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Allocution du secrétaire général
de l'Organisation internationale de la francophonie
Abdou DIOUF

pour l'ouverture du XIe Congrès des professeurs de français
à Atlanta (Etats-Unis), mardi 20 juillet 2004

Je voudrais d’abord adresser un salut cordial et chaleureux aux autorités américaines qui nous accueillent aujourd’hui. Madame la représentante du Maire d’Atlanta, merci de votre présence à cette cérémonie d’ouverture du XIème Congrès des Professeurs de français. Cette présence témoigne de l’esprit de liberté et d’ouverture de votre grand pays. Elle témoigne aussi de la considération que vous portez aux professeurs de français américains, et au-delà de ce que représente la langue française et la Francophonie dans votre pays. Dans une conjoncture internationale difficile, le dialogue, l’échange et l’ouverture sont des vertus nécessaires, dont vous savez faire preuve. Vous le démontrez encore une fois aujourd’hui. Sachez que nous l’apprécions à sa juste valeur.
Atlanta est un magnifique exemple pour nous tous. Il y a quelques semaines à peine vous avez soutenu et encouragé, à l’occasion de la Journée Internationale de la Francophonie, un festival organisé à l’initiative des représentations françaises et canadiennes et qui s’est imposé, avec succès, comme un véritable événement atlantais. En accueillant ce Congrès vous confirmez avec éclat la réalité de cette Amérique généreuse, et riche de sa diversité, que nous aimons tant.

Mesdames, Messieurs les Professeurs de français,
Je suis venu jusqu’ici, soutenir votre rassemblement de plus de 1200 professeurs de français venus du monde entier, et encourager vos travaux parce que je mesure l’importance de la contribution que vous apportez tous au rayonnement de la langue française. Sans vous, sans le formidable travail que vous accomplissez dans vos pays, nos ambitions francophones les plus légitimes, nos discours politiques les plus convaincants auraient toutes les chances de résonner dans le vide.

Organiser une telle manifestation n’est pas une mince affaire. J’en mesure pleinement les difficultés, la peine dépensée pour les surmonter. Votre programme de travail, le nombre et la qualité de vos tables-rondes et de vos ateliers sont la démonstration de votre sérieux, de votre inventivité, de l’infinie richesse de votre métier. A l’Association Américaine des Professeurs de français dont les représentants se sont dépensés sans compter pour la réussite de ce Congrès, à la Fédération Internationale des Professeurs de français, à ses responsables dont le dévouement et l’ardeur ne sont plus à démontrer, à tous ceux qui leur ont apporté un soutien bien mérité, j’adresse mes sincères félicitations et mes profonds remerciements, au nom de toute la Communauté francophone. Vous avez choisi comme thème de vos travaux : « Le français et le défi de la diversité ». En approfondissant vos réflexions sur la diversité linguistique, la diversité pédagogique et didactique, ou la diversité des usages, vous allez dans le sens de la modernité. Vous construisez les bonnes réponses aux problèmes posés par la mondialisation. Le rayonnement des langues dans notre monde actuel, et donc celui du français, n’a de sens, et n’a de chances, que dans cette logique de la diversité qui doit porter et nourrir le dialogue des cultures, le respect des identités, le partage des valeurs humanistes.

C’est dès 1969, que la FIPF, en précurseur, avait choisi la voie de défendre la langue française en s’ouvrant au monde, en sortant de la forteresse des pays où elle était la langue maternelle des apprenants, pour rassembler tous ceux qui l’enseignent comme langue seconde ou langue étrangère. Ce choix était le bon. Il a répondu au défi de la diversité linguistique, devenu depuis un enjeu politique majeur. Il a contribué à renforcer le statut du français comme grande langue mondiale de communication et de transmission des savoirs.

Ce travail de renouvellement de l’enseignement du français, d’innovation des méthodes et des pédagogies, d’adaptation de son développement aux réalités du monde moderne, que vous, les professeurs de français, mesurez inlassablement depuis des décennies, nous nous efforçons nous-mêmes, à l’OIF, et avec nos opérateurs, de l’enrichir également. Et j’y attache personnellement une importance primordiale.

Dés le début de mon mandat, j’ai demandé de pouvoir connaître la situation de l'enseignement du français dans le monde et celle de notre propre espace, celui des pays membres de l'Organisation internationale de la Francophonie, et de réfléchir à son évolution.

C'est ainsi que j'ai présidé moi-même les Etats généraux de l'enseignement du et en français en Afrique subsaharienne francophone qui se sont tenus à Libreville du 17 au 20 mars 2003, et qui ont réuni plus de six cents participants. L'une des conclusions principales de ces travaux fut le constat de la nécessaire articulation entre le français et les langues africaines. Les psycholinguistes, les professeurs, les étudiants, les responsables associatifs et les responsables des systèmes éducatifs eux-mêmes recommandent fortement cette didactique. Des expériences concluantes sont actuellement menées dans certains pays du Sahel qui démontrent tout le bénéfice que la langue française peut en tirer. Senghor invitait les maîtres à "installer confortablement l'enfant dans sa langue maternelle", avant de l'ouvrir au français. Vous qui êtes des experts, vous connaissez les raisons de cette méthode que vous pratiquez d’ailleurs dans les régions du monde où la langue première est la langue d’enseignement.

A la suite de ces Etats généraux, nous avons décidé de prolonger la réflexion au niveau des experts et des professeurs eux-mêmes en organisant des réunions régionales. C'est ainsi que l’enseignement du français a fait l'objet de plusieurs rencontres : en décembre 2003 à Beyrouth pour l’Afrique du Nord et le Moyen Orient, en janvier 2004 à Hanoi pour l’Asie du Sud Est, en avril 2004 à Maurice pour l’Océan Indien, en mai 2004 à Sofia pour l’Europe centrale et orientale, en juin 2004 à Castries (Sainte-Lucie) pour la Caraïbe.

A chaque fois, la participation de la Fédération internationale des professeurs de français a apporté un précieux concours et contribué à la réussite de ces séminaires organisés par l’AIF, avec les bureaux régionaux de l’AUF, la CONFEMEN, et les ministères de l’Education des pays concernés.

Il se confirme, bien sûr, que chaque espace possède ses caractéristiques propres. Je ne vais pas vous restituer ici le tableau détaillé de chacun d'entre eux. Mais certains éléments convergents me permettent de dégager quelques grandes orientations stratégiques.

J'ai déjà évoqué la question de l'aménagement linguistique qui se pose dans les différentes régions de l’espace francophone. Si les experts s'accordent aujourd'hui sur le principe d'une valorisation et d'une utilisation des langues nationales partenaires, c'est aux Etats de définir la manière, le rythme et les besoins qui s'y rattachent. Ils sont souverains en la matière. Je ne peux qu'affirmer la disponibilité de la Francophonie à les accompagner dans leurs efforts pour mettre fin à ce qui est souvent vécu comme une "insécurité linguistique".

Autre point commun, la formation des enseignants devrait se faire en s’adaptant davantage aux différentes zones régionales étudiées, y compris celles où le français est langue étrangère, en utilisant mieux les ressources d'une coordination régionale souvent insuffisante et en s'appuyant plus systématiquement sur les technologies supprimant les contraintes liées aux distances. L’apport des technologies de l’information et de la communication à l’enseignement modernisé et adapté des langues est, vous le mesurez tous, essentiel : plus de dialogue avec les apprenants, davantage d’échanges entre enseignants, une meilleure confrontation des expériences et des méthodes, et bien sûr un moyen efficace de réduire les distances et l’isolement. Ces outils se multiplient, et vous les utilisez de plus en plus. Nous pouvons en saluer certains dont les services sont très appréciés : qu’il s’agisse du site « francparler.org », du programme « Apprendre et enseigner en français » de TV5, de la revue bien connue de vous, « Le français dans le monde » avec son supplément « Francophonies du Sud », ou des nombreux programmes de Radio France Internationale.

Enfin, je dois vous dire que me sont souvent revenus les échos alarmants faisant état de carences matérielles, et plus particulièrement de problèmes liés aux manuels scolaires. Parfois pour dénoncer leur inadaptation ou leur obsolescence. Plus souvent pour déplorer leur absence. Cette question touche d'ailleurs celle, plus vaste, de l'édition scolaire et du peu de poids qu'elle représente dans les économies nationales de la plupart de nos pays membres.

J’évoque à dessein cet aspect économique parce qu’il est une composante importante, trop souvent négligée, de la problématique de l'enseignement. L’économie de l’immatériel est étroitement liée aux programmes de l’esprit, donc de la Francophonie. Le développement durable, tel que nous allons l'évoquer au prochain sommet francophone des Chefs d'Etat et de gouvernement à Ouagadougou en novembre prochain, est un concept global. Sans y diluer nos priorités, nous devons admettre qu’il n’existera pas de développement durable sans éducation à la citoyenneté, à la santé, à l’environnement, sans enseignement du/en français, sans formation aux métiers de la communication et de la culture. Il est clair aujourd’hui qu’il n’y aura pas de diversité culturelle et linguistique sans développement d’industries culturelles dans les pays du Sud, qui soient suffisamment solides, et qui créent de nouvelles richesses et améliorent le niveau de vie des populations. De ce point de vue, l'édition scolaire, produite localement, est un marché d'avenir, comme le sont d'autres secteurs qui relèvent de ces industries culturelles.

Je dois également partager avec vous le regret que j'éprouve lorsque je constate que le français, lorsqu'il est étudié comme langue étrangère, est trop rarement valorisé sur le plan économique. Je dois même déplorer les cas de grandes entreprises issues de nos plus grands pays francophones qui, en s'installant dans différents pays du monde (y compris parfois dans certains pays membres de l'OIF), n'accordent pas aux locuteurs de français l'avantage légitime que l'on serait en droit d'attendre. Une série d'études récentes diligentées par un organisme français, la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, auxquelles le Forum francophone des affaires a prêté son concours, font d'ailleurs ressortir, plus qu'une volonté délibérée de privilégier l'anglais, une absence de politique linguistique des chefs d'entreprises.

L’enseignement du français, je l’ai constaté moi-même dans de nombreux pays, ne conservera pas son attrait et ne pourra pas accroître son implantation s’il n’est pas en mesure de démontrer son utilité : son utilité intellectuelle et culturelle certes, mais aussi son utilité professionnelle, scientifique, commerciale. Pour les jeunes générations, l’apprentissage du français doit favoriser une meilleure insertion professionnelle. Plus globalement, pour être désiré et crédible, le français doit aussi être utile, apparaître comme un outil de la mondialisation des économies. Et cela passe par une amélioration et un accroissement de l'offre de français, non seulement dans l'enseignement, mais dans ce qu'il est convenu d'appeler l'environnement francophone : les films, les livres, les disques, les sites Internet, les journaux, les manifestations culturelles. Cela passe aussi par la multiplication des échanges et des bourses ainsi que par la circulation des personnes dans les pays de la Francophonie.

La situation globale de l'enseignement du français dans le monde n'est pas si mauvaise que certaines mauvaises langues veulent le dire. La vitalité de l’Association Américaine des Professeurs de français est là pour en témoigner. Le français langue étrangère se porte plutôt bien dans les pays dont la langue maternelle est l'anglais… même s’il n’a pas le succès de l'anglais dans les pays francophones. Mais ce n’est pas l’usage croissant d’un anglais utilitaire qui nous inquiète. Ce que nous devons combattre, c’est un unilinguisme qui s’impose aux dépens des autres langues, aux dépens de la diversité linguistique.

Cette terre américaine qui nous accueille, terre d’immigration par excellence, terre où l’espagnol le dispute à l’anglais, où les habitants profondément américains restent attachés à leur pays d’origine, à leurs langues et à leurs cultures, où trois millions d’apprenants de français manifestent la vitalité de la langue française, nous donne un exemple vivant et original de ce que peut apporter à un pays et à ses citoyens la diversité culturelle et linguistique.

Les moyens d'empêcher l'uniformisation sont liés à nos capacités conjointes de défendre nos langues et d'imposer, d'abord chez nous, l'apprentissage d'au moins deux langues étrangères, propre à limiter la domination d'une seule. Les politiques d'enseignement qui sont menées et, partant, le rôle des professeurs de langues étrangères que vous êtes pour la plupart d'entre vous, expliquent et justifient le sens de la bataille qui se livre aujourd'hui pour la diversité culturelle. A votre échelle, les alliances que vous nouerez avec vos collègues professeurs de langues étrangères ne pourront que profiter à notre ambition commune. Il y faut de la volonté, de la détermination et de l’imagination, ce dont vous ne manquez pas.

Abdou DIOUF
secrétaire général de l'OIF
Atlanta (Etats-Unis), le 20 juillet 2004