Allocution du président
de la République française
M. Jacques CHIRAC
à l'occasion de la 19e Conférence ministérielle
de la Francophonie
et de la remise du Prix de la Francophonie économique (FFA)
à Paris, Palais de l'Elysée, vendredi
19 décembre 2003
Monsieur le Secrétaire
général de la Francophonie, cher Président
Diouf
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Madame et Messieurs les Opérateurs,
Mesdames et Messieurs les Représentants personnels,
Mesdames et Messieurs les Membres du Forum Francophone des Affaires,
Mesdames, Messieurs,
Je suis très
heureux de vous accueillir ce soir à lissue de la
dix-neuvième conférence ministérielle de
la Francophonie, qui a pris des décisions importantes pour
le mouvement francophone. Ensemble, nous allons honorer les deux
lauréats du Prix de la francophonie économique de
2003. Je les salue amicalement.
En novembre prochain,
à Ouagadougou, la Francophonie adoptera une stratégie
pour le développement durable. Cette décision, nous
l'avons prise, cher Abdou, à Beyrouth, en réponse
à une proposition du Président Blaise Compaoré.
Certains se sont alors interrogés, sous prétexte
que la Francophonie ne serait pas un espace économique
homogène, ce qui est vrai. Il me semble au contraire que
cette décision simposait.
Car la Francophonie,
communauté fondée sur le partage d'une langue, d'une
histoire et de valeurs, est une solidarité, c'est en réalité
une fraternité. Il lui faut sincarner dans des actions
communes au profit des plus vulnérables, en réponse
aux préoccupations quotidiennes de nos compatriotes.
La réalité
vivante de la Francophonie, ce sont quelques nations parmi les
plus riches du monde, décidées à accroître
leur effort daide publique au développement. Ce sont
des pays en transition, notamment en Europe centrale et orientale,
des pays qui renouent avec la prospérité. Mais ce
sont aussi des pays du Sud dont les peuples vivent dans la précarité
et appellent de notre part un légitime effort. Un effort
indispensable pour les sortir de lexclusion et pour les
faire bénéficier des promesses de la mondialisation.
La solidarité
économique francophone revêt, il me semble, une triple
signification.
Ethique, elle reflète lambition affirmée
de construire ensemble une destinée commune.
Politique, elle vise à acquérir un poids
nouveau sur la scène mondiale, conférant ainsi un
surcroît dinfluence à chacun de ses membres.
Humaine, elle facilite le développement de liens
personnels entre responsables économiques, entreprises,
investisseurs et clients que rapproche le partage d'une langue,
d'une culture et d'habitudes.
Encore faut-il que la
Francophonie saffirme toujours plus dans les domaines qui
constituent le cur de son action. Tel sera lobjet
du cadre décennal dont la préparation commence.
Le combat pour l'exception
culturelle et la diversité des cultures a abouti cette
année au lancement de la discussion, à lUNESCO,
dune convention. C'est un progrès, c'est une victoire.
Nous devons nous mobiliser pour quaboutisse cette négociation.
La défense de
notre langue commune, mais aussi de la pluralité des langues
dans le monde, doit mieux nous rassembler. Au moment de l'élargissement,
je souhaite que les opérateurs s'engagent davantage
dans des coopérations avec les nouveaux membres de lUnion,
pour que le français demeure une langue d'expression privilégiée
dans les enceintes européennes.
Enfin, notre engagement
en faveur de la paix, en faveur des droits de lhomme et
en faveur de létat de droit est indissociable de
notre projet. Veillons à faire vivre le processus de Bamako
avec toujours plus dambition et plus dexigence.
A Ouagadougou, nous
réaffirmerons notre volonté datteindre ensemble
les objectifs du Millénaire et de Johannesburg à
lhorizon 2015. Certains prétendent qu'il serait déjà
trop tard. Nous saurons leur donner tort, redoubler d'efforts
et former une communauté soudée, tendue vers la
satisfaction des aspirations vitales de tous ses peuples.
De quoi s'agit-il en
effet ? De donner aux familles laccès à
lalimentation, à leau potable, à un
système de santé fiable. Dapporter à
nos enfants, garçons et filles, une éducation de
base solide. De remplir les conditions du dynamisme économique.
De mettre en place une protection de l'environnement efficace.
De lutter contre les discriminations, en particulier à
l'égard des femmes.
Certes, la Francophonie
nest pas une institution financière internationale.
Telle nest pas sa vocation. Mais elle peut être un
catalyseur et un puissant levier. Elle le démontre en ce
moment même par le processus exemplaire quelle a engagé
pour faciliter laccès de ses membres aux financements
internationaux.
Elle le démontre
par les concertations que nous organisons à la veille des
grands rendez-vous internationaux, à l'ONU, à l'OMC.
Là, il ne sagit pas dimposer une position unique.
Nous prenons conscience ensemble des enjeux. Nous donnons à
chacun une capacité d'expression accrue. Nous nous mettons
en mesure de mieux intervenir et de mieux faire valoir nos intérêts
dans les enceintes où se définissent les règles
du monde contemporain.
Je regrette que la Conférence
de Cancun ait échoué. Je me réjouis cependant
que les Africains, notamment les Africains francophones, y aient
joué un rôle très actif. Je souhaite que,
demain, nos concertations portent aussi sur la préparation
des discussions dans les enceintes financières internationales
où leur voix et le français doivent être mieux
entendus.
Une autre façon
d'aider nos pays à réaliser les objectifs du Millénaire
serait lélaboration d'un tableau de bord des progrès
et des carences. Outil de réflexion et daction, il
ferait lobjet dune évaluation annuelle. Certains
de nos membres comptent parmi les plus éloignés
du but. Nous devons les aider à accélérer
le rythme, les conforter dans leurs efforts, leur donner espoir
et confiance. L'Agence devrait nous proposer le cadre dun
tel suivi, en liaison avec le Programme des Nations Unies pour
le Développement. Et je sais que c'est bien là le
sentiment de notre Secrétaire Général.
De plus en plus, laccès
aux financements internationaux est lié à l'aptitude
à présenter des politiques sectorielles cohérentes.
Pour l'éducation, la Banque Mondiale a mis au point des
procédures daccès privilégié.
Je souhaite que l'OIF aide nos membres à être éligibles
à ce programme.
Dans le même esprit,
tirons mieux parti du Fonds Mondial de lutte contre le sida, la
tuberculose et le paludisme, ces fléaux qui menacent de
décimer lAfrique, mais aussi dautres continents.
Nos pays sont riches
dinestimables trésors écologiques qu'un développement
irraisonné mutilerait rapidement et de façon probablement
irréversible. Cherchons à profiter mieux des concours
dinstruments comme le Fonds pour lEnvironnement Mondial.
Enfin, un thème
préoccupant doit nous mobiliser davantage : celui du fait
francophone dans la vie économique internationale.
Qu'il s'agisse de la langue de travail dans les entreprises transnationales,
de l'établissement de normes comptables ou de la protection
intellectuelle ou industrielle, la tendance, c'est un fait, est
de plus en plus à l'anglais. Nous devons réagir,
encourager des réalisations comme lOHADA, veiller,
comme nous lavons fait à Genève, à
la présence du français dans la société
de linformation, inciter nos entreprises à travailler
et communiquer aussi en français. Je lance à cet
égard un appel à tous les chefs dentreprises.
*
Mesdames,
Messieurs,
Remettre le Prix
de la francophonie économique, c'est insister sur
la place prééminente qu'occupe l'entreprise dans
les stratégies de développement. Après des
décennies de tâtonnements, la plupart des nations
reconnaissent désormais que la liberté d'entreprendre,
dans le cadre de la loi, est une condition première du
développement. L'esprit d'entreprise, fait de goût
du risque, de sens de l'opportunité, de capacité
d'anticipation, de volonté de construire et d'ambition,
doit être encouragé.
Trop souvent, le poids
de l'histoire explique pourquoi ces qualités, si répandues
jadis en Afrique ou en Asie, ont pu être étouffées.
Aujourd'hui, nous assistons au Sud à la renaissance de
cette culture daudace, dinvention et de responsabilité
grâce à laquelle de grands pays, héritiers
de civilisations éminentes, retrouvent, petit à
petit, leur place dans le monde.
Il est temps qu'à
leur tour les pays francophones deviennent des modèles
de confiance dans l'entreprise et de dynamisme dans la création
de richesse. Cest ainsi quils pourront atteindre ce
taux de croissance annuel de 7% qui leur permettra et leur permettra
seul de faire reculer de façon décisive la grande
pauvreté.
Nos pays disposent datouts
pour y parvenir. Ils peuvent sappuyer, chacun à sa
façon, sur de vieilles traditions commerçantes,
sur le goût de l'exploration et des échanges, sur
le sens du patrimoine et de la longue durée. Ils disposent,
avec le droit dinspiration française, d'un corpus
juridique solide et moderne qui favorise l'entreprise. Mais il
leur faut sécuriser les investissements, faire confiance
à la liberté d'entreprendre, valoriser les chefs
d'entreprise, récompenser leur dynamisme au même
titre que les autres services rendus à la Nation.
A cet égard,
le Forum Francophone des Affaires est particulièrement
utile et important. Je suis heureux den accueillir
aujourdhui les membres et les responsables et de saluer
amicalement leur action.
Par les Assises quil
organise, le Forum aide les chefs d'entreprises du Sud à
sinscrire dans le mouvement mondial des affaires. Les travaux
quil consacrera au printemps prochain aux questions agricoles
favoriseront le regroupement des industries agroalimentaires,
comme se sont réunis, à son initiative, les métiers
de la finance ou les professions libérales. Par les contacts
qu'il suscite et les actions quil appuie, il facilite l'investissement
et la formation professionnelle. Il conduit une démarche
éthique dont témoignent la Charte récemment
adoptée et ladhésion de ses membres au Pacte
mondial du Secrétaire Général de l'ONU.
Cette année,
le Forum Francophone des Affaires a choisi d'honorer deux personnalités
éminentes ici présentes, et auxquelles je suis heureux
de pouvoir aujourd'hui rendre hommage et de pouvoir leur remettre
ce prix, qui témoigne de leur réussite.
Brillamment engagé
dans le commerce des produits pharmaceutiques et de matériel
médical, M. Armand Pharès
décidait, au plus fort de la tourmente au Liban, d'aider
à faire revivre léconomie libanaise. Qu'il
en soit remercié. Membre fondateur et premier président
du rassemblement des dirigeants des chefs dentreprises libanais,
il a joué et joue encore un rôle de premier plan
dans la reconstruction de son pays, nouveau témoignage,
témoignage supplémentaire du traditionnel génie
libanais.
M. Boni
Yayi est un de ces remarquables Béninois engagés
au service du développement de leur pays et de leur région.
A la tête de la Banque ouest africaine de développement,
il conduit une action exemplaire -le mot n'est pas trop fort,
il traduit une réalité- dans lesprit du NEPAD
et des objectifs du Millénaire.
Grâce à son efficacité, la Banque est reconnue
comme une des meilleures banques régionales de développement
du monde. Elle sait allier le choix rigoureux des projets, une
vision politique assurée et la capacité de proposer
des approches novatrices, comme elle vient de le faire à
propos du coton. Qu'il en soit également remercié.
Je vous remercie de
saluer les lauréats du Prix de la francophonie économique,
M. Pharès et M. Yayi à qui je vais avoir le plaisir
de remettre leur diplôme. Je leur présente, en notre
nom à tous, nos félicitations, lexpression
de notre estime et de tous nos vux pour l'année 2004.