"Il est juste
et nécessaire pour l'Organisation internationale de la
Francophonie, par ma voix, de vous fêter." Par
fidélité envers Léopold Sédar Senghor,
son "maître et père spirituel", Abdou Diouf
rend hommage à Aimé Césaire, un autre élève
et ami du poète et homme d'Etat sénégalais.
"Ce pont qui repose sur les trois piliers que sont: le pilier
antillais, le pilier africain et le pilier de la francophonie,
nous devons, à tout prix, le maintenir et le renforcer"
insiste le secrétaire général de l'OIF dans
son message-hommage au poète, dernier survivant des trois
"Pères de la Négritude" : Senghor, Césaire,
Damas.
Aimé Césaire
est né à Basse-Pointe (Martinique) le 26 juin 1913.
Remarqué par André Breton, baptisé "Orphée
noir" par Jean-Paul Sartre, l'auteur du "Cahier d'un
retour au pays natal", grand prix de poésie de
l'Académie française, a été député
de la Martinique de 1944 à 1993 et maire de Fort-de-France
de 1945 à 2001. Partisan de la départementalisation
et de l'autonomie de la Martinique au sein de la République
française, il s'est toujours opposé aux militants
de l'indépendance martiniquaise.
Son Excellence M. Abdou DIOUF,
à M. Aimé CESAIRE, à l'occasion de ses 90
ans
Cher Maître,
En ce jour où la communauté intellectuelle
et artistique fête vos quatre-vingt-dix ans, il me plaît
de mêler ma voix à ce concert, d'hommages que des
hommes et des femmes, aux quatre coins du monde tiennent à
vous rendre.
Parti de Martinique, c'était hier, jeune
adolescent, nourri de latin et de grec, vous alliez à la
conquête de Paris.
Le lycée Louis-le-Grand vous ouvrit ses portes et c'est
dans cette prestigieuse institution qu'un heureux hasard - si
tant est qu'il existe- vous fit rencontrer Léopold Sédar
Senghor, un homme qui allait marquer votre destinée et
vous, la sienne.
Voilà donc que l'Antillais et l'Africain,
le Martiniquais et le Sénégalais décident
de réhabiliter la culture de leur pays. Léon Gontran
Damas, le Guyanais se joignit à vous. C'est ainsi que sur
les bords de la Seine, allait être lancé un puissant
mouvement qui avait pour ambition première de relever la
race noire niée, brimée et bafouée par cinq
siècles d'esclavage et de colonisation.
Dans ce Paris fébrile des années 30,
vous fûtes à l'avant-garde de ce combat mémorable
contre les tenants d'un passé d'humiliation et de servilité.
Les grands esprits de la Négro Renaissance comme le Dr
Dubois, Claude Mac Kay, Langston Hughes, les travaux des africanistes
tel Léo Frobenius, la vogue des arts nègres à
l'image de la musique de jazz illustrée par Ella Fitzgerald
et Joséphine Baker, de la peinture et de la sculpture,
vous donnèrent des armes miraculeuses pour aller à
l'assaut de la citadelle occidentale.
A l'instar de Légitime Défense,
revue de vos camarades antillais, vous lançâtes L'Etudiant
noir qui allait révolutionner la vision de la civilisation
nègre.
Pionnier de la poésie noire d'expression
française, vous êtes les premières voix nègres,
vous que Sartre appelait de ce nom mythique d'Orphée noir.
Pigments de Léon Gontran Damas, votre Cahier
d'un retour au pays natal et Chants d'ombre
de Léopold Sédar Senghor parurent respectivement
en 1937, 1939 et 1945.
Aujourd'hui, alors que vos deux condisciples, vos deux compagnons
s'en sont retournés auprès de leurs ancêtres,
vous continuez à porter encore une part de l'expression
du destin de la civilisation noire.
Ce noble combat pour votre peuple, vous l'avez toujours mené
dans un esprit de fraternité. C'est sans doute ce qui explique
votre engagement politique pour un meilleur sort de vos compatriotes,
à l'instar de votre plus-que-frère, l'enfant de
Joal, comme vous, créateur par le verbe et par l'action.
Vous avez également milité, sans complexe aucun,
pour le français dont vous êtes un orfèvre.
N'est-ce pas André Breton qui écrivait, parlant
de vous, "et c'est un Noir qui manie la langue française
comme il n'est pas aujourd'hui un Blanc pour la manier?"
Votre francophonie, vous la viviez déjà
dans l'abondance de vos oeuvres qui font chanter la langue de
Voltaire dans tous les genres: poésie, tragédie,
essai et histoire. Vous manifestez dans vos écrits ce que
le père du surréalisme appelait le don du chant,
la capacité du refus, le pouvoir de transmutation spéciale.
Voilà pourquoi il est juste et nécessaire pour
l'Organisation internationale de la Francophonie, par ma voix,
de vous fêter. Car cet enrichissement de la langue française,
qui est l'objectif de notre Institution, est lisible et visible
dans votre style au vocabulaire si vaste et si savant qui porte
la marque du grand maître de langue que vous êtes.
Votre enracinement dans les valeurs du monde créole,
partie intégrante de votre négritude, vous l'avez
proclamé et inscrit dans le premier mouvement du Cahier
d'un retour au pays natal. C'est votre "île
non clôture, sa claire audace debout à l'arrière
de cette polynési, devant elle, la Guadeloupe fendue en
deux, de sa raie dorsale et de même misère que nous,
Haïti où la négritude se mit debout pour la
première fois et dit qu'elle croyait à son humanité
et la comique petite queue de la Floride ou d'un nègre
s'achève la strangulation, et l'Afrique gigantesquement
chenillant jusqu'au pied hispanique de l'Europe, sa nudité
où la Mort fauche à larges andins."
A vrai dire votre négritude, vous avez toujours
refusé de la réduire à ce rien ellipsoïdal
pour la vivre comme une postulation irritée de la
fraternité montrant ainsi, avec vos amis Damas
et Senghor, que votre combat pour la race noire n'était
pas un repli identitaire mais bien un enracinement et une ouverture
vers les autres.
C'est un pont que votre génération a voulu jeter
d'abord entre l'Afrique et la Caraïbe mais ensuite entre
l'Afrique et l'Europe, entre l'Afrique et les Amériques
pour célébrer cette civilisation pan humaine ou
pour reprendre votre mot, ce grand «rendez- vous du
donner et du recevoir».
Il me faut conclure.
J'ai évoqué ce moment, entre tous fondateur, où
vous avez rencontré, dans la cour du lycée Louis-le-Grand,
Léopold Sédar Senghor.
De cette rencontre allait naître une immense idée,
et plus encore qu'une idée, un idéal. Cet idéal
ne tarderait pas à porter un nom que vous lui avez donné:
la Négritude.
J'ai dit que vous aviez jeté l'un et l'autre un pont entre
les Antilles et l'Afrique au nom de la Négritude. De cela,
nous ne vous remercierons jamais assez.
Mais permettez-moi, Cher Maître, d'ajouter et je le dis
avec ferveur en me tournant vers les jeunes générations
qui n'ont pas connu les combats que vous avez menés permettez-moi
d'ajouter, dis-je, que ce pont de chair et de sang, ce pont
qui repose sur les trois piliers que sont: le pilier antillais,
le pilier africain et le pilier de la francophonie, nous devons,
à tout prix, le maintenir et le renforcer.
Pilier francophone oui, car, n'oublions pas, cher Maître,
que cette première rencontre s'est produite dans un des
hauts lieux français des savoirs. C'est là un bien
grand mystère.
Dans les années 30, en effet, la France est une puissance
coloniale. Et pourtant, les meilleurs fils d'outre-mer sont invités
a parachever leur enseignement dans les plus grands lycées
de Paris, avant d'accéder aux meilleures écoles
supérieures.
C'est cette France-là que Léopold Sédar Senghor
et vous-même avez connue, appréciée et, je
le sais, aimée. C'est cette France-là. par l'intermédiaire
de sa langue, qui nous réunit.
Par fidélité envers mon Maître
et Père spirituel que fut Léopold Sédar Senghor,
par fidélité envers l'engagement qui fut le votre
a tous les deux, je veux rester le gardien vigilant de ce pont
et mon voeu le plus cher est que les plus jeunes d'entre nous
s'y engagent avec joie et bonheur au lieu de se replier sur un
communautarisme étroit.
Avoir le sens de l'histoire tout en refusant que
ce sens fige votre vision du présent et de l'avenir.
Voilà la grande et belle leçon que vous n'avez cessée
de nous donner tout au long de votre combat, toujours héroîque
et souvent douloureux.
Monsieur Césaire, l'ami deux fois Aimé,
mon Cher Maître, voilà que quatre-vingt-dix années
viennent d'être égrenées à travers
les multiples combats que vous avez menés sur tous les
champs de bataille où se jouait le destin culturel et politique
de vos frères de race, un combat noble car exempt de cette
haine pour la quelle vous n'avez que haine.
En vous souhaitant un joyeux anniversaire, je vous
envoie, Cher Maître, mes pensées affectueusement
fidèles et le souvenir de ma profonde gratitude.
Abdou Diouf