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LE NOUVEAU VISAGE DE LA FRANCOPHONIE 

Boutros BOUTROS-GHALI
Secrétaire général de l'OIF
(septembre 1998)

L’Organisation internationale de la Francophonie est née. Elle est née au Sommet de Hanoï, par la volonté des 52 chefs d'État et de gouvernement réunis à cette occasion. Et le poste de secrétariat général qui m'a été confié est, d'une certaine manière, le garant de ce projet.

Rien de cela n'aurait été possible sans l'engagement, dès les années 60, de grands pionniers qui, un peu partout dans le monde, ont su croire en la Francophonie. Et puis, il y a Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba et Hamani Diori auxquels on doit la création, à Niamey en 1970, de l'Agence de coopération culturelle et technique.

Au fil des années, la Francophonie s'est étoffée, s'est structurée en fonction des besoins jusqu'à devenir l'organisation politique qu'elle est aujourd'hui. Une organisation moderne et originale qui accueille à la fois des États, mais aussi des gouvernements comme le Québec, le Nouveau-Brunswick ou la communauté française de Belgique.

La société civile y est également largement représentée, à travers, notamment, l'Agence universitaire de la Francophonie et l'Association internationale des maires francophones. je veux citer aussi TVS, numéro 1 des télévisions publiques satellitaires internationales. Notre organisation compte, enfin, une assemblée parlementaire, symbole de l'idéal démocratique qui anime notre institution.

Donner à la Francophonie politique tout son poids sur la scène internationale

On a désormais dépassé le stade où la Francophonie se limitait, aux yeux du monde, à une communauté linguistique respectable, développant des projets essentiellement culturels et techniques. L'Organisation internationale de la Francophonie est une institution politique à part entière.

Elle doit aujourd'hui être pensée comme un ensemble géopolitique fort. Car, quels que soient la variété de notre histoire, notre degré de développement, notre puissance économique ou politique, nous partageons des valeurs communes: Celles de liberté, de Solidarité, de démocratie, de respect de l'État de droit, de défense des droits de l'homme.

Elle est à même de conduire une action diplomatique originale et efficace au sein de l'espace francophone. Qu'il s'agisse de diplomatie préventive, de rapprochement des Points de vue de règlements des différends ou de surveillance électorales, la Francophonie s'est désormais dotée d'un véritable instrument politique.

Mais il faut, dans le même temps, que l'Organisation internationale de la Francophonie fasse entendre sa voix sur la scène internationale. Elle doit, à Cet effet, tisser des liens étroits avec les autres grandes institutions internationales. Avec l'Organisation mondiale tout d'abord car, depuis la fin de la guerre froide, les organisations régionales ont vocation à jouer un rôle prépondérant au service de la paix internationale, en étroite coopération avec les Nations unies. Et notre organisation Peut aujourd'hui, elle aussi prétendre à jouer un tel rôle. Elle a du reste été conviée, sur l'invitation du secrétaire général de l'ONU, à participer pour la Première fois, le 28 juillet dernier, à New York à la réunion entre les Nations unies et les Organisations régionales, sur le thème de l'alerte rapide et de la prévention des conflits.

Par ailleurs, l'Organisation internationale de la Francophonie doit s'ouvrir aux autres organisations régionales. C'est la raison pour laquelle j'avais invité à Paris, le 20 mars dernier, à l'occasion de la journée mondiale de la Francophonie, les responsables de 14 grandes organisations -régionales et internationales à venir célébrer fraternellement cet événement à nos côtés. [ ...]

Rationaliser et amplifier la coopération économique dans 1'espace francophone

Les chefs d'État et de gouvernement réunis à Hanoi ont également voulu consacrer la dimension économique de notre nouvelle organisation. La mondialisation de l'économie et des échanges nous impose de repenser et de rationaliser les modalités de coopération dans l'espace économique francophone et, surtout, de faire souffler un vent nouveau sur la coopération Nord-Sud sous peine de voir se creuser les inégalités entre les pays riches et les pays pauvres. il s'agit là d'un risque inacceptable pour la Communauté francophone qui se veut avant tout un espace exemplaire de solidarité! Il nous faut donc renverser les tendances lourdes de ces 30 dernières années qui ont vu la coopération s'étioler, l'aide publique au développement s'essouffler et l'investissement privé se détourner du continent africain. [ ... 1 Mais, là encore, l'Organisation internationale de la Francophonie doit jouer la carte de la coopération et de l'ouverture. Il est souhaitable de mobiliser les grandes institutions économiques et financières internationales, qu'il s'agisse de l'Organisation mondiale du commerce, de la CNUCED, du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale, autour de grands projets multilatéraux. Un certain nombre de projets sont d'ores et déjà en cours d'élaboration avec les responsables de ces institutions.

Les acteurs privés de la vie économique doivent être, eux aussi, plus étroitement associés à nos projets. Je suis persuadé qu’ils ont, dans l’espace économique francophone, un champ immense de développement et de prospérité encore peu exploité, mais lourd de promesses et de progrès. Cet enjeu, le Forum francophone des affaires, né à Québec voilà un peu plus de dix ans, l'a bien compris. il illustre par là même le rôle essentiel qu'ont à jouer les organisations internationales non gouvernementales. Cet organisme officiel de la Francophonie contribue, en effet, toujours plus activement à renforcer la coopération au sein de l'espace économique francophone et à développer les échanges commerciaux, industriels et technologiques.

La première Conférence des ministres francophones de l'Économie et des Finances qui se déroulera à Monaco, en avril 1999, sur le thème du commerce et des investissements, constituera a cet égard un rendez-vous important pour la politique économique francophone. FIle nous permettra, en présence de grands responsables d'institutions internationales, de chefs d'entreprise, de banquiers, de dresser un bilan d'étape et de dessiner de nouvelles perspectives.

Mais, pour que cette politique économique puisse mieux s'incarner dans le réel, il faut renforcer le français en tant que langue internationale.

Renforcer le français comme langue internationale

Le français est profondément une langue d'avenir, à condition d'inscrire ce combat dans la réalité sociale, économique et culturelle du monde contemporain.

Le combat pour la Francophonie ne sera gagné que si le français est ressenti comme une langue internationalement utile. Pour que la Francophonie s'affirme dans le monde, elle doit apparaître comme un véritable réseau de Francophonie globale où tous, à tout moment, à tout endroit, ont accès, en français, à tous les registres de la vie, mais aussi à l'emploi.

C'est pourquoi le français ne doit pas seulement être un outil de culture. Il doit aussi s'affirmer comme une langue internationale de communication et comme un instrument reconnu d'insertion dans la vie active.

Nous devons donc investir les méthodes technologiques les plus modernes de diffusion des informations et refuser la colonisation des nouveaux espaces médiatiques par une langue unique. je pense notamment à la place qui doit être la nôtre sur le réseau Internet, ou sur les autoroutes de l'information. [ ...1 Au delà de ces objectifs politiques, économiques et culturels, le combat pour la francophonie est aussi un combat pour une autre vision du monde dans laquelle la diversité des langues et des cultures a toute sa place. Et si j'ai voulu conduire ce combat à la tête de l'Organisation internationale de la Francophonie, c'est d'abord parce que je suis profondément attaché à ces valeurs toujours menacées que sont la tolérance, le respect et la reconnaissance de l'autre dans sa différence.

C'est en cela que le combat pour la Francophonie est aussi, aujourd'hui, un combat pour la démocratisation des relations internationales.

C'est bien là notre objectif commun. La Francophonie peut et doit imposer aux côtés des autres grandes communautés culturelles et linguistiques comme une organisation politique susceptible de concourir efficacement à cette démocratie globale, par la défense et la promotion de la diversité culturelle et linguistique, et transcender ainsi l'espace francophone pour devenir universelle !