Allocution du Vice-Premier
ministre
ministre des affaires étrangères de Belgique
M. Louis MICHEL
au Colloque "Le Français, langue du monde",
Journée internationale de la Francophonie
à Bruxelles, mercredi 20 mars 2002
Monsieur le Secrétaire
Général,
Monsieur l'Administrateur Général,
Chers collègues,
Madame, Monsieur,
Chers amis,
La qualité des
rapports entendus et le niveau très élevé
de la réflexion quils explicitent démontre
de manière convaincante la plus value exceptionnelle et
le talent dont dispose la Francophonie.
Les rapporteurs ont, chacun à leur manière, témoigné
de luniversalité qui vit au coeur de la réalité
francophone.
Je ne vous cache pas que c'est avec joie que je saisis cette occasion
de m'exprimer aujourd'hui parmi vous mais également avec
une certaine émotion.
Joie car c'est le sentiment qui convient pour fêter un anniversaire
: celui de la Francophonie et de la signature du Traité
de Niamey.
Mais aussi une certaine
émotion car cet événement survient peu après
la disparition du grand francophone qu'était Léopold
Sedar Senghor dont je veux une fois encore ici saluer la mémoire.
L'organisation de ce colloque ici à Bruxelles sur le thème
"Le Français, langue du monde" est certainement
un hommage tel qu'il l'aurait apprécié.
Il nous permet de nous tourner résolument vers l'avenir
de la Francophonie et celui de ses valeurs, de son héritage
commun, et je nhésite pas à ajouter, de son
rôle dans le monde.
Cette journée
du 20 mars est pour moi l'occasion de souligner l'importante évolution
qu'a connue cette organisation depuis les Sommets de Hanoï
et Moncton :
Une Francophonie
qui ne craint pas d'afficher ses objectifs politiques, en particulier
dans le domaine de la prévention des conflits et du maintien
de la paix. Et je sais gré au Secrétaire Général
M.Boutros Boutros-Ghali d'avoir tout particulièrement déployé
ses efforts dans une région où la diplomatie belge
s'investit de façon constante et volontariste : l'Afrique
des Grands Lacs.
La Francophonie ne doit
pas seulement signifier une réalité humaine et culturelle
fondée sur une langue, elle doit devenir résolument
un concept politique au service des valeurs de la paix, du
développement et des droits humains. Cela nécessite
une stratégie et des moyens afin de donner à notre
réalité une fonction dacteur global influent,
critique et efficace.
La Francophonie doit
oser se politiser davantage. Se politiser, au sens utile du
terme, cela signifie aussi parfois exprimer des préférences,
jouer les intermédiaires, exercer la médiation,
et quand cest nécessaire, prendre parti.
Jai le sentiment
que la Francophonie a pleinement le devoir dexercer un
droit dingérence politique. Il me paraît
vital de donner corps de manière énergique à
cette vocation.
Cest ainsi quil
faut saluer le fait que cette conception ait déjà
un premier aboutissement lors de l'adoption de la Déclaration
de Bamako, relative aux pratiques de la démocratie dans
l'espace francophone. Cest un texte courageux et ambitieux;
La Francophonie a choisi une voie qu'elle savait exigeante et
difficile. Il n'est donc pas étonnant qu'il reste beaucoup
à faire tant au niveau de l'adoption du programme d'action
de Bamako qu'au niveau de la mise en oeuvre des mécanismes
institutionnels de la Déclaration.
Et je soutiens personnellement
tout progrès qui sera réalisé dans cette
voie. Mais je pense qu'il est également important de rappeler
à cet auditoire que l'instrument adopté à
Bamako ne peut pas uniquement être compris comme un instrument
de condamnation et de contrainte; il comporte une dimension importante
de support et d'accompagnement, susceptible de compléter
le travail politique de
l'organisation dans la recherche de la réconciliation nationale,
du rétablissement de la paix et du dialogue, et des pratiques
de la démocratie, dans des régions en conflit.
Il sagit moins
de donner des leçons que de donner lexemple.
De ce point de vue, il serait peut-être bon que la francophonie
simplique dans la recherche de positions et dactions
communes vis à vis dun certain nombre de grande questions
économiques, sociales ou politiques.
Quelle est la réponse
francophone à la mondialisation ?
Comment la francophonie suggère-t-elle de lutter contre
le terrorisme ?
Cet engagement contre le terrorisme peut-il se faire sans protection
quant aux droits humains ?
Quelle valeur ajoutée pouvons-nous générer
pour accompagner lévolution multiculturelle de nos
sociétés ?
A quand de vraies avancées dans le partage des richesses
du monde ?
De nombreuses autres questions méritent que la Francophonie
sen préoccupe.
Mesdames et Messieurs,
cette journée du 20 mars est l'occasion de souligner, dans
la foulée de ce que je viens dévoquer , la
nécessité dune autre grande évolution
de notre organisation sur la scène internationale : le
travail d'ouverture et de coopération opéré
par la Francophonie vers d'autres organisations internationales,
en ce compris les organisations régionales.
Vous aurez compris que
je plaide non seulement pour une politique de présence
de la Francophonie mais surtout pour une démarche dengagement.
Et lengagement ne se réduit pas à une visibilité
académique. Elle signifie aussi parfois ingérence
et implication volontariste.
Et ceci m'amène
à aborder un autre volet du patrimoine commun que j'évoquais
plus haut : la langue. "Le Français, langue du monde",
vecteur de communication mais aussi de diversité : j'en
veux pour preuve
l'ouverture voulue par la Francophonie vers les autres grandes
aires linguistiques.
La richesse que procure
cette diversité ne doit cependant pas faire perdre de vue
que le français a de la peine, et parfois beaucoup de peine,
à se faire entendre dans les enceintes internationales,
redoutablement concurrencé par l'anglais.
"Le français,
langue du monde" c'est aussi un outil de communication internationale
qu'il faut valoriser non pas seulement dans les enceintes francophones
mais dans toutes les organisations internationales, et parmi celles-ci
je citerai avant tout l'Union Européenne, dont le projet
fédérateur auquel mon pays est tellement attaché
depuis ses origines, ne peut faire l'impasse sur l'importance
politique de la diversité linguistique et sur les valeurs
créatrices qu'elle véhicule.
Mesdames et Messieurs,
"Le Français, langue du monde", c'est aussi un
outil de dialogue et de coexistence. La question a été
posée au cours des travaux du colloque qui vient de se
terminer et je la fais mienne : "comment concevoir une francophonie
vivante et dynamique sans une volonté affirmée de
dialogue avec d'autres langues, nationales notamment ?"
Croyez bien qu'il s'agit
là d'un sujet auquel je suis particulièrement sensible
du fait de la cohabitation en Belgique de trois langues nationales
qui confèrent à ce pays son caractère multiculturel
et qui ont contribué et contribuent toujours à sa
richesse et son dynamisme.
Je voudrais encore brièvement
évoquer avec vous les travaux sur lesquels se concentre
actuellement l'Agence de la Francophonie et qui me paraissent
dignes d'un grand intérêt : il s'agit de la préparation
du Sommet mondial de Johannesbourg sur le développement
durable, enjeu essentiel pour l'espace francophone, un effort
qu'il me parait encore une fois opportun de mettre en relation
et en synergie avec ceux déployés par d'autres enceintes
internationales afin d'inviter la francophonie à occuper
toute la place qui lui revient de droit dans cette manifestation
et de lui apporter la spécificité francophone.
Enfin, alors que je
m'apprête à me rendre à la Conférence
de Monterrey sur le financement du développement, je souhaite
apporter mon soutien au projet d'organiser un symposium de
la francophonie à Monaco sur le suivi de cette conférence.
Il me semble qu'il y a là un enjeu crucial pour les Etats
francophones les plus pauvres afin de faciliter et d'optimaliser
leur dialogue avec les institutions financières internationales.
Il pourrait s'agir d'une réflexion à portée
pédagogique dont le but serait de mettre à disposition
les connaissances techniques nécessaires pour accéder
de façon aisée aux moyens financiers et d'expertise
dont sont dotées ces organisations.
Je suis sûr que
l'Administrateur Général mettra, comme toujours,
les moyens de l'Agence à profit pour faire de cette manifestation
une réussite.
Enfin, il me reste à
exprimer à M. le Secrétaire Général
Boutros Boutros-Ghali lestime et le soutien des autorités
de mon pays. Son talent et le volontarisme dont il a toujours
fait preuve ont servi les ambitions légitimes de la Francophonie.
Je veux lui dire notre reconnaissance.
Je veux également
féliciter et remercier lAdministrateur Général
de lAgence internationale de la Francophonie. Mon pays est
très fier du talent et de la conviction de notre ami et
compatriote Roger Dehaybe.
Je vous remercie.