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Une
francophonie
plurielle
Faire vivre une
langue, c'est aussi défendre les valeurs de paix et de
démocratie qu'elle
véhicule.
par
Abdou DIOUF, secrétaire général de l'Organisation
internationale de la francophonie
(OIF).
La
célébration, le 20 mars, de la Journée de la francophonie,
n'est pas l'hommage rendu à un glorieux passé. C'est la
démonstration d'une réalité vivante, présente partout sur la
planète. C'est l'affirmation d'une volonté politique de
promouvoir certaines valeurs fondamentales dans le monde
actuel si cruellement démuni de points de
repère.
La francophonie, c'est d'abord bien sûr une langue partagée
par près de 200 millions d'hommes et de femmes dans le monde,
l'une des dix langues les plus parlées sur les quelque 2 000
langues pratiquées sur notre planète. Elle est, avec
l'anglais, la seule langue enseignée dans tous les pays du
monde. Sait-on que les établissements de l'Alliance française,
présents dans plus de 140 pays à travers un réseau de plus de
1 000 associations de droit local, l'enseignent à plus de 400
000 étudiants avec le concours de professeurs le plus souvent
nationaux ?
Instrument de communication international, le français est
langue officielle et de travail dans les organisations les
plus importantes, et d'abord aux Nations unies. Bien sûr, on
ne peut se satisfaire de ces constatations : si l'usage de la
langue française et le désir de la pratiquer progressent dans
le monde, notre langue est en recul relatif par rapport à
l'anglais. Je sais le combat incessant qu'il faut mener pour
que le français garde son statut dans certaines enceintes
officielles, y compris au sein de l'Union européenne. Je suis
d'ailleurs surpris de voir la facilité avec laquelle certains
Français renoncent, dans leur travail, à pratiquer leur
langue, alors que d'autres francophones dans le monde, fiers
de pratiquer la langue de Molière, se battent pour la faire
vivre dans un environnement culturel autrement difficile.
C'est le rôle de chaque francophone de veiller à ce que sa
langue soit utilisée, dans son travail et dans sa vie
quotidienne. Il faut se réjouir, à cet égard, que les futurs
commissaires des nouveaux Etats membres de l'Union européenne
élargie bénéficient, à l'initiative du gouvernement français,
d'une formation à notre langue.
Mais la francophonie, ce n'est pas seulement le partage
d'une langue. A travers et par la langue s'expriment une
philosophie, une culture, une histoire, des valeurs. Les pays
francophones ont en commun, pour le meilleur et pour le pire,
une histoire, qu'ils l'aient voulue ou, dans le cas de la
colonisation, qu'ils l'aient subie. Cette histoire nous a
laissé en héritage indivis des valeurs qu'il nous appartient
de défendre et de promouvoir dès lors qu'elles sont au service
de la justice et du progrès de l'humanité. Nous avons reçu en
partage la philosophie des Lumières, les idéaux de la
Révolution, l'aspiration à davantage d'égalité, de liberté, de
fraternité. Il nous appartient de faire fructifier cet
héritage, en l'enrichissant des valeurs issues des autres pays
francophones et des leçons que nous avons tirées de cette
histoire commune, et en l'adaptant aux réalités du monde
d'aujourd'hui, si terriblement dépourvu d'idéal.
Pour promouvoir ces valeurs, les pays francophones se sont
dotés d'une organisation commune dont le siège est à Paris :
l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), forte
de cinquante et un membres, Etats et gouvernements, et de cinq
pays observateurs, rassemblant au total 500 millions d'hommes
et de femmes vivant sur les cinq continents. La première des
actions à mener par la communauté francophone, c'est celle en
faveur de la paix, de la démocratie et des droits de
l'homme.
Agir en faveur de la paix et de la démocratie, cela peut
paraître abstrait à ceux qui ont eu la chance de naître et de
grandir dans cette partie de l'Europe préservée de la guerre
depuis près d'un demi-siècle. Mais pour celles et ceux, hélas
très nombreux, qui vivent dans l'autre partie de l'Europe et
dans certains pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine,
pour tous ceux et celles qui sont contraints de fuir leur pays
d'origine pour trouver la paix ou le travail, ces mots
prennent tout leur sens.
Les terribles attentats de Madrid nous rappellent que la
paix et la démocratie sont des valeurs fragiles et menacées,
même dans cette partie-ci de l'Europe, et que la vigilance
permanente de tous est nécessaire pour les sauvegarder. Dans
le domaine démocratique, la francophonie doit être exemplaire
si elle veut être légitime.
Mais, pour que les droits de l'homme et les pratiques
démocratiques progressent en francophonie, il est impératif
que chaque gouvernement développe l'enseignement des droits de
l'homme et des principes de la démocratie à tous les niveaux
des systèmes éducatifs. Plus généralement, l'effort essentiel,
au niveau des budgets publics doit porter d'abord sur l'accès
de tous à l'éducation et la possibilité de se former à
différents âges de la vie. L'ignorance est, avec la misère et
l'injustice, la source essentielle de tous les conflits et de
toutes les violences, y compris le terrorisme si
dramatiquement présent dans le monde actuel. Aujourd'hui, dans
la plupart des pays d'Afrique subsaharienne, un enfant sur
trois ne va pas à l'école, et un enfant sur deux en sort
prématurément. Le défi éducatif est au coeur de la réalité
francophone.
La réduction des inégalités, celle entre les hommes et les
femmes, celle entre les nations, celle à l'intérieur de chaque
nation, est un autre défi majeur pour la francophonie. Il y a,
à cet égard, beaucoup à faire ! L'engagement des pays
francophones riches en faveur des nations les plus pauvres et
de la réduction des inégalités est un impératif absolu si l'on
veut améliorer les chances de la paix dans le monde. L'effort
de solidarité et de concertation en faveur d'un développement
durable est et doit être davantage encore une priorité de
notre communauté. L'OIF peut y contribuer en organisant la
concertation entre pays francophones afin que leur voix soit
mieux entendue dans les grandes négociations internationales
comme celles de l'OMC. Elle peut aussi favoriser l'accès des
pays les plus pauvres aux crédits des bailleurs de fonds.
La progression dans la voie du développement et de la
réduction des inégalités implique aussi la mise en oeuvre
d'une meilleure gouvernance. Sans Etat structuré, sans
administration efficiente et honnête, pas de confiance entre
décideurs publics et investisseurs, pas de développement
possible. En facilitant la réflexion et la concertation entre
responsables politiques et économiques des pays membres, en
participant à la modernisation des dispositifs de régulation
économique, en aidant à la diffusion dans les pays du Sud des
nouvelles technologies de l'information, l'OIF contribue à
l'émergence d'une meilleure gouvernance.
Il est enfin une valeur à laquelle les pays de la
communauté francophone doivent prêter une attention
particulière : la diversité culturelle. Nous ne voulons pas
d'un monde uniforme. Nous ne sommes pas opposés à la
mondialisation, mais nous voulons un monde solidaire, un monde
où le dialogue des cultures soit possible, comme le prônait
inlassablement Léopold Sédar Senghor. Et pour que ce dialogue
entre cultures existe et soit fécond, il faut une pluralité de
cultures fortes et innovantes qui puissent s'enrichir de leurs
différences.
La première forme de diversité culturelle, c'est d'ailleurs
celle des langues. Diversité des langues, mais d'abord
diversité dans la langue. Il n'existe pas une seule langue
française figée dans un dictionnaire immuable. Le français du
Québec n'est pas exactement celui du Sénégal qui n'est pas
exactement celui de la France. En France même, la langue
parlée en Provence, et la façon de la parler, n'est pas la
même qu'à Paris. Et le français du début du XXIe siècle n'est
pas tout à fait le même que celui du XIXe. La langue reflète
la culture et l'époque en même temps qu'elle les influence.
Bref, la langue est vivante, et doit le rester.
La francophonie n'est pas contre l'anglais. Elle est contre
une langue unique, une culture unique, une pensée unique. Elle
est favorable à l'existence de grands ensembles linguistiques
et culturels, espaces de culture et de solidarité qui
dialoguent ensemble. C'est ainsi que l'OIF a engagé une
coopération avec les hispanophones, les lusophones, les
arabophones, et qu'elle en engage une avec les
anglophones.
La diversité culturelle n'est pas un enjeu secondaire. Elle
est un enjeu politique central. Elle est la contrepartie
nécessaire de la mondialisation. La culture ne doit pas être
régie par les lois ordinaires du commerce. Dans ce domaine
aussi, la francophonie a un rôle à jouer, pour organiser les
solidarités nécessaires entre créateurs, pour faciliter
l'accès des artistes aux sources de financement, pour aider à
la promotion et à la diffusion des oeuvres culturelles, pour
permettre l'adoption avant la fin de 2005 d'une charte sur la
diversité culturelle dans le cadre de l'Unesco.
S'il est vrai que la langue française porte la culture
francophone, il est clair que la création culturelle, tout
comme, bien sûr, le dynamisme économique, contribuent en
retour à la vitalité de la langue. Favoriser la paix dans le
monde, faire connaître et respecter les droits de l'homme,
défendre l'accès à l'éducation pour tous, agir en faveur du
développement durable et de la diversité culturelle : il va de
soi que la francophonie n'a pas l'exclusivité de ces valeurs
et de leur promotion !
Les droits de l'homme sont universels, et nous ne serons
pas trop nombreux sur la planète pour défendre les valeurs de
paix et de démocratie, si malmenées dans le monde actuel, et
nous battre pour plus de justice. Mais la solidarité
particulière qui unit les membres de la francophonie, le fait
d'avoir une langue en partage et une histoire en héritage,
nous rend peut-être plus sensibles à l'importance de certaines
valeurs, à l'émergence de nouveaux droits et de nouvelles
aspirations des hommes et des femmes d'aujourd'hui. Cette
communauté de destin, en même temps qu'elle a tissé entre nous
des liens forts, nous a conféré des responsabilités dans la
mise en oeuvre de ces valeurs, à l'intérieur de la communauté
des Etats francophones d'abord et nous avons beaucoup à
faire à cet égard et à l'égard de la communauté
internationale.
Amis français, soyez-en convaincus : dans un monde
déboussolé, le message véhiculé par la francophonie est d'une
totale pertinence. La francophonie est d'autant plus
nécessaire que la mondialisation est inéluctable. Ayez
confiance dans la force de votre langue, dans le rayonnement
de nos cultures et dans l'actualité des valeurs qu'elles
expriment. L'ensemble des francophones, y compris les
Français, doit se mobiliser pour faire vivre et diffuser les
valeurs de la francophonie.
Abdou DIOUF Libération, 25
mars 2004 |