CUBA
"La
Francophonie, un front commun
face à la globalisation banalisante"
par
Mireya
CASTAÑEDA,
Granma international, jeudi 22 mars 2001
La
lutte contre la menace duniformité, ce qui signifierait
un appauvrissement de lhumanité, ainsi que la défense
de la pluralité et de la diversité culturelle, ont
été des sujets présentés par la France
et reçus favorablement par lUnion européenne
qui a déclaré lan 2001 "Année
européenne des langues".
Pas
de concepts abstraits, mais des références directes
à la tendance croissante de faire prévaloir langlais
comme langue dominante du troisième millénaire.
Et
pourtant langlais est loin dêtre la première
des langues maternelles dans le monde. Avec 350 millions danglophones,
il vient en quatrième position, après le chinois
(1,2 milliard), le hindi (600 millions) et lespagnol (350
millions).
Le
suivent dans lordre sept autres grandes langues, parlées
par 100 à 300 millions de personnes: larabe, le bengali,
le russe, le portugais, le japonais, lallemand, et en dernier
lieu le français.
Langue
maternelle mise à part, il existe une autre définition
que lon doit au géolinguiste Roland Breton qui parle
de langues nationales et internationales. Langlais simpose
alors, car cest la langue la plus utilisée dans le
monde dans les relations commerciales, financières, diplomatiques
et informatiques.
Ce
combat contre la globalisation laquelle menace lidentité
culturelle et mènerait à une standarisation et uniformisation
des styles de vie, comme la affirmé la ministre française
de la culture Catherine Trautman inclut le combat contre
la domination de langlais, et devient un acte daffirmation
culturelle inséparable du domaine politique et économique.
Cest
la raison pour laquelle les concepts de francophonie, dans leur
double acception de groupes humains parlant français et
défendant leur héritage ou groupes de pays ou de
gouvernements qui utilisent cette langue dans leurs relations
économiques ou politiques, et celle despace francophone
comprenant non seulement la langue et la géographie mais
aussi la culture, acquièrent aujourdhui une nouvelle
dimension.
Selon
les chercheurs, le terme francophonie a été utilisé
en 1880 par le géographe français Onésime
Reclus dans son livre France, Algérie et colonies, et employé
comme tel pour la première fois en 1950, lors de la création
de lUnion internationale de journalistes et de la presse
en français.
Dix
ans plus tard, le président du Sénégal Léopold
Sédar Senghor le qualifie de merveilleux instrument pour
les pays africains et arabes accédant à lindépendance.
Mais ce nest qu'encore dix ans plus tard, le 20 mars 1970,
quest créé le premier organisme intergouvernemental
de la francophonie, lAgence de coopération culturelle
et technique.
Cette
date deviendra alors un symbole de fête dans tout lespace
francophone, de la Belgique au Bénin, au Burkina Faso et
au Burundi; du Cambodge au Cameroun et au Canada; de Djibouti
à la Dominique; de lEgypte à la France; du
Gabon aux Guinées et à Haïti; du Laos, Liban
et Luxembourg à Madagascar, au Mali, au Maroc, à
lîle Maurice, à la Mauritanie et à Monaco;
du Rwanda, Sainte-Lucie, Sao Tomé et Principe, à
la Suisse, au Sénégal et aux Seychelles; du Tchad
au Togo et à la Tunisie, et du Vanuatu au Vietnam.
Plus
tard, en 1984, la France devait établir le Commissariat
général de la langue française et le Haut
Conseil de la francophonie, que préside le chef de lEtat,
et plus tard encore naissait lOrganisation internationale
de la francophonie, dont le secrétaire général
est Boutros Boutros-Ghali.
Le
rapport 1999-2000 présenté en février dernier
par le secrétaire général du Haut Conseil
Stélio Franadjis, signale que la résistance à
laméricanisation ou à luniformisation
peut prendre des formes rétrogrades, de retour au passé,
mais quil existe une autre tendance méritoire, celle
du pluralisme, de la diversification et du métissage, et
en conséquence du multiculturel et du multilinguisme.
Cest
le cas de la récupération du patrimoine précolombien
en Amérique latine et de la volonté manifestée
au dernier Sommet de la francophonie de mettre en valeur la pluralité
des langues et des cultures dans lespace francophone.
Le
rapport exprime à plusieurs moments lobjectif majeur
de la francophonie : «devenir, au début du troisième
millénaire, une troisième voie face à lalternative
mortelle de luniformité ou de la ghettorisation du
monde».
On
reconnaît naturellement dautres priorités et
non des moindres, comme la solidarité avec les pays en
voie de développement, et la reconnaissance des mouvements
migratoires comme facteur déterminant pour léclosion
dune culture plurielle, métisse et favorable aux
relations interculturelles.
Le
président François Mitterrand disait en 1993 durant
louverture de la 5e Conférence au sommet des chefs
dEtat à lîle Maurice, que la francophonie
est plus quun état dâme, cest une
vision du monde, diverse et plurielle.
Mitterrand
affirmait alors que personne, sous prétexte quil
dispose du pouvoir de largent, ne peut imposer au reste
du monde sa manière de penser, ne peut lobliger à
utiliser les mêmes mots et à avoir une même
vision de lavenir (allusion aux tentatives des Etats-Unis
dinclure les activités culturelles dans lapplication
du GATT, sujet encore en discussion aujourdhui au sein de
lOMC).
Ce
qui est en danger, précisait le président français,
cest le droit de chaque pays à son propre imaginaire,
cest le droit de transmettre aux générations
futures sa propre identité.
Et
en ce qui concerne la langue française il affirmait quon
ne pourrait plus dire que cest la langue des Français,
car elle sest mélangée aux langues voisines
et amies, comme cest le cas du créole. La défendre
signifie défendre une manière de vivre et surtout
le pluralisme culturel.
Létude
de la langue est un aspect important de cette défense du
pluralisme. On estime quil y a actuellement de 55 à
60 millions détudiants de français dans le
monde, dans des lycées et des centres de lAlliance
française: quelque 20 millions en Afrique francophone et
700 000 dans lAfrique non francophone; 12 millions en Europe
occidentale; 7,8 millions au Maghreb; 5,4 millions en Amérique
du Nord; 5 millions en Europe centrale et orientale; 2,5 millions
au Proche et Moyen Orient; 2,4 millions en Amérique latine,
et 1,1 million en Asie orientale.
A
une époque dintense développement des communications,
les espaces de cinéma, télévision, radio
et Internet sont indispensables, mais ils sont également
dominés par le pouvoir nord-américain.
Le
cinéma est particulièrement défendu par la
France, qui a créé un Fonds pour les cinéastes
"du Sud"; et Radio France (RFI) senorgueillit
de quelque 30 millions dauditeurs.
Internet
est un sujet à part. 3% seulement des grands sites offrent
une information en français, et numériser le patrimoine
(texte et images) de la Bibliothèque nationale de France
est qualifié de «rêve de titan».
Pour
les spécialistes, lessentiel est de maintenir vivante
la langue française, y compris sur Internet, car cest
la base de la francophonie. Cela permet détablir
un dialogue entre les cultures et une politique de coopération
dans un monde où la globalisation est plus quun concept,
où les valeurs des sociétés sont banalisées
pour laisser place à un discours économique néolibéral.
De
retour aux sources, il est juste de citer à nouveau Onésime
Reclus: «Nous acceptons comme francophones tous ceux
qui sont ou semblent destinés à rester ou devenir
membres de notre langue». «Notre»
au XIXe siècle, partagée et enrichie au XXe. Et
au XXIe?
Mireya
CASTAÑEDA
Granma international