du
Président de la République algérienne
Abdelaziz BOUTEFLIKA
devant l'Assemblée nationale française
à Paris, mercredi 14 juin 2000,
à l'occasion de sa visite d'Etat en France.
(texte intégral reproduit dans la presse algérienne)
Monsieur
le Président,
Mesdames et Messieurs les députés,
Cest
un immense privilège que de madresser, aujourdhui,
aux représentants de votre grande nation, spécialement réunis
pour marquer solennellement les retrouvailles entre deux pays
libres, si proches au fond lun de lautre malgré, ou
à cause des vissicitudes, qui pourraient parfois suggérer linverse.
Retrouvailles,
le mot, Monsieur le Président, nest pas de trop, puisque
cest la deuxième fois en lespace de quarante ans,
quun Chef dEtat algérien foule le sol de France, et
que, entre la dernière visite et celle que jeffectue présentement,
sintercale la longue et indicible tragédie qui a ravagé
mon pays, brouillant son image dans le monde et entravant sa marche
en avant.
Maintenant
que le spectre de la crise séloigne et que la stabilité
est de retour, je reste persuadé que de nouvelles chances soffrent
à notre coopération, si souvent perturbée ou contrariée, pour
quelle emprunte enfin le bon chemin dans un climat de confiance
et damitié renforcé..
Je
névoquerai pas les facteurs géohistoriques et géostratégiques
qui militent en faveur de cette perspective. Quil me suffise
cependant de souligner que tous ces éléments réunis révéleraient
très vite leurs limites et savéreraient lettre morte sils
nétaient associés à une volonté politique et inscrits dans
une démarche globale, où seffaceraient les égoïsmes mesquins,
les irritations épidermiques saisonnières, les malentendus lourds
et persistants et, par-dessus tout, ces nostalgies, dune
autre époque, promptes à se réveiller en certaines circonstances,
comme pour prendre une revanche dérisoire sur lhistoire.
Mais
lAlgérie renaît, elle émerge de lépreuve, certainement
plus forte et plus mûre, portant dans ses tréfonds lespoir
invincible dun renouveau, tant au plan de sa cohésion nationale
quà celui de la consolidation de son Etat républicain sous
le signe irréfragable du droit et dune modernité qui, pour
nêtre point antagoniste de lislam, nen assure
pas moins luniversalité dont lAlgérie, qui a longtemps
lutté pour son émancipation nationale et sociale, a donc dû subir
les affres dune tragédie qui a failli détruire ce quelle
avait de plus précieux, son Etat-nation.
Peut-être
est-ce là le prix dune mutation historique qui, nen
doutons pas, fera basculer dans la modernité, les unes après les
autres, les sociétés encore sous lemprise dune logique
médiévale, une logique épuisée qui sagrippe désespérément
à ses propres lambeaux, redoublant de férocité à mesure que les
évolutions nécessaires se font jour et saccélèrent.
La
colonisation, au siècle dernier, nous a ouverts à la modernité,
mais cétait une modernité par effraction, une modernité
imposée qui a engendré le doute et la frustration, tant il est
vrai que la modernité se nie elle-même et se discrédite quand
elle revêt le visage grimaçant de loppression et du rejet
de lautre.
La
modernité à laquelle nous aspirons, Monsieur le Président, et
qui relève pour nous dun impératif de survie, nest
pas comme linsinuent ses ennemis, un placage artificiel,
un mimétisme servile dans les pensées et les comportements.
Elle ressortit, avant tout, dun engagement libre des hommes
à développer leurs capacités natives en tant quhommes, de
telle sorte quils puissent prendre en charge leur destin
dans ce monde, et le maîtriser. Dieu, nous dit le Coran, a proposé
«aux cieux, à la terre et aux montagnes la responsabilité. Ils
ont refusé de la porter et en ont eu peur alors que lhomme
sen est chargé»
Réhabiliter
lhomme jusquà la racine, reconnaître en lui précisément
ce principe prométhéen qui lélève au rang dun démiurge,
nest pas une idée étrangère à lislam. Pionnier génial
des temps modernes sil en fut, René Descartes, qui formula
cette idée avec une particulière audace en baptisant lhomme
«maître et possesseur de la nature», nétait pas au fond
en contradiction avec lesprit du Coran. Cest dire
quaujourdhui, en assumant leur modernité et en lintériorisant,
les musulmans, sans se renier, sans rien laisser de leur patrimoine
qui fait leur spécificité, leur dignité et leur orgueil, se mettront
non seulement en harmonie avec le siècle, mais répondront positivement
aux injonctions de leur propre credo.
Assimiler lesprit scientifique, prendre part à la
course universelle pour le progrès humain et le progrès technologique
qui, pour nous, ne sauraient être dissociés, présuppose léveil
intégral de notre aptitude à lexercice des libertés et à
la revalorisation du principe de raison qui en est le complément
naturel.
Etat-nation,
modernité, droits de l'Homme
et l'Etat de droit
A
larchevêque dAlger, Monseigneur Dupuch, qui lui demandait
les raisons pour lesquelles, il prit, en juillet 1860, la défense
des chrétiens à Damas, Abdelkader répondit en ces termes : «Ce
que jai fait, je lai fait conformément aux obligations
de ma foi et par respect pour les droits de lhumanité».
Abdelkader avait déjà, en son temps, une notion très claire, très
moderne des droits de lhomme quil ne dissociait guère
de sa conception humaniste dun islam tolérant et ouvert.
Etat-nation, modernité, droits de lhomme et lEtat
de droit : ces concepts, les graves traumatismes vécus par mon
pays nous commandent de les réactualiser, de les approfondir sans
cesse, den faire le principe directeur de notre pratique
politique, la pierre de touche de notre action réformatrice, et
la matière vivante dune pédagogie citoyenne dont le déficit
dramatique est à la source de tous les malheurs.
Alors
que la planète rétrécit à la dimension dun village, et que
lhistoire se resserre au point de nous faire toucher du
doigt lampleur insoupçonnée de nos futures interdépendances,
les projets de coopération régionale entre les deux rives de la
Méditerranée, ne peuvent, tout naturellement, que gagner en force
et en crédibilité. Mais, pour donner à une telle coopération un
liant qui soit à sa hauteur, il importe que, au-delà de la sphère
économique proprement dite, elle puisse sarcbouter à des
valeurs civilisationnelles partagées, fruit dun dialogue
continu des cultures et point dancrage dune vision
à la fois apaisée et dynamique de nos rapports.
Supposons,
un instant, un Maghreb qui aurait basculé dans les frontières
dun nouveau Moyen Age. Quadviendrait-il alors de la
coopération avec lEurope ou quen subsisterait-il ?
Et cest pourquoi il mest difficile, Monsieur le président,
dimaginer, ne serait-ce que pour lavenir le plus proche,
une relation euro-méditerranéenne, plus précisément euro-maghrébine,
et singulièrement euro-algérienne qui ne doit être lestée dun
minimum de valeurs et didéaux communs. En labsence
de ces ingrédients qui en seraient le sel et le levain, une telle
relation se condamnerait, humainement parlant, à lopacité
et perdrait ainsi le plus clair de ses vertus novatrices.
Il sagirait, en dautres termes, de luvre
originale que serait notre coopération future, où les partenaires,
vous et nous et dautres encore, se reconnaîtront entre eux
en marquant du sceau de luniversel leurs convergences et
en fixant leur regard sur la même ligne dhorizon.
Cest là le remède drastique qui soffre à nous pour
transcender les séquelles encore vives du contrat colonial, où
lindigène, partenaire contraint et forcé, se trouvait relégué
à létat dinstrument utilitaire, son humanité dégradée
réifiée, et sa culture ancestrale réduite à quelques clichés exotiques.
La
colonisation porta laliénation de lautochtone à ses
limites extrêmes. Si, ce quon a appelé décolonisation lui
rendit la liberté, il ne lui a pas pour autant, assuré une relation
décolonisée avec lancien maître. A lombre dun
néocolonialisme qui a toujours visé à perpétuer, sous dautres
formes, des rapports de force devenus obsolètes, se profile, de
nos jours, plus subtile et jalousement ethnocentriste, une nouvelle
figure de la domination qui, au prétexte de non ingérence, aboutit
à ce quil faudrait bien diagnostiquer comme un néocartierisme.
Lindifférence érigée en principe, tel est le masque sous
lequel elle savance. Ce qui accroît ses capacités de pression,
en réduisant les vis-à-vis, essentiellement les ex-colonisés,
à un statut de purs demandeurs. De cette superbe indifférence,
ils sont, en effet, les premiers à pâtir, tant au regard de la
misère insoutenable dans laquelle ils se débattent quà celui
des conflits internes qui les déchirent, confinant parfois au
génocide et ajoutant à leur désespérance
Si
la colonisation a pris fin, ses conséquences, qui sont loin dêtre
épuisées, la maintiennent toujours sur la sellette. Sen
laver les mains, même à quarante ans de distance, cest emboîter
le pas à une pratique politique digne dun Ponce Pilate.
Domination, ai-je dit, car cen est bien une que ce déni
de solidarité qui, dans lordre international actuel, équivaudrait
à ce que le code pénal qualifie de non assistance à personne en
danger. De fait, la lourde dette morale des anciennes métropoles
envers leurs administrés de jadis savère ineffaçable et,
pourquoi ne pas lavouer, imprescriptible. En tous cas, elle
continuera à peser sur les rapports Nord-Sud aussi longtemps quelle
naura pas été exorcisée, cest-à-dire lucidement prise
en compte.
Ce sont les frères Jean et Jérôme Tharaud, pourtant favorables
à la colonisation qui, dans un élan de candeur, se demandèrent
une fois si un tel système navait pas freiné lévolution
des pays placés sous sa tutelle, alors quils auraient pu,
sans lui, progresser normalement et à leur propre rythme
Le
fait colonial ne saurait être ignoré
Il
est, certes, toujours vain de refaire lhistoire. Mais au
fait, ne vivons-nous pas une époque charnière où les remises en
cause les plus osées et les plus inattendues sont devenues un
de ses traits dominants ? Une époque où lhumanité, comme
tenaillée dans ses profondeurs par un instinct inextinguible de
se surpasser, sactive à rassembler toutes ses potentialités
afin dentrer avec le maximum datouts, dans la nouvelle
ère qui commence et cest certainement à cette fin, et aussi
parce quelle se sent assez forte, que nous la voyons procéder
impavidement aux révisions les plus déchirantes, se livrer sur
elle-même aux examens de conscience les plus intrépides. De vénérables
institutions, comme lEglise, des Etats aussi vieux que le
vôtre, Monsieur le président, nhésitent pas, aujourdhui
à confesser les erreurs et parfois les crimes, les plus iniques,
qui ont, à un moment ou à un autre, terni leur passé. De Galiléo
Galilée à la Shoah, qui fit vaciller sur ses bases la condition
humaine, toutes ces mises à plat de lhistoire sont une contribution
inappréciable à léthique de notre temps.
Elles gagneraient certainement à être poursuivies et étendues
à dautres contextes. Le fait colonial, notamment, ne saurait
être ignoré. Que vous sortiez des oubliettes du non-dit la guerre
dAlgérie, en la désignant par son nom, ou que vos institutions
éducatives sefforcent de rectifier dans les manuels scolaires
limage parfois déformée de certains épisodes de la colonisation,
représente un pas encourageant dans luvre de vérité
que vous avez entreprise, pour le plus grand bien de la connaissance
historique et de la cause de léquité entre les hommes.
Défenseurs
intransigeants de la souveraineté des Etats, nous nous sommes
toujours prononcés contre toute ingérence dans leurs affaires
intérieures. Mais la question du terrorisme, tel que celui qui
sévit depuis une décennie en Algérie nest pas exclusive
dun pays et méritait un traitement plus global. Car ce phénomène
sinscrit dans un contexte beaucoup plus large, tant par
les réseaux externes qui lalimentent, lidéologie transnationale
qui lui sert de blason, que par ses éventuels débordements au-delà
des frontières, comme cela sest produit lors du grave attentat
du boulevard Saint-Michel. Au regard dun tel fléau, il était
du devoir de la communauté internationale dy faire face.
Or, quavions-nous constaté ? Une attitude dindifférence,
sinon de complaisance, et parfois de connivence, devant le déferlement
dun terrorisme sen prenant indistinctement aux cadres
et aux intellectuels, aux villageois innocents, aux ressortissants
étrangers et aux hommes de religion, quils soient musulmans
ou chrétiens, comme en témoignent les meurtres de nombreux imams,
lassassinat de Monseigneur Claverie, évêque dOran,
ou linqualifiable massacre de Tibhirine, véritable affront
à lAlgérie, terre dhospitalité, et à lislam,
religion de tolérance.
Permettez-moi
ici, de rendre un hommage particulier à la rare abnégation dont
lEglise dAlgérie a fait preuve, aux pires moments
de la tourmente, en poursuivant, sans sourciller, sa mission de
témoignage et de solidarité humaine dans mon pays.
Une certaine realpolitik, pratiquant la tactique du deux fers
au feu et se drapant sous les oripeaux de la neutralité et des
scrupules démocratiques, a tristement révélé ses limites et ses
faux calculs. Comme si la neutralité entre le bien et le mal était
une attitude acceptable. Ainsi sexplique pourquoi lAlgérie,
au plus fort de lépreuve où elle était plongée, na
vu, de ceux dont elle attendait le plus, se tendre vers elle que
peu de mains amicales, tandis que senflaient contre elle
des campagnes de désinformation et dintoxication dune
virulence sans précédent, dans le but de briser sa résistance
et de la laisser choir comme un fruit mûr dans lescarcelle
dun intégrisme totalitaire, aussi étranger à lislam
que lest le national socialisme hitlérien par rapport au
socialisme dun Jean Jaurès. Au demeurant, il sagit
moins dimposer, en ce début de millénaire, la démocratie
et les droits de lhomme - lapproche serait trop contradictoire
- que de savoir reconnaître les efforts et, pourquoi pas, de les
encourager quand, de par sa propre volonté, il y souscrit librement.
Mon
pays, qui a incontestablement réalisé une percée dans ce domaine,
aspire ardemment à la mise en uvre de ces principes de portée
universelle. Quoique inégale, lexpérience du multipartisme
et lémergence dune presse libre sont là pour attester
des progrès accomplis par lAlgérie dans la voie de la démocratie.
Le paradoxe cest quune telle avancée ait pu frayer
son chemin au milieu dun environnement peu propice où, le
terrorisme battant son plein, sacharnait contre la démocratie
naissante en ciblant ses avant-gardes et ses symboles. Cest
que le combat démocratique sest identifié, chez nous, à
la survie même de lEtat et de la société, recevant de ce
fait sa légitimité et un surcroît de vigueur. Voilà qui
contribuera sans doute à un redéploiement de lAlgérie sur
la scène internationale.
LAlgérie
adhère pleinement aux principes et aux idéaux qui fondent les
droits de lhomme tels quénoncés dans la déclaration
universelle des Nations unies. Elle estime que la mise en exergue
de ce concept et sa prise en compte par la communauté internationale
constituent une contribution essentielle à la promotion de lhomme
et de sa dignité. Je considère dailleurs, Monsieur le président,
que ce concept universel devrait sappliquer à lensemble
des pays du monde, quels que soient leur degré de développement
ou le contexte culturel ou historique dans lequel ils évoluent.
Les
Etats, en cette époque débordante de possibilités inouïes, ne
peuvent plus se comporter en nouveaux léviathans, se transformer
en machines à écraser lhomme, ils ne peuvent plus être une
fin en soi, mais des leviers au service de la société et de son
épanouissement. Au XVIIIe siècle, sétait développée en France
une réflexion sur la meilleurs manière dassurer aux peuples
leur bonheur, et les penseurs dalors, dont le siècle sindentifia
non sans raison à celui des lumières, conclurent, avec un bel
ensemble, que le bonheur des peuples dépendait de la nature et
de la qualité des gouvernements. Ce jugement, depuis, na
pas pris une ride. Et, dans nos pays en développement, les idées
dun Jean-Jacques Rousseau, dun Helvétius, dun
Diderot, dun Condorcet, et de toute la brillante constellation
de ceux quon appela les encyclopédistes, nont rien
perdu de leur fraîcheur ni de leur pertinence.
Lidée
dune bonne gouvernance y fait son chemin, et tout le monde
sait que les meilleures des Constitutions, les réformes économiques
les mieux inspirées ne sauraient, désormais, occulter cette problématique.
Une nouvelle ère des lumières sannonce dans le monde arabe
et en Afrique, en dépit des sombres apparences, et dun pessimisme
qui nest pas forcément une preuve de lucidité et de clairvoyance.
Nous en avons perçu les frémissements au sommet de lOUA,
tenu à Alger en juillet dernier, cest dans la continuité
des actions de solidarité et des efforts de rapprochement à léchelle
du continent, auxquels mon pays uvre inlassablement, que
cet esprit de renouveau marquera la conscience des nouvelles générations,
assoiffées autant didéal que defficacité. Il ne serait
pas superflu de rappeler que la récente conférence du Caire, la
première du genre, où lUnion européenne et lOUA se
sont rencontrées au plus haut niveau, a constitué à cet égard
un message fort et encourageant.
Cet
esprit doit plus particulièrement sappliquer à lédification
du Maghreb uni qui deviendra, dans la décennie qui commence, jen
suis persuadé, lidée-force des jeunes Maghrébins et laspiration
centrale de leurs peuples. Cette exigence, de portée historique,
qui ne la ressent aujourdhui dans nos pays, dont le développement
passe désormais par le resserrement de nos liens, et dont lisolement,
dans le cadre égoïste du chacun pour soi, signifie précarité et
stagnation ? Cest en enclenchant la dynamique du rapprochement
dabord, de lunité ensuite, que le Maghreb entamera
le mouvement de sa vraie renaissance.
Le
trait d'union
Le
problème nest pas celui des échanges commerciaux, ni même
de la circulation des personnes. Tout en étant pragmatiques, nous
devons, sans démagogie ni recherche du spectaculaire, adopter
une méthode, une démarche planifiée comme celle, précisément,
dont lEurope nous a donné lexemple. LUnion européenne
ne sest pas faite en un jour. Mais elle a montré la voie
dune construction solide, parce que graduelle, où les étapes
bien définies et circonscrites semboîtent harmonieusement
dans le temps. Cest lun de ses pères fondateurs, Robert
Schuman qui déclare en mai 1950 : «LEurope ne se fera pas
dun coup ni dans une construction densemble. Elle
se fera par des réalisations concrètes, créant dabord une
solidarité de fait
».
Cest parce que nous attachons une importance capitale à
la réalisation dun projet maghrébin moderne et cohérent
que nous estimons quil faudra respecter les étapes et ménager
les transitions. Des unions éphémères, qui se traduisent par le
repli sur soi que provoque le désenchantement, sont à éviter.
LAlgérie
est certes résolue, Monsieur le président, à relancer lUMA,
mais dans la clarté indispensable que nécessitent les uvres
durables et pacifiques. Ce sera autant de gagné pour lEurope
qui, en nous encourageant dans cette entreprise, trouvera en face
delle un interlocuteur maghrébin fiable et constructif.
La conférence de Barcelone avait esquissé en novembre 1995, un
cadre de coopération pour le Bassin méditerranéen et fixé pour
2010 la création dune zone de libre-échange. Il nest
que temps, pour y parvenir, de travailler à rapprocher nos points
de vue et à préparer les conditions politico-stratégiques, économiques
et financières, culturelles et humaines quimplique cette
vaste entreprise.
Un
accord dassociation avec lUnion européenne est lune
de ces conditions et lAlgérie, qui a repris les contacts
avec Bruxelles, espère aboutir prochainement à une solution juste
et équilibrée. Mais un tel accord ne soppose pas nécessairement
à un renforcement des relations algéro-françaises qui restent,
en toute logique, un de ses éléments clés.
Je
dirais même que, dans lapproche algérienne, notre relation
bilatérale avec la France conditionnera, pour une large part,
la mise en uvre des projets multilatéraux où mon pays serait
partie. Doù notre désir de voir la France consolider sa
relation avec lAlgérie et par là même, jouer un rôle charnière
entre le Sud méditerranéen et lEurope.
En évoquant cet aspect stratégique, je ne le fais pas par flagornerie,
mais en tenant compte de la nature des choses : une connaissance
mutuelle où lhistoire, la langue, la culture restent, malgré
tout, un capital à faire valoir, sans complexe ni acrimonie.
Une
attention privilégiée aux relations humaines
Lavenir
est aux grands ensembles. La mondialisation nous y contraint.
Mais les larges perspectives qui souvrent à nous ne doivent
pas nous faire oublier le concret qui est à nos pieds, un concret
vécu et qui réclame son dû : je veux dire ces alluvions dune
histoire commune sans lesquelles les plus belles constructions
se réduiraient à autant de fuites en avant.
Faut-il
donc se résigner à une relation médiocre, parce que sans âme,
entre nos deux pays ? Daucuns en seraient déçus, je pense
notamment à vos jeunes concitoyens dorigine algérienne qui
conservent lespoir dune conjonction féconde et non
contradictoire entre leur statut de Français et leur attachement
à leur patrie dorigine. Je pense à limportante communauté
musulmane à majorité algérienne, et dont lobédience religieuse
nest plus un obstacle dirimant à son intégration. Létiquette
Français-Musulman, hier insidieusement accolée aux
indigènes dAlgérie, répond désormais, chez vous, à une donnée
concrète et objective. Il sagit-là dun facteur humain
dune importance majeure. Quils soient ressortissants
algériens ou français dorigine algérienne, ces hommes et
ces femmes constituent, incontestablement, entre la France et
lAlgérie, un trait dunion vivant et dynamique. De
lamélioration de leurs conditions de vie, notamment leur
mise à labri de toutes formes de discrimination raciale
ou religieuse, dépendront tant lavenir lui-même de ce riche
potentiel humain et de son apport à votre grand pays, que la qualité
de nos rapports futurs avec la France. Limpact et les résonances
de ce qui se passe en Algérie sur cette communauté sont connus,
et cest là un motif supplémentaire pour asseoir solidement,
dans mon pays, la stabilité et le progrès.
Je
pense également aux facilités de circulation et daccueil
de nos ressortissants respectifs. Les Algériens regardent traditionnellement
vers le Nord, pôle de progrès intensif et berceau de la civilisation
moderne. Faut-il, en vous barricadant derrière Schengen, cette
nouvelle Muraille de Chine, finir par tarir ce réservoir inappréciable
de relations humaines qui transcende les frontières, et constitue
le meilleur antidote à la xénophobie et au repli sur soi ?
De même quil est compréhensible que ceux de vos ressortissants,
qui gardent dans leur cur un attachement pour lAlgérie,
pour y avoir vécu et enterré leurs morts, puissent, dans des conditions
plus favorables, renouer avec cette terre et ses habitants et
y trouver laccueil que commandent lamitié et la dignité.
Leur aide fraternelle à sa reconstruction sera la bienvenue.
Tout
cela pour souligner, Monsieur le Président, que nous accordons
aux relations humaines entre nos deux pays, une attention privilégiée,
nous restons persuadés quelles constitueront létincelle
doù jaillira le déclic dune coopération telle que
nous la souhaitons aujourdhui, une coopération purgée des
relents empoisonnés du passé et fondée sur une réconciliation
véritable entre nos deux peuples.
La
langue française et la haute culture quelle véhicule restent,
pour lAlgérie, des acquis importants et précieux que la
réhabilitation de larabe, notre langue nationale et officielle,
ne saurait frapper dostracisme. Cest, là une richesse
à même de féconder notre propre culture et cest pourquoi
le français, à linstar dautres langues modernes, et
plus encore en raison de ses vertus intrinsèques et de son ancienneté
dans notre pays, gardera une place quaucun complexe, aucun
ressentiment ni aucune conjoncture ne sauraient lui disputer.
En
évoluant de la pensée unique au pluralisme démocratique et du
dirigisme à léconomie de marché, lAlgérie devait offrir
de nouvelles opportunités de coopération à ses partenaires. Mais
la relance économique est restée longtemps prisonnière de la situation
sécuritaire. Lamélioration tangible de celle-ci, ainsi que
les mesures dapaisement qui laccompagnent dans le
cadre de la politique de concorde civile, visant à la réinsertion
sociale des repentis du terrorisme sont à même de libérer linitiative
et de susciter, à lextérieur, le regain dintérêt attendu.
Atténuer
les pressions de la dette
LAlgérie
a besoin dinvestissement, de capacités technologiques et
de management. Ce nest pas que les compétences lui manquent,
mais dans cette phase de redéploiement de lensemble de ses
activités, des apports extérieurs, dans tous les domaines, savèrent
dune urgente nécessité. Nous pensons plus spécialement aux
diverses formes de partenariat qui pourraient sinstituer
au niveau des entreprises publiques à caractère stratégique comme
à celui du secteur privé, appelé à connaître une expansion sans
précédent. En affirmant notre entière disponibilité pour imprimer
une impulsion décisive à la coopération algéro-française, il conviendrait
de souligner, Monsieur le président, que mon pays nen attend
pas moins de son partenaire français dont louverture et
lattention à nos problèmes et à nos besoins sont particulièrement
sollicitées en ce moment crucial du destin de lAlgérie.
Qui
dit coopération dit aide réciproque, et pour donner à cette équation
son véritable sens aujourdhui, il serait hautement gratifiant
de sortir des sentiers battus, dimaginer des formules neuves
en rapport avec notre commune ambition de faire de la Méditerranée
non seulement un lac de paix, mais un pôle de développement et
une zone de prospérité.
Lune
de ces formules est peut-être de repenser la question de la dette.
Le service de celle-ci constitue, pour mon pays, plus quune
contrainte, un élément de blocage. Le moment nest-il pas
venu datténuer cette pression, à la longue intenable et
finalement contre-productive ?
Il a été souvent objecté aux pays en développement de trop exiger
de la communauté internationale, sans pour autant consentir eux-mêmes
leffort de se prendre en charge. Lorsque, pour notre part,
nous posons le problème de la dette, ce nest pas pour nous
dérober à nos obligations. LAlgérie, cest connu, a
toujours honoré celles-ci, rubis sur longle, comme on dit.
Cest uniquement dans le but de donner plus de tonus à notre
coopération et de lui faire franchir un nouveau palier, en prévision
déchéances telles que celles fixées par la conférence de
Barcelone, que nous demandons davantage desprit dinnovation
dans la sphère où nos intérêts se rencontrent.
Mon gouvernement est disposé à examiner avec le vôtre, lensemble
des mécanismes appelés à régir nos relations. Il le fera avec
toute la bonne volonté possible, étant très conscients, vous et
nous, de limportance de la conjoncture et de la nécessité
de nen point laisser passer la moindre chance.
Cest,
en tout état de cause, par la concertation politique, qui devrait
revêtir une forme régulière, que se produira le dégel définitif
des relations algéro-françaises, appelées, jen suis persuadé,
à se resserrer de plus en plus pour affronter solidairement les
défis de XXIe siècle et les mutation stupéfiantes qui laccompagnent
allant du débarquement de lhomme sur Mars, à la découverte
de la biotechnologie et à lexplosion vertigineuse de la
communication et des nouveaux médias. Au vu de tels enjeux, les
dossiers brûlants qui nous touchent de plus près devraient trouver
les solutions justes et équitables, quils méritent. Il en
est ainsi de la paix au Moyen-Orient, priorité des priorités dans
notre région méditerranéenne, de la lutte contre le terrorisme,
des conflits et des guerres qui font rage, notamment, en Afrique
comme de lavènement dun ordre économique plus attentif
au sort des plus démunis et des laissés pour compte dune
mondialsitation dont nous avons intérêt, les uns
et les autres, à ce qu'elle ne se réduise pas à
un simple dogme au service des plus forts.
Monsieur
le président,
Mesdames et Messieurs les députés,
C'étaient là quelques-unes des réflexions
que m'inspirent cette rencontre. Je les ai énoncée
sans fard et avec la franchise qu'exigent l'amitié et la
vérité qui doivent imprégner les relations
de deux nations comme l'Algérie et la France.
Mon message est le premier qu'une chef d'Etat de l'Algérie
indépendante adresse à cette honorable assemblée.
Qu'il soit donc un message de paix et de véritable réconciliation.
Tel est, en tout cas, mon voeu le plus cher, et tel est le voeu
du peuple algérien.
Je vous en remercie."
Abdelaziz
BOUTEFLIKA
Président de la République algérienne,
devant l'Assemblée nationale française,
Paris, mercredi 14 juin 2000