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IRAK

Référendum sur la constitution. 15 octobre 2005

Envoyé spécial Philippe GAPET (Retour Sommaire)

UNE JOURNEE DE VOTE PRESQU'ORDINAIRE
Suleymanié, samedi 15 octobre 2005

Aujourd'hui, malgré l'heure matinale, il fait déjà chaud. La poussière dégagée par les nombreux chantiers en cours enveloppe la ville d'un nuage léger. Les rues sont presque vides, contrairement à l'habitude; mais aujourd'hui il s'agit d'un jour exceptionnel: les Kurdes, comme les autres citoyens iraquiens, sont appelés à se prononcer pour ou contre le projet de constitution de leur futur pays. Pour l'occasion, certaines familles n'ont pas hésité a revêtir les habits traditionnels, particulièrement colorés, et cela donne une ambiance de fête.

Devant un bureau de vote de la vieille ville, une équipe de télévision étrangère est là. Amach, un jeune policier local, répond avec le sourire aux questions des journalistes. Il explique que la préparation de ce scrutin s'est déroulée dans une ambiance sécuritaire tendue. Suleymanié n'a jamais connu d'attentat depuis deux ans et entend bien continuer ainsi.
Depuis une semaine, tous les services de sécurité locaux sont mobilisés pour préparer cette échéance électorale: aujourd'hui la circulation des véhicules est interdite, sauf pour les véhicules munis d'autorisations particulières (certains taxis, bus, forces de sécurité).

Une fois le cordon de police franchi, on se trouve à l'intérieur du bureau de vote. La plupart des bureaux sont des bâtiments publics, écoles en particulier. L'organisation et le contrôle du scrutin sont assurés par la commission électorale, réunie pour l'occasion. Elle a reçu l'aide de deux organisations étrangères: "Ein" qui signifie "oeil", soutenue par les Américains du "National Démocrate Institute" et "Cham" qui signifie "soleil", soutenue par l'Union européenne. Cham n'a pas reçu le soutien financier attendu de l'UE. Les volontaires présents en tant qu'observateurs sont des bénévoles.

Dans les bureaux de vote, le personnel chargé de l'organisation, de la mise en place et du fonctionnement durant le scrutin, a été rémunèré. Plusieurs de ces employés interrogés dans différents bureaux ont annoncé les mêmes chiffres : 200 dollars par personne et 400 pour le responsable de chaque bureau. Le nombre d'inscrits était d'environ 2000 a 2500 personnes suivant les bureaux.

Dans chaque bureau la répartition des tâches est la suivante:
- un responsable du bureau, chargé de l'organisation du scrutin et de la sécurité du bureau.
- un responsable des listes chargé de vérifier que les votants sont bien inscrits dans ce bureau.
- un responsable des bulletins, chargé de distribuer et de comptabiliser les bulletins.
- deux isoloirs.
- un responsable de l'urne, chargé de vérifier que chaque votant marque son index avec une encre indélébile et dépose le bulletin dans l'urne.

Très peu d'observateurs internationaux sont présents. Les bureaux ont été contrôlés le matin par les observateurs: les questions portaient sur les conditions d'organisation et les pressions éventuelles subies.

Après 17h00, heure de la fermeture des bureaux, certains se retrouvent dans les nombreux "cafés" de la ville. On boit du thé, encore et toujours, certains jouent aux dominos, l'épaisseur de la fumée de cigarette est étouffante. Les conversations portent essentiellement sur la participation et le déroulement du vote.
La chaîne de télévision locale Kurdsat vient d'annoncer un taux de participation de 64 pour cent pour Suleymanie. Quelques rires fusent. Des témoins présents dans les bureaux de vote au moment des dépouillements ont présenté des chiffres bien inférieurs, de l'ordre de 30 a 40 pour cent dans plusieurs bureaux. Difficile de savoir.

Un étudiant vient d'entrer dans le café. Il dit qu'à l'université de Suleymanié, de nombreux étudiants ont voté non. Selon lui, ces jeunes ne souhaitent pas vivre dans un pays avec une telle constitution. La majorité de ceux qui ont voté non sont pour l'indépendance du Kurdistan.

D'autres personnes, présentes également dans les bureaux pendant la journée, ont fait état d'irrégularités commises (bourrage d'urnes avec des bulletins pour le oui). Un homme revenu de Kirkuk, a annoncé un taux de participation de 80 pour cent dans cette ville. Une forte propagande contre la constitution a été effectuée dans les parties arabes et turkmènes de la ville, en insistant sur le fait que la constitution avait été écrite par les juifs.

Dans cette ambiance de café du commerce, difficile de démêler le vrai du faux, les rumeurs allant bien plus vite que la réalité. Toutefois, en comparaison, de ce qui avait été observé en janvier dernier, il y avait nettement moins de votants pour ce scrutin.
Entre 16h00 et 17h00 (heure de fermeture des bureaux), les deux bureaux visités confirmaient cette impression. Les responsables interrogés faisaient état de 1200 et 1100 votants sur 2500 et 2000 inscrits.

Finalement, le scrutin s'est déroulé dans de bonnes conditions sécuritaires puisque aucun incident n'est venu entacher cette journée.
Plusieurs personnes ont insisté pour dire que le taux de participation, moins élevé qu'en janvier dernier, traduit un vote de défiance contre les autorités locales. De nombreuses voix s'élèvent contre la situation actuelle où certains s'enrichissent de façon démesurée tandis que la majorité de la population ne voit pas d'amélioration dans le quotidien: problèmes récurrents d'électricité (seulement 6 a 8 heures par jour), prix du carburant, flambée des prix dans l'immobilier qui chasse les classes pauvres et moyennes vers l'extérieur de la ville. La corruption des membres du gouvernement local et du parti (UPK) est un thème qui revient très souvent dans les conversations de ceux qui n'ont pas voté.

Le vote "non", à Suleymanié, est très minoritaire, mais il correspond au choix de tous ceux qui pensent que leur futur passe par l'indépendance du Kurdistan, ainsi que de ceux qui ne se considèrent absolument pas solidaires de ce qui peut se passer dans le reste du pays.
Ces voix contestataires, qui s'élèvent ici et là, sont tout de même un signe positif dans une société qui découvre l'apprentissage de la démocratie. Aux dirigeants locaux d'entendre ces appels et de les comprendre.

Le vent de sable s'est levé, et la ville disparaît lentement sous un voile de poussière. La lune, presque pleine, éclaire la ville. Ici et là, quelques chants tombent des minarets et étendent leur musique sur la ville kurde. Amach, le policier, est pressé de rentrer chez lui où sa famille l'attend pour partager le repas, nous sommes en plein ramadan. Il dormira bien ce soir, car la journée a été longue et éprouvante.