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L'ENGAGEMENT POLITIQUE ET ASSOCIATIF EN FRANCOPHONIE:
UNE QUETE IDENTITAIRE

Christophe TRAISNEL
Secrétaire général de Jeune Francophonie

Le mouvement francophone trouve sa cohésion à la fois dans l'existence de cette frontière commune qui le distingue des autres groupes, et dans cette "nouvelle frontières décrite par J.-M. Léger dans La Francophonie: grand dessein, grande ambiguïté, que représente l'aspiration francophone commune.

Le "nous" désignant un ensemble distinct de la communauté imaginée (nous, les francophones), ou d'un groupe restreint aux frontières d'une organisation (nous dans l'association) ou d'une réunion quelconque (nous tous ici présents), peut être trouvé un peu partout dans les propos tenus sur la Francophonie, même si le groupe auquel il se rapporte revêt des réalités différentes, selon l'individu qui l'exprime, et même si la majorité des "nous" utilisés dans les entretiens servent à désigner la structure à laquelle appartient l'enquête.

 Ce qui importe ici, c'est la strate désignée, la conscience d'un ensemble d'individus mobilisés et d'organismes agissant pour une même aspiration, quelle que soit la taille de ce groupe pensé. "Vous allez dans n'importe quelle réunion francophone, vous n'avez ni ce sentiment, ni cette impression (de colonialisme) [ ... 1 Nous avons constamment à lutter contre nos administrations", à propos de l'organisation d'inaugurations et de dîners dans la Francophonie. "C'est fini, on ne peut plus reculer ... on est obligé de continuer à faire de la mousse... alors que ça n'intéresse... absolument pas le gouvernements, "on le fait, parce qu'on y croit...

Donc la Francophonie associative, c'est la meilleure des Francophonies", "on a bien travaillé, le crois, dans la Francophonie", "la Francophonie s'est détachée de la langue française ... On a maintenant un ministre, une agence multilatérale ... ". Ce "nous", ou ce "on" peut aussi être retrouvé dans certains ouvrages: "À trop nous tromper d'en- jeu, nous risquerions de perdre non plus les combats, mais la bataille", "il ne faudrait pas [... ] se méprendre sur les intentions des francophones, sur nos intentions [ ... 1.

Voici ce que nous disions à la tribune de l'Assemblée nationale en 1976: Pour nous, la Francophonie n'est pas une vaste construction juridique contraignante. C'est une prise de conscience de cette -solidarité naturelle [... 1 (X. Deniau)", "La Francophonie s'éveille, tant mieux! mais n'oublions pas qu'elle a déjà un passé. À présent, souhaitons-nous vraiment construire son avenir? Toute la question est là. Allons-nous bâtir ensemble avec intelligence, avec coeur, et avec un souci permanent du concret une véritable 'entente francophone'? [ ... 1 À nous d'aller de l'avant" (A. Maugey), "Nous avons tracé quelques chemins d'avenir. Il reste à les creuser. Il reste à donner corps et âme au projet francophone, "nous sommes aujourd'hui engagés dans une course de vitesse où la Francophonie peut encore gagner si elle convainc". (M. Guillou)

Il est possible d'expliquer l'émergence de ce "nous" francophoniste par le développement du nombre des associations et des multi-adhésions que ce développement entraîne: l'individu s'exprime non plus seulement en tant que représentant d'une structure (c'est le nous associatif), mais aussi en tant que membre ou représentant Je plusieurs entités au sein d'un même .mouvement.

Le mouvement francophone semble aussi exprimer sa cohérence par l'existence d'une croyance en une nouvelle frontière, exprimée la plupart du temps sous la forme d'un projet ou d'un idéal politique. Ce qui rassemble les "croyants" "entrés en Francophonie", c'est l'expression commune de l'aspiration francophone, plus que l'expression d'une aspiration francophone commune: le vecteur 'Francophonie' est souvent utilisé accompagné d'une phraséologie et d'un vocabulaire proches de ceux utilisés dans les manifestes et les tracts politiques.

Le propos se fait revendicatif, offensif, prospectif: "il se fait des choses mais d'une manière qui me semble encore très disparate et qui vraisemblablement est nuisible à la cohésion et, à la fois, à la lisibilité et à la visibilité du projet francophones, "la première fois que je suis rentré un peu en Francophonie, si je puis dire... ", "il s'agit de construire la Francophonie... et là il y a une part de militantisme... Il y a un projet politique", "la Francophonie peut encore gagner si le rêve francophone se mesure avantageusement au rêve américains, "il reste à suivre le rêve, à marcher vers les nouvelles frontières", "La Francophonie a soulevé un espoir. On attend d'elle, non seulement qu'elle existe pour quelques-uns, mais qu'elle offre au plus grand nombre l'occasion de partager des activités, une conscience, un vécu francophones", "Utopie? Faisons confiance au temps", "pour vaincre cette inertie, c'est la jeunesse qu'il faut gagner à la Francophonie", "la Francophonie représente un idéal de solidarité entre les hommes, de respect des cultures, de justice, de paix, mais aussi de progrès", "l'aventure francophone ne fait que commencera, "la Francophonie peut, enfin, devenir l'une des dimensions essentielles de cette vocation universelle sans laquelle la France ne serait plus elle- même", "l'engagement par des actes et non seulement par des discours reste l'actuel défi de la Francophonie".

Si la plupart des engagés dans la Francophonie ont conscience de l'existence de cette "nouvelle frontières, de ce projet politique francophone, la substance de ce projet est loin de faire l'objet d'un consensus, même si le "projet francophones contient certaines valeurs et certaines conceptions communément acceptées par les individus qui croient en cette aspiration.

SYMBOLES, MYTHES, CROYANCES : L’IDENTITE COMMUNE

L'aspiration n'est pas que la croyance commune du groupe; c'est aussi l'expression de cette croyance par les références communes à des mythes communs et la manipulation des mêmes symboles. La Francophonie a elle aussi ses mythes et ses symboles, comme tout mouvement produisant son identité et ses repères communs.

 LES SYMBOLES DE LA FRANCOPHONIE

La Francophonie a son emblème depuis la tenue à Québec de la Deuxième Conférence des chefs d'État et de gouvernement des pays ayant en commun l'usage du français en 1987. Cet emblème de la Francophonie est depuis ce temps utilisé lors de diverses manifestations du monde francophone (v. à ce sujet le document d'information La Francophonie, gouv. du Québec). Il représente officiellement cinq portions d'arcs identiques, en bandes crénelées d'un coté, qui s'appuient l'une sur l'autre pour former un cercle dont le diamètre intérieur est six fois la largeur des bandes. À partir du sommet, "dans le sens horaire, les bandes sont respectivement verte, violette, rouge, bleue et jaune".

Parmi les symboles non visuels, il convient de noter l'existence de paroles ainsi que de textes qui ont acquis progressivement la valeur de références par leur évocation régulière dans les discours, leur utilisation dans les ouvrages, leurs reprises dans les plaquettes de présentation publiées dans la Francophonie. Des Florilèges font ainsi état de ces propos qui ont acquis avec le temps une valeur quasi sacrale: citons ici à titre d'exemples le florilège de la langue française et de la Francophonie, de Xavier Deniau, publié en 1988, le Dictionnaire des citations sur la langue française et la Francophonie, de josseline Bruchet, publié en 1989, ou le florilège à la fin du Francophonie: aide-mémoire constitué par J. Péroncel-Hugoz.

LES MYTHES DE LA FRANCOPHONIE

Les mythes de la Francophonie se sont construits autour des histoires sur la langue française, sur le concept de Francophonie, et sur l'épopée du mouvement franco- phone. Le vocabulaire employé pour décrire ces belles histoires, ces légendes, cette 'aventure' Francophone est à ce titre révélateur.- "la longue marche vers le Sommet" (M. Tétu), "le français, la femme et le chevaliers, "la grande aventure de la Francophonie"(Ph. Lalanne-Berdouticq), "la longue marche", "la quête laborieuse du Sommet"(J.-M. Léger) ; le contenu de ces études tant au sujet de l'épopée de la langue française que de l'aventure franco- phone, se charge souvent de regrets, de nostalgies ou d'espoirs avec une tendance de la part de l'auteur à s'identifier à son objet. L’oeuvre est alors plus proche du récit que de l'analyse historique. La Francophonie a ainsi ses dates charnières et ses événements cultes.

La Francophonie possède aussi ce qu'un des auteurs étudiés a appelé ses "pères fondateurs", ou plus généralement les personnalités qui sont présentées habituellement comme ayant marqué la construction francophone, ou ayant contribué ou participé aux événements marquants de cette construction. Les pères fondateurs de la Francophonie en général et de la Francophonie institutionnelle en particulier sont L.S. Senghor, puis H. Diori, et H. Bourguiba. À ces trois personnages, il convient d'ajouter A. Malraux, présenté un peu comme le père français de la Francophonie, notamment grâce aux discours en faveur de la Francophonie qu'il a prononcés. Le général de Gaulle, bien que n'ayant pas prononcé de paroles en public en faveur de la Francophonie, est considéré comme l'inspirateur, la figure emblématique de la Francophonie: il est cité dans la plupart des entretiens et le gaullisme parait être la valeur la plus partagée dans le mouvement francophone, surtout chez les militants les plus anciens. D'autres personnages sont évoqués: Onésime Reclus, pour avoir le premier utilisé le concept Francophonie, Rivarol, pour son Discours sur l'universalité de la langue française, François 11, pour avoir imposé la langue française en France, et Richelieu, pour avoir créé l'Académie française.

Des épopées semblent aussi structurer l'imaginaire collectif des francophonistes : le Québec et l'aventure souverainiste jouent un rôle important; c'est un thème qui revient régulièrement dans les entre- tiens sans qu'aucune question n'ait été posée sur ce sujet: "les grandes manoeuvres francophones ont commencé par les grandes manoeuvres franco-québécoises; j'ai fondé France-Québec, puis j'ai fait la liaison entre le général de Gaulle et les Québécois ( ... )", "je pense déjà que "vive le Québec libre", c'est déjà un acte de Francophonie". Cet attachement des francophonistes à la fois au Québec et à la personne du général de Gaulle peut être vérifié par l'action de certains d'entre eux en faveur de l'installation de la statue du général de Gaulle sur les hauteurs de la ville de Québec, en faveur de la présence de représentants de toutes les forces politiques françaises lors de la commémoration du trentenaire de la déclaration du général de Gaulle sur la Souveraineté du Québec, ou en faveur de l'émission en France d'un timbre-poste commémorant l'événement. Une commune actualité semble aussi les animer: la suppression du ministère de la Francophonie en 1997 a ainsi suscité de nombreuses réactions lors notamment d'une 'Rencontre en Francophonie' qui avait été organisée par des étudiants de la Sorbonne quelques semaines après la formation du nouveau gouvernement. Beaucoup d'associations constituent aussi des revues de presse plus ou moins fournies sur l'actualité francophone.

Les références communes, historiques, idéologiques ou affectives, nourrissent ainsi des réactions collectives et un imaginaire commun.