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FRANCOPHONIE, AN 16

par Maurice DRUON
de l'Académie française

Le Figaro, lundi 28 octobre 2002
FRANC-PARLER,

Allons, les pleureuses, faites sécher vos mouchoirs ! Depuis quelques temps nous n'entendions, à propos de la francophonie, que déplorations, gémissements, ou prédictions sinistres. Elle ne suscitait plus d'intérêt, elle perdait toute influence ; d'ailleurs elle ne faisait rien et son recul allait de pair avec celui, inexorable, de notre langue elle-même. Et soudain, l'autre semaine, il y eut Beyrouth, l'un des rares événements de ce début de siècle que l'on peut qualifier d'heureux. Mais d'abord, il convient de rappeler ou d'apprendre, à ceux qui l'ignorent ou l'ont oublié, l'histoire de ce premier groupement de nations et de peuples.

L'idée vient du Sénégal. C'est en 1976 que Léopold Sédar Senghor, poète et chef d'Etat, chantre de l'Afrique et ancien ministre français, lança l'invitation, à 47 ministres des Affaires étrangères, de tenir à Dakar une conférence préparatoire à la création d'un « Commonwealth à la française ». Le projet capota du fait du président Giscard d'Estaing. Il venait de déclarer la France « puissance moyenne », conseillait qu'elle adoptât « un profil bas », et il craignait sans doute d'apparaître comme néocolonialiste. Il prit prétexte d'un différend canado-québécois pour refuser l'invitation. Dix ans de perdus.

Reconnaissons que le mérite revient à François Mitterrand d'avoir repris le projet senghorien. Ce fut fait en trois mois avec, oserais-je dire, des bouts de ficelle, grâce à un diplomate hors pair, Jacques Leprette, qui ne disposa que d'un minimum de moyens, en face d'un maximum de vanités nationales et préjugés idéologiques. Le Mur de Berlin était encore debout.

Le 17 février 1986, dans la salle du congrès du château de Versailles, s'ouvrait la première conférence « des chefs d'Etat et de gouvernement des pays ayant en commun l'usage du français ». La délégation de l'Académie française, en costume, comprenait Léopold Sédar Senghor, Edgar Faure et moi-même. Secrétaire perpétuel en fonction depuis le début de cette année-là, j'avais déjà créé une commission de la francophonie. Au sommet de Québec, dix-huit mois plus tard, on parla beaucoup et on décida peu, sinon de ne se réunir que tous les deux ans, ce qui était sage.

Troisième sommet: Dakar, sous la présidence d'Abdou Diouf, successeur de Senghor. La francophonie revenait sur sa terre d'origine. L'enseignement, l'éducation, la formation firent le sujet principal des travaux. Et la jeune institution continua de se déplacer sur la planète. A Maurice, en 1993, l'appellation de la conférence fut changée. Si je puis m'honorer de quelquechose, c'est d'avoir proposé avec insistance l'expression « conférence des pays ayant le français en partage ».

A Hanoi, Boutros Boutros-Ghali, ancien ministre des Affaires étrangères d'Egypte, ancien secrétaire général de l'ONU, fut élu secrétaire général. Son action a porté ses fruits; on les a récoltés en abondance à Beyrouth. Que s'est-il passé de remarquable, durant ce sommet ? D'abord, le nombre. 57 nations ou pays étaient là, quatorze de plus qu'il y a seize ans. Ensuite le lieu. C'était le premier Sommet en terre arabe. Et quelle terre arabe! Un Liban qui parvient en ces temps de tous les fanatismes, à s'accommoder des dix-sept confessions qui se partagent sa population; un Liban qui se relève; un Liban foncièrement, immémorablement attaché à la culture française. Le Liban aime Jacques Chirac et Chirac aime le Liban. Nous avons assisté à un étonnant duo d'enthousiasme. Nous avons vu aussi, acte majeur, présence capitale, apparaître enfin l'Algérie, la grande absente jusqu'ici du puzzle francophone, en la personne d'Abdelaziz Bouteflika.

Le repli de notre langue ? Nul n'ose plus évoquer les statistiques réductrices de quelques démo-linguistes, qui, ne comptabilisant sans doute que les bacheliers, limitaient à 120 millions le nombre des « locuteurs » francophones, ce que j'ai toujours contesté. L'estimation basse est aujourd'hui de 200 millions de parfaits usagers du français, cependant que le total des ressortissants des pays adhérents à la francophonie est de 600 millions, Et la liste n'est pas close. Candidats déclarés à l'adhésion: l'Arménie, la Géorgie, l'Andorre, la Serbie, la Croatie, la République dominicaine. Candidats probables : l'Algérie, l'Autriche, le Lichtenstein, le Soudan, l'Angola, l'Ukraine.

Qu'est-ce donc qui les attire? C'est une certaine conception de l'homme et du monde, véhiculée par la langue française, qui porte tous ces peuples à se rapprocher et à se souder librement. Le monde tend à s'uniformiser. Or l'uniformité est la voie de la stérilité. Les échanges sont la nourriture de la création. Quand il n'y a plus de différences, il n'y a plus d'échanges. L'uniformisation est une situation d'entropie, autant dire de mort.

L'humanisme français, au confluent de tant d'aures, l'humanisme ouvert, s'oppose tout à la fois à l'entropie et à l'intégrisme violent. Apprendre l'autre pour le comprendre, offrir et recevoir ce que chacun a de meilleur, et puis concevoir ensemble des règles de vie, des lois, qui permettent à chacun, peuple ou individu, d'accomplir au mieux son destin, tels sont implicitement l'objet et l'esprit de la francophonie. Le sommet de Beyrouth a montré que cet esprit était devenu une politique, et qu'il faudra compter avec elle.

L'attitude de la France dans les crises du Proche-Orient et de l'Irak n'y a pas été pour rien. La France est devenue, ou redevenue, le chef de file de nations qui veulent que soient épuisées toutes les ressources du droit et de la négociation avant de recourir à la force. Et Jacques Chirac, par la hauteur et la fermeté de ses interventions, est apparu comme un des grands de la terre. Il y a longtemps que cela ne nous était pas arrivé.

Maurice DRUON,
de l'Académie française
Le Figaro
, " Franc-parler"
lundi 28 octobre 2002