu’il soit tué en combattant ou bien qu’il se suicide : mais personne ne s’attendait à voir un homme au visage de mendiant, n’opposant aucune résistance, se laissant examiner devant les caméras. C’est une infamie pour tous les arabes. Je ne peux pas croire que cet homme était Saddam Hussein.»
La nuit s’achève, il pleut légèrement, la grande manifestation prévue ce lundi sera certainement reportée. Mufaq Mahmoud Ali monte sur le toit de sa maison pour contempler la ville. Ses yeux sont embués : trop d’émotions, trop d’alcool peut être également, mais qu’importe ! Une nouvelle vie commence avec de nouveaux défis, Mahmoud en a relevé d’autres dans le passé : il pense à ses petits enfants et il voudrait un futur ensoleillé pour eux.
Pour l’instant la pluie tombe toujours à Kirkuk. Avec ou sans Saddam Hussein.