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DOCUMENT
FORUM POUR LA RECONCILIATION NATIONALE
Octobre
2001
- Discours
d'ouverture du Président de la République, M.
Laurent GBAGBO.
- Discours du président
du Forum S.E. M. Seydou ELIMANE DIARRA, en remettant les actes.
Note de présentation
de la synthèse du rapport et des recommandations du Forum.
Introduction
1. L'ORGANISATION
GENERALE ET LA PHILOSOPHIE DU FORUM
1.1 L'ORGANISATION GENERALE DU FORUM
1.2 LA PHILOSOPHIE DU FORUM
2. SYNTHESE
DES INTERVENTIONS ET RECOMMANDATIONS DU FORUM
2.1 LES PROBLEMES POLITIQUES
2.2 LES PROBLEMES DE LA JUSTICE
2.3 LES PROBLEMES DE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE
2.4 LES PROBLEMES DE GOUVERNANCE DE L'ADMINISTRATION ET DE L'ENVIRONNEMENT
2.5 LES PROBLEMES DU SYSTEME EDUCATIF
2.6 LES PROBLEMES SOCIO-CULTURELS
2.7 LES PROBLEMES DE SECURITE
2.8 LA POLITIQUE NATIONALE D'IMMIGRATION ET LES RAPPORTS AVEC LES
PAYS VOISINS
2.9 L'IMAGE DE LA CÔTE D'IVOIRE DANS LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE
2.10 LE PROBLEME DE LA LAICITE DE L'ETAT
Conclusion
Discours
du Président de la République à la cérémonie
de clôture du Forum
Résolutions
N°1 RELATIVE AU RESPECT
DES INSTITUTIONS DE LA IIÉME RÉPUBLIQUE
N°2 RELATIVE À LA SÉCURITÉ
N°3 RELATIVE À LA JUSTICE
N°4 SUR LA NATIONALITÉ
DE M. ALASSANE DRAMANE OUATTARA
N°5 SUR LES CONDITIONS
DE VIE DES IVOIRIENS
N°6 SUR LE DOMAINE DU FONCIER RURAL
N°7 SUR L'ECOLE
IVOIRIENNE
N°8 SUR L'IMMIGRATION
N°9 RELATIVE À LA CONDAMNATION
DES COUPS D'ETAT
N°10 RELATIVE AUX PROCÉDURES JUDICIAIRES
LIÉES À LA SITUATION SOCIO-POLITIQUE
N°11 RELATIVE AU GOUVERNEMENT
D'UNION NATIONALE
(N°12) -
N°13 RELATIVE AUX STATUTS
DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, DES PRÉSIDENTS
DES INSTITUTIONS, DES ANCIENS PRÉSIDENTS DE LA RÉPUBLIQUE
OU CHEFS D'ETAT, DES ANCIENS CHEFS DE GOUVERNEMENT, DES ANCIENS
PRÉSIDENTS DES INSTITUTIONS DE L'ETAT
N°14 RELATIVE À L'UNITÉ
NATIONALE
DISCOURS D'OUVERTURE
DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
MONSIEUR LAURENT GBAGBO
Monsieur le président du Mali, cher frère,
j'allais dire en même temps président de l'UEMOA, président
de la CEDEAO, je suis heureux que tu sois là pour dire ce
que tu as dit.
Mais même si tu n'avais pas parlé, ça aurait
été beau que la CEDEAO et l'UEMOA viennent assister
au moins à l'ouverture de ces débats.
Monsieur John Kufuor, mon frère, cela fait
quelques jours que tu es là. Tu as pensé ta visite
en Côte d'Ivoire de telle sorte que nous puissions avoir un
temps de bonheur de t'avoir avec nous ici ce matin. Merci de ta
présence, merci d'avoir dit ce que tu as dit, cela nous réconforte.
Monsieur le Secrétaire général
de l'OUA et cher ami,
Monsieur le représentant du Secrétaire général
de l'ONU,
Monsieur Charles Josselin, ministre français de la Coopération,
mais représentant ici aussi la présidence belge de
l'Union européenne ;
Monsieur Athanassios Theodonakis, représentant Romano Prodi,
Président de la Commission européenne.
Monsieur Mario Gino, représentant de la Communauté
Sant Egidio que je salue personnellement.
Ils nous ont fait vivre un bon moment de fraternité à
Barcelone. Merci pour votre présence.
Messieurs les anciens Secrétaires généraux
de l'OUA, je suis heureux que vous soyez là.
Mide Oumarou qui représente la francophonie, Monsieur Eden
Kodjo, je ne peux pas les citer sans citer mon ami personnel Check
Ousmane Diallo qui a été le directeur de cabinet d'eux
tous, qui est tout droit et qui est une partie de la mémoire
de l'OUA. Je suis heureux que vous soyez là.
Monsieur Adji, vice-gouverneur de la BCEAO, représentant
Charles Konan Bany, que nous appelons ici Charles. Parce qu'ici,
il y a tellement de Konan Bany. Il y en a même un qui est
assis quelque part là-bas.
Lannon Walker, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Côte d'Ivoire
qui fait tellement de missions pour essayer de recoller les fils
cassés. Je voudrais ici me battre tel que toi Monsieur Alidou
Ouédraogo de l'Union interafricaine des Droits de l'Homme
et des Femmes ; Monsieur Albert Tevoedjré, grand frère
; je voudrais saluer ici Monsieur IIbrahima Seck, le ministre d'Etat
sénégalais représentant le président
Abdoulaye Wade et qui est venu à la tête d'une délégation
comprenant aussi Monsieur Abdoulaye Faye, vice-président
de l'Assemblée nationale du Sénégal.
Messieurs les ambassadeurs, Messieurs les responsables
religieux, Madame et Messieurs les responsables des partis politiques,
Messieurs les chefs coutumiers et vous tous, délégués,
représentants des partis, des syndicats, des ONG, représentants
des départements, des régions, Messieurs les officiers
généraux et les officiers supérieurs, Messieurs
les artistes, vous tous qui avez pris une part importante dans l'organisation
de cette réunion, Monsieur le Premier ministre, Monsieur
le Président de la Cour suprême, Monsieur le représentant
de l'Assemblée, Monsieur le Grand Chancelier, Mesdames et
Messieurs, les membres du gouvernement, je suis heureux que cette
journée soit arrivée. Parce que beaucoup pensaient
que ça n'allait pas arriver. Et que c'était juste
les phrases d'un politicien. Pour rouler les gens.
L'ouverture de cette réunion est en elle-même
une victoire que je voudrais saluer. La Côte d'Ivoire a décidé
de porter sans complaisance un regard critique sur son passé.
Pour se projeter dans l'avenir. Il s'agira d'obtenir une véritable
catharsis pour une rédemption collective. Vous tous qui êtes
venus de loin pour apporter votre contribution à cette grande
uvre, au nom de la République, je tiens à vous
adresser mes vifs remerciements. Grand frère, Excellence
Monsieur l'ambassadeur Seydou Diarra, vous avez toujours été,
en tout cas depuis que je vous connais, au rendez-vous du devoir.
En acceptant de présider et de conduire les travaux de ce
Forum, et ce, malgré tous les jugements souvent malveillants,
vous démontrez une fois de plus votre attachement à
notre pays. Soyez-en remercié.
J'associe à ces remerciements tous ceux que
vous avez cooptés et qui, spontanément ont entrepris
avec vous d'écrire une nouvelle page de notre histoire. Vous
tous, membres du Directoire, je vous remercie d'avance. La naissance
de la Deuxième République a été faite
par césarienne. Cette césarienne a endeuillé
de nombreuses familles et elle a ouvert une fracture dans la nation.
Durant toute ma lutte politique, j'ai toujours évité
de créer soit par mon fait, soit par celui de ceux qui travaillent
avec moi et qui croient à notre lutte, de créer cette
fracture. D'où notre slogan devenu célèbre,
" la transition pacifique à la démocratie "
et son corollaire immédiat " asseyons-nous et discutons
". Mais devant la déchirure, j'ai poussé un cri
du cur lors de mon investiture le 26 octobre 2000. En disant
que je ne reconnaissais plus mon pays. L'organisation de ce Forum
répond à ce cri du cur. Faire en sorte que la
Côte d'Ivoire retrouve ses lettres de noblesse, faire en sorte
que la Côte d'Ivoire retrouve sa vraie nature. C'est-à-dire
un pays de paix, de fraternité et de responsabilité.
Je dis que je ne reconnais plus mon pays. Beaucoup d'Ivoiriens avec
moi, ne reconnaissent plus leur pays. Ils souhaitent savoir ce qui
est arrivé. Pourquoi cela est arrivé et comment c'est
arrivé. Ils souhaitent aussi savoir comment guérir
le mal qui nous est arrivé. Pour répondre à
toutes ces questions, il faut que les Ivoiriens acceptent de se
rencontrer. Il faut qu'ils acceptent de se parler, de s'écouter
et enfin de faire ensemble des projections pour un futur qu'ils
souhaitent radieux. L'Etat de Côte d'Ivoire a pris toutes
les précautions nécessaires pour que tous ceux dont
la présence et la participation peuvent aider à comprendre
les événements qui se sont déroulés
ici, et à y trouver une solution pour l'avenir, l'Etat de
Côte d'Ivoire, dis-je, a pris toutes les mesures pour qu'ils
soient là en toute sécurité et en toute liberté.
Je voudrais pour ma part donner deux indications :
Premièrement, Monsieur le Président
du Forum a demandé que les personnes arrêtées
et incarcérées à la suite des événements
douloureux des 4 et 5 décembre 2000, des événements
consécutifs à la marche du RDR, soient libérés
pour ce Forum. La justice a donné son accord de principe
pour une liberté provisoire. Ces prisonniers vont donc être
libérés. Je ne peux que me réjouir d'une telle
disposition. Je n'ai pas de doute. Cette disposition est propre
à créer une atmosphère plus détendue
pour des débats débarrassés de faux-fuyants.
Deuxièmement, aujourd'hui devant vous Monsieur
le président du Directoire de ce Forum, devant vous délégués
et représentants des partis et mouvements politiques, délégués
de la société civile, des différents cultes,
porte-parole et représentants de toutes les religions de
notre pays. Je viens réitérer l'appel que depuis mon
élection, je lance au Rassemblement des Républicains,
le RDR, à ses dirigeants et à ses militants. J'invite
le RDR à rejoindre le gouvernement de coalition nationale
où siègent déjà le FPI, le PDCI, l'UDPCI
et le PIT.
Chers amis, chers camarades, vous avez votre place,
nous vous attendons. Cet appel répond à un engagement
que j'ai pris avant les élections. D'abord au nom du Front
populaire ivoirien (FPI), à la fête de la Liberté
2000, le 6 août 2000 précisément, en indiquant
qu'une transition civile allait commencer après les élections.
Ensuite devant les présidents Eyadéma du Togo, alors
président en exercice de l'OUA et le président Kérékou
du Bénin, président en exercice du Conseil de l'Entente.
Il a été convenu que le vainqueur de l'élection
présidentielle appelle toutes les formations politiques dans
un gouvernement de coalition nationale. Il s'agit aujourd'hui d'honorer
cet engagement au nom de la République, au nom de la réconciliation
nationale que notre peuple appelle de tous ses vux.
Mesdames et Messieurs, vous tous, d'ici et d'ailleurs,
qui avez été appelés pour participer à
ce Forum, la Côte d'Ivoire toute entière vous regarde.
Le souffle de la Côte d'Ivoire est suspendu à votre
souffle. Les yeux de la Côte d'Ivoire sont tournés
vers vous. Et les oreilles tendues attendent la parole réparatrice
qui sortira d'ici. Le Directoire du Forum de la réconciliation
nationale a établi un calendrier de travail. On souhaite
que ce programme soit suivi et que les discussions qui vont se dérouler
au cours de ce Forum, quelle que soit leur apprêté,
se fassent dans la sérénité et le respect de
l'autre. Nous avons vis-à-vis de notre pays, un devoir de
vérité. Et la vérité doit être
dite. Toute la vérité doit être dite, car nous
ne pouvons pas construire ce pays sur des demi-vérités
qui sont aussi des demi-mensonges. Les yeux dans les yeux, nous
devons nous parler, mais après, nous devons nous accepter
et pardonner.
Mesdames et Messieurs, ce qui se passe
ici concerne certes la Côte d'Ivoire, mais concerne également
l'Afrique et par delà le monde entier. Alors, je vous souhaite
une bonne réflexion pour une Côte d'Ivoire unie et
prospère. Que Dieu bénisse notre pays. Je déclare
ouverts les travaux du Forum de la Nation pour la réconciliation
entre les filles et les fils de la Côte d'Ivoire.
Je vous remercie.
DISCOURS DU PRESIDENT DU
FORUM
S.E. MONSIEUR SEYDOU ELIMANE DIARRA
EN REMETTANT LES ACTES
Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Premier ministre,
Messieurs les Présidents des institutions d'Etat,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Excellences, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs et chefs de
mission diplomatique en Côte d'Ivoire,
Mesdames et Messieurs les Présidents et Secrétaires
généraux des partis politiques,
Leurs Eminences, responsables des confessions religieuses,
Honorables chefs traditionnels,
Mesdames et Messieurs les membres du Directoire,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil des sages et du Conseil
politique consultatif du Forum,
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Je voudrais, en tout premier lieu, renouveler mes très sincères
remerciements au Président de la République, pour
sa constante et bienveillante sollicitude et pour la confiance qu'il
m'a témoignée en me chargeant de la mission d'organiser,
avec les membres du Directoire, le Forum pour la réconciliation
nationale.
J'ai accepté cette délicate et exaltante mission parce
que vous l'avez demandée.
Je l'ai accomplie avec ma conscience et ma foi en Dieu, hors de
toutes pressions et collusions, guidé par le seul souci du
devoir patriotique pour la sauvegarde de l'intérêt
supérieur de la Nation.
Je voudrais rappeler, avec votre permission, que la mission assignée
au Forum était :
" d'analyser en profondeur les causes des tensions socio-politiques
qui prévalent en Côte d'Ivoire et de proposer au Président
de la République les solutions, en vue de résorber
la crise sociale, politique et économique, aux fins de réconcilier
entre elles, toutes les composantes de la société
ivoirienne.
En reprenant la déclaration pertinente du Président
de la République, il nous signifiait que le Directoire du
Forum " n'est ni un gouvernement bis, ni un parlement bis.
"
Cela est si vrai, que j'ajouterais que nous ne sommes pas non
plus une justice bis.
Nous nous sommes donc attachés à jouer notre rôle
de facilitateur pour enclencher la discussion entre les leaders
politiques et entre les Ivoiriens, dans cette première phase
que constitue le Forum.
Dans la seconde phase, post-Forum, la discussion devra se poursuivre
par des rencontres et des débats ouverts entre les principaux
acteurs de la vie politique de la Nation pour avancer vers la réconciliation
nationale totale.
Nous sommes au terme de nos travaux, et nous venons, les membres
du Directoire, mes collaborateurs et moi-même, vous en rendre
compte.
Le 7 septembre 2001 au Palais Présidentiel, vous lanciez,
Monsieur le Président de la République, les travaux
du Forum par la cérémonie d'investiture du Directoire.
Vous donniez ainsi l'occasion à tous les Ivoiriens, d'origine
et d'adoption, de parler, de se parler, de s'écouter, de
se comprendre pour se pardonner mutuellement en vue de colmater
toutes les brèches de la fracture sociale et politique constatée
au sein de notre population.
Votre appui et votre soutien matériel ne nous ont pas fait
défaut durant l'exécution de notre mission.
Je m'empresse, cependant, de souligner que cet appui et ce soutien
n'ont, en aucune manière, altéré la sérénité
et l'indépendance du Directoire, ainsi que la liberté
d'expression du peuple ivoirien.
Les travaux du Forum se sont déroulés, sans aucun
incident majeur, dans les meilleures conditions possibles et dans
le respect du code de conduite que nous avions fixé, à
savoir :
la neutralité,
l'indépendance et la solidarité du Directoire d'une
part, et d'autre part,
la libre expression des intervenants pour dire chacun sa vérité,
se repentir et pardonner.
Les principales phases du programme des travaux du Forum ont été
exécutées conformément au chronogramme établi
par le Directoire, avec quelques ajustements mineurs, dans l'esprit
de la facilitation et pour la manifestation de la vérité.
Monsieur le Président de la République,
Excellences, Mesdames et Messieurs,
la participation de nos compatriotes et des différents acteurs
de la vie de la Nation a été massive et édifiante.
La population ivoirienne s'est mobilisée pour prendre une
part active aux travaux ou pour rester à l'écoute
attentive du Forum.
La participation au Forum des leaders des 4 grands partis politiques,
participation tant souhaitée et tant attendue par l'ensemble
des Ivoiriens, a été obtenue en fin de compte. Ce
qui nous a fait éviter notre velléité d'exclusion.
Cela était notre rôle.
Je voudrais saisir cette occasion pour remercier, du fond du cur,
tous ceux qui nous ont apporté généreusement
leurs précieux concours, sous toutes les formes, pour le
succès des travaux du Forum.
A cet effet, je voudrais faire une adresse spéciale aux
chefs d'Etat des pays frères et amis :
· Son Excellence Monsieur Abdoulaye Wade, Président
de la République du Sénégal,
· Son Excellence Monsieur Oumar Bongo, Président de
la République du Gabon,
· Son Excellence Monsieur Gnassingbé Eyadéma,
Président de la République du Togo
· Son Excellence Monsieur Alpha Oumar Konaré, Président
de la République du Mali,
· Son Excellence Monsieur John Kufuor, Président de
la République du Ghana,
· Son Excellence Monsieur Mathieu Kérékou,
Président de la République du Bénin,
· Son Excellence Monsieur Blaise Compaoré, Président
de la République du Burkina Faso.
Ils n'ont ménagé aucun effort pour nous soutenir
dans nos différentes démarches et actions.
J'y associe les responsables des institutions internationales et
plus particulièrement des pays européens amis.
Je félicite et je remercie chaleureusement les membres du
Directoire et tous mes collaborateurs, pour leur ténacité,
leur détermination, leur endurance et leur abnégation.
Ils ont voulu servir la Nation. Ils ont accompli leur devoir patriotique.
J'adresse mes vifs remerciements aux membres du Conseil des sages
qui ont soutenu nos travaux et y ont apporté la note de la
mesure et de la pondération pour tenir compte de la complexité
et de la sensibilité des sujets abordés.
Je remercie très sincèrement le Conseil politique
consultatif qui a bien joué son rôle en orientant nos
recommandations et résolutions vers des dispositions consensuelles.
Mes remerciements vont plus singulièrement aux chefs religieux
qui nous ont permis de travailler dans l'immersion spirituelle totale.
Aux chefs traditionnels, détenteurs de nos traditions, daignez
accepter ici, nos respectueux remerciements.
J'adresse enfin mes remerciements appuyés aux membres statutaires
du Forum, aux invités et aux intervenants qui ont consacré
leur précieux temps pour participer, avec assiduité,
enthousiasme et efficacité, à l'ensemble des travaux.
Leur mobilisation, pour la patrie, nous a été d'un
grand réconfort.
Monsieur le Président de la République, j'ai l'honneur
et le plaisir de vous communiquer, à présent, les
Actes du Forum constitués par :
· le rapport général du Directoire
qui comporte l'analyse du contexte du Forum et des interventions,
les recommandations et les résolutions du Directoire,
· les annexes au rapport général relatives
:
· aux textes organiques du Forum
· au manuel de procédure du Forum
· à la charte fonctionnelle du Forum
· aux interventions en plénière
· aux communications déposées au Forum et par
Internet
· aux témoignages en plénière et à
huis clos
· aux fiches thématiques des interventions
· aux listes nominatives des membres du Forum et des participants.
Il vous est également remis, sous scellé, tous
les documents déposés au Forum pour constituer des
preuves aux déclarations de certains intervenants.
Le Forum a, au cours de ses travaux, identifié plusieurs
problèmes qui sont à l'origine de la fracture socio-politique
et dont les plus déterminants font l'objet de recommandations
et de résolutions.
Les recommandations indiquent le contour des problèmes
et les mesures d'orientation générale qu'il conviendrait
de prendre et qui relèvent du domaine de la gouvernance.
Les résolutions suggèrent des mesures particulières
fortes, immédiates, qu'il serait souhaitable de prendre en
compte pour résoudre des problèmes précis et
importants, en vue de commencer à résorber la fracture
socio-politique.
Les problèmes identifiés par le Forum sont liés
aux impératifs de :
· réconciliation nationale
· bonne gouvernance
· sécurité
· bon fonctionnement des partis politiques
· l'immigration
· redynamisation de la coopération internationale
· modernisation et de relance de l'économie nationale
· justice
· promotion et de protection sociales
· l'école et de la jeunesse
· de la presse et des médias
Monsieur le Président de la République,
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Je voudrais vous assurer que l'organisation du Forum a permis de
réaliser une avancée notable sur la voie de la réconciliation.
Nous sommes en mesure, maintenant d'observer que nous regardons
tous dans la même direction.
Je citerai quelques indicateurs :
· la parole a été libérée
: les Ivoiriens et même les non Ivoiriens ont parlé.
La libération de la parole a soulagé l'esprit des
uns et des autres pour le prédisposer à la concorde
et à la paix. La réelle volonté des Ivoiriens
à se réconcilier a été mise en exergue.
· L'invocation de Dieu et les nombreuses références
à la Sainte Parole ont caractérisé la quasi-totalité
des communications, et laissent penser que les intervenants veulent
la véritable paix durable qui repose sur la volonté
de Dieu et des hommes,
· Des leaders politiques, restés longtemps en
exil intérieur et extérieur, ont regagné leur
pays, leurs familles génétiques et politiques, sans
incident,
· La trêve sociale et politique a été
observée par l'ensemble des acteurs de la vie de la Nation
; même la presse a suivi et a largement couvert les travaux
du Forum.
La fin des travaux du Forum ne signifie nullement que la réconciliation
nationale est réalisée. Le processus est cependant
engagé.
En effet, la réconciliation est un long processus. Elle
relève d'une dynamique politique qu'il faudra impulser, au
cours de la seconde phase, par des comportements nouveaux, la mise
en uvre des dispositions évoquées plus haut
et la prise de mesures concrètes répondant aux aspirations
profondes du peuple ivoirien.
L'ambition du Forum de réaliser, entre les ivoiriens, un
pacte social républicain n'est plus aujourd'hui une simple
vue de l'esprit. Les fondations de ce pacte social républicain
sont posées au cours de cette première phase de la
réconciliation nationale.
Rousseau résumait ainsi le contrat social :
" si donc on écarte du contrat social ce qui n'est pas
de son essence, on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants
:chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance
sous la suprême direction de la volonté générale
; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible
du tout "
Le pacte social républicain que nous appelons de tous nos
vux est, selon notre entendement, un ensemble équilibré
de valeurs éthiques, morales, et de comportements dont l'observance
conduit chaque acteur de la vie de la Nation, notamment les acteurs
politiques, dans l'humilité et la dignité, à
accepter de déployer l'effort nécessaire pour faire
un pas vers l'autre dans l'intérêt général.
· L'autre, c'est l'adversaire politique, mais non l'ennemi
à abattre par tous les moyens ;
· L'autre, c'est le concurrent économique, mais non
la personne à éliminer ;
· L'autre, c'est le frère ivoirien, ou la sur
ivoirienne, mais non le ressortissant du Nord, du Sud, du Centre,
de l'Ouest ou de l'Est ;
· L'autre, c'est le frère ou la sur d'Afrique
et du monde, mais non l'étranger envahissant ;
· UN PAS DE CHACUN VERS L'AUTRE EST UN PAS VERS L'UNION ;
· UN PAS VERS L'UNION EST UNE AVANCEE VERS LA COHESION, L'UNITE
DE LA NATION ET LA COEXISTENCE PACIFIQUE.
L'ensemble équilibré des valeurs et comportements
du pacte social républicain sont entre autres :
· L'humilité et la sagesse
· La sincérité et l'ouverture d'esprit pour
un dialogue fraternel permanent et franc, en vue de prévenir
et de gérer au mieux les conflits
· Le bannissement des divisions régionales ou tribales,
ethniques, sociales et religieuses,
· Le refus de la violence comme mode d'expression de la justice
et comme moyen de lutte politique
· Le développement de la démocratie et la condamnation
des coups d'Etat comme moyen d'accéder au pouvoir,
· La référence à l'Etat de droit, l'application
et le respect du droit pour le règlement de tous litiges
ou conflits, en tournant résolument le dos à l'impunité
et à l'injustice,
· La sauvegarde de la cohésion et de l'unité
nationale, comme valeurs fondamentales, quels que soient les intérêts
individuels ou collectifs en jeu,
· La culture de l'hospitalité ivoirienne par le brassage
des peuples et des communautés de toute origine.
Monsieur le Président de la République,
le pacte social républicain doit être l'aboutissement
heureux du processus de réconciliation nationale :
· C'est d'abord un pacte : c'est-à-dire un
engagement moral volontaire, consensuel et contractuel, pour la
paix, de tous les leaders politiques et acteurs impliqués
dans la vie de la Nation,
· C'est ensuite un pacte social : c'est-à-dire
qu'il est conçu et conclu par la communauté et pour
la communauté, chacun apportant de sa personne et de ses
talents, dans un esprit de don et de partage équitable des
fruits de ce pacte,
· C'est enfin un pacte social républicain :
c'est-à-dire qu'il est initié, conclu et appliqué
dans le strict respect des règles et des institutions républicaines.
Un tel pacte va, à n'en pas douter, défrayer
la chronique et bouleverser les habitudes acquises.
Oh ! Pour certains, il sera tout simplement utopique !
Il faudra cependant le réaliser contre vents et marées,
avec beaucoup de ténacité et de sérénité,
car il nous permet, non seulement de sortir de la porte étroite,
mais il nous conduit vers la voie royale qui constitue le déterminant
principal de la vraie réconciliation et de la cohésion
de l'unité nationale durable, souhaitées par chacun
et par tous.
Vous avez affirmé, Monsieur le Président, à
maintes reprises, votre ferme volonté politique de voir les
Ivoiriens réconciliés les uns avec les autres pour
engager ensemble, dans la cohésion, la justice et la paix
durable le développement harmonieux de notre beau pays.
Notre mission n'a pas pour objet d'ajouter la tension à la
tension, mais surtout et fondamentalement de résorber cette
tension.
C'est le sens des recommandations et des résolutions qui
vous seront présentées dans quelques instants. Je
souhaite que ces recommandations et résolutions du Forum
y contribuent largement.
Je voudrais clore mon propos en vous invitant tous à partager
avec moi, l'espoir de la renaissance d'une Côte d'Ivoire de
PAIX et de DIALOGUE, UNE et INDIVISIBLE, riche de sa DIVERSITE CULTURELLE
et de ses POTENTIALITES naturelles et économiques.
QUE DIEU BENISSE LA CÔTE D'IVOIRE !
Je vous remercie.
NOTE DE PRESENTATION DE
LA SYNTHESE DU RAPPORT
ET DES RECOMMANDATIONS DU FORUM
INTRODUCTION
La libération de la parole et de l'écriture, dans
un esprit de vérité, de repentance et de pardon mutuel,
a été le principe de base qui a guidé les travaux
du Forum.
Il convient de souligner, aux Ivoiriens et aux amis de la Côte
d'Ivoire, que ces travaux se sont déroulés dans la
totale transparence et la liberté de parole et d'action,
notamment en matière de programmation et d'exécution
des actions jugées nécessaires par le Directoire.
L'organisation du Forum pour la réconciliation nationale
répond au besoin impérieux de restaurer la cohésion
de l'unité nationale ébranlée par les tensions
sociales et politiques depuis quelques années.
La mission du Forum est d'offrir un cadre de dialogue et d'échanges
aux Ivoiriens pour " analyser en profondeur les causes des
tensions socio-politiques qui prévalent dans notre pays et
de proposer au président de la République les solutions
susceptibles de résorber la crise sociale, politique et économique
et de réconcilier entre elles toutes les composantes de la
société ivoirienne. "
La finalité du Forum est d'enclencher le processus de
réconciliation et de conclure, à terme, un pacte social
républicain avec les différents acteurs de la vie
de la Nation.
Ce pacte social républicain devait conduire :
· à l'instauration d'un esprit sain et sincère
de dialogue fraternel et d'échanges positifs
· au bannissement des divisions régionales ou tribales,
ethniques, sociales et religieuses
· à la promotion d'une économie performante
dont les fruits sont répartis entre tous les Ivoiriens, individuellement
ou collectivement
· à la sauvegarde de la cohésion et de l'unité
nationale, comme valeur éthique, quels que soient les intérêts
en cause
· à l'affirmation de l'hospitalité ivoirienne
par le brassage des peuples et communautés de toutes origines
· à la référence à l'Etat de
droit et l'application du droit pour le règlement de tous
les litiges et conflits.
Pour engager les échanges dans les meilleures conditions
possibles, sur la base de la parole libérée, des thèmes
indicatifs, donc non exclusifs, ont été proposés
par le Forum, à savoir :
· les problèmes politiques
· la gouvernance
· les problèmes socioculturels
· les problèmes de sécurité
· la politique nationale d'immigration et les rapports avec
les pays voisins
· les propositions pour redorer l'image de la Côte
d'Ivoire dans la communauté internationale.
Les Ivoiriens et non Ivoiriens vivant en Côte d'Ivoire et
hors de la Côte d'Ivoire ont manifesté un grand intérêt
pour le Forum. Ceux qui ont pris part aux travaux du Forum y ont
mis tout leur cur et apporté volontairement leurs témoignages,
leur expertise technique et politique.
1. L'ORGANISATION GENERALE
ET LA PHILOSOPHIE DU FORUM
1.1 L'ORGANISATION GENERALE DU FORUM
1.1.1 La mise en place des organes et des procédures
de fonctionnement du Forum
La mise en place des organes
Institué par décret n°2001-510 du 28 août
2001, le Forum pour la Réconciliation nationale a été
installé officiellement le 7 septembre 2001 au Palais de
la Présidence, par son Excellence Monsieur Laurent Gbagbo,
Président de la République.
La cérémonie d'investiture s'est déroulée
en présence des représentants des grands corps de
l'Etat, des partis politiques, des confessions religieuses, des
chefs traditionnels, des syndicats, des associations et du corps
diplomatique.
Le Directoire, organe exécutif du Forum, est dirigé
par un président, son Excellence Monsieur Seydou Elimane
Diarra, et composé de 12 autres personnalités. Le
Directoire du Forum est assisté par les organes suivants
:
· des conseillers du Président
· un Secrétariat permanent
· un Comité d'organisation
· un Comité financier
· un Comité scientifique
· un Conseil des sages
· un Conseil politique consultatif
Les procédures de fonctionnement
Le Directoire a, pendant un mois, élaboré le manuel
de procédures et les autres textes afférents à
l'organisation du Forum notamment :
· le manuel des procédures
· le chronogramme
· la liste des thèmes indicatifs
· la liste des membres statutaires
· la charte fonctionnelle
1.1.2 Le déroulement des travaux du Forum
La cérémonie d'ouverture :
La cérémonie officielle d'ouverture des travaux a
eu lieu le 09 octobre au Palais des Congrès de l'Hôtel
Ivoire en présence
· du Président de la République S.E. Monsieur
Laurent Gbagbo,
· des chefs d'Etat du Ghana, S.E. Monsieur John Kufor et
du Mali S.E. Monsieur Alpha Oumar Konaré, président
en exercice de la CEDEAO,
· du Secrétaire général de l'Organisation
de l'Unité Africaine, S.E. Amara Essy,
· du représentant du Secrétaire général
de l'Organisation des Nations unies
· du ministre français délégué
à la Coopération et à la Francophonie, représentant
le président de l'Union européenne et de plusieurs
autres hautes personnalités étrangères.
Les travaux du Forum
Le Forum a démarré ses travaux par des missions d'information
et de sensibilisation du Directoire, tant à l'intérieur
de la Côte d'Ivoire (les 19 chefs-lieux de régions)
qu'à l'extérieur (France, Sénégal, Togo,
Mali, Burkina Faso et Gabon).
Les travaux en plénières ont débuté
en présence des membres statutaires, le 10 octobre 2001 au
Palais de la Culture de Treichville et se sont poursuivis jusqu'au
30 octobre 2001 selon le chronogramme établi par le Directoire.
Les auditions des communautés étrangères ont
eu lieu le 05 et le 06 novembre 2001 en séance plénière.
Les séances d'audition des témoins et de tout sachant
se sont déroulées les 7, 8, 9 et 10 novembre 2001,
uniquement devant les membres des organes du Forum et les chefs
traditionnels.
Les témoignages à huis clos ont été
organisés le 12 novembre 2001. Ils ont fait l'objet d'enregistrement,
mais n'ont pas été diffusés.
Pendant les auditions des témoins et de tout sachant, Maître
Dape Sylvain, huissier de justice, près le tribunal et la
Cour d'appel d'Abidjan, commis par le Président du Forum,
a dressé les procès-verbaux et réceptionné
les pièces remises au Directoire.
Les interventions des leaders des 4 grands partis politiques ont
eu lieu le 13 novembre 2001 pour S.E.M Henri Konan Bedié
et S.E.M Laurent Gbagbo, le 26 novembre 2001 pour le Général
Robert Guéi et le 1er décembre 2001 pour Monsieur
Alassane Ouattara.
Au total, les travaux du Forum ont permis d'enregistrer :
· 216 interventions en séances plénières,
· 57 témoignages en plénières et à
huis clos,
· 51 communications, soumises à contributions diverses,
· 500 participations et contributions par Internet.
Il faut y ajouter les 63.500 visites reçues sur le site Internet
du Forum, dont 42,6% en provenance de l'Amérique du Nord
et 14,9% de l'Europe.
Durant les travaux du Forum, l'esprit de cordialité et de
respect mutuel a été observé, même si
la courtoisie et la mesure n'ont toujours pas été
de mise de la part de certains intervenants.
Il convient de rappeler que les interventions et communications
au Forum ont été rendues publiques, et pour la plupart,
diffusées en direct par la radio, la télévision
et par Internet pour permettre au monde entier de prendre une part
active au dialogue social et politique instauré à
l'occasion de ce Forum.
1.2 LA PHILOSOPHIE DU FORUM
A la séance d'ouverture, le président du Directoire
a défini la philosophie du Forum par la trilogie :
· vérité
· repentance
· pardon
Le Forum y a ajouté un 4ème principe :
· la justice.
1.2.1 Du principe de la vérité
Les intervenants, dans la quasi-totalité, ont dit leur part
de vérité, notamment sur leurs ressentiments et sur
les conséquences de la crise socio-politique telles que perçues
par eux.
La vérité sur les causes profondes de la fracture
a été controversée et parfois éludée
sur le fonds pour diverses raisons : calcul politique, manque de
courage, ignorance, souci de préserver une certaine opinion
déjà répandue ?
Toutefois, le fait de parler a soulagé ceux qui ont pris
la parole et les groupes qui les soutiennent ; l'effet de catharsis
a pleinement joué.
1.2.2 Du principe de la repentance
Des fautes lourdes de gouvernance et des dérives graves ont
été révélées dans la conduite
des affaires administratives, économiques et politiques du
pays (coup d'état militaire, mauvaise gestion des ressources
de l'Etat, violences et violations des droits et libertés
individuelles et collectives, propagande contre la Côte d'Ivoire
).
Cependant, peu de fautes précises ont été reconnues
par la grande majorité des intervenants, notamment les partis
politiques. Tous ont été victimes et non coupables
! C'est l'autre qui a commis la faute ou a offensé. C'est
donc à l'autre de reconnaître cette faute.
Toutefois, il faut souligner que quelques intervenants ont fait
acte d'une sincère repentance.
1.2.3 Du principe du pardon
D'une manière générale, le pardon a été
demandé de façon globale, sans aucune précision
sur le motif du pardon sollicité. C'est la confirmation que
la quasi-totalité des intervenants se sentent victimes plutôt
que coupables.
Il n'y a pas eu, à l'exception de quelques intervenants,
d'acceptation explicite du pardon, en raison de son caractère
général. Toutefois, il ressort des différentes
auditions un réel sentiment fortement partagé par
tous ceux qui se sentent victimes, de vouloir pardonner.
1.2.4 Du principe de la justice
L'injustice, l'impunité et l'arbitraire ont été
dénoncés par les participants au Forum.
La justice ivoirienne a été décriée.
Les membres de l'appareil judiciaire ont fait leur mea culpa. Ils
se justifient par l'insuffisance des moyens matériels et
des ressources humaines qui les soumettent à de très
fortes et malveillantes tentations, auxquelles certains d'entre
eux cèdent bien souvent.
En raison des enjeux que représente l'indépendance
du pouvoir judiciaire, des mesures d'accompagnement doivent être
étudiées pour rendre cette indépendance effective,
en évitant un conservatisme camouflé des gouvernants
ou des excès et abus du pouvoir judiciaire.
La justice a été réclamée pour les victimes
d'octobre 2000, dont le charnier de Yopougon.
2. SYNTHESE DES INTERVENTIONS
ET RECOMMANDATIONS DU FORUM
Les thèmes majeurs qui ont dominé le Forum pour la
Réconciliation nationale, en raison de leur fréquence
dans les interventions, sont au nombre de dix (10) :
· Les problèmes politiques
· Les problèmes de justice
· Les problèmes de développement économique
· La gouvernance de l'administration et de l'environnement
· Les problèmes du système éducatif
· Les problèmes socioculturels
· Les problèmes de sécurité des biens
et des personnes
· La politique nationale d'immigration et les rapports avec
les pays voisins
· La question religieuse, notamment la laïcité
de l'Etat
· L'image de la Côte d'Ivoire, à redorer, au
sein de la communauté internationale.
2.1 LES PROBLEMES POLITIQUES
2.1.1 La ré-instauration du multipartisme en 1990
Si le multipartisme a, depuis sa ré-instauration en 1990,
été accueilli avec espoir, beaucoup d'Ivoiriens pensent
que ce nouveau contrat politique devrait être appliqué
après une période d'adaptation qui aurait permis d'en
définir toutes les règles du jeu.
Le fait d'avoir occulté, au plan politique, cet aspect du
problème, a engendré plusieurs événements
dramatiques qui ont endeuillé la Côte d'Ivoire, notamment
le boycott actif en 1995 et les événements consécutifs
aux élections d'octobre 2000, tous ayant fait des centaines
de morts et de nombreuses victimes handicapées.
Néanmoins, pour la majorité des intervenants, ces
événements ne doivent pas remettre en cause la légitimité
des institutions républicaines mises en place au terme de
la période de transition militaire, après les élections
générales de 2000.
Le Forum recommande de consolider cette nouvelle étape de
notre histoire démocratique par :
· L'expression, pleine et entière, de la démocratie
moderne enrichie par nos valeurs traditionnelles ;
· la mise en place d'un véritable code de conduite
des leaders et de fonctionnement des partis politiques ;
· l'instauration d'une véritable démocratie
par la séparation effective des pouvoirs ;
· l'indépendance réelle de ces pouvoirs par
la mise en place d'un cadre institutionnel adéquat et de
moyens de fonctionnement appropriés ;
· la maîtrise institutionnelle et matérielle
des mécanismes électoraux.
2.1.2 La révision de la Constitution
La loi fondamentale adoptée en juillet 2000 par plus de 86%
des voix des électeurs, divise encore les Ivoiriens, qui
l'ont exprimé au cours du Forum.
Le Forum a, à ce sujet, noté trois positions distinctes
:
· une première tendance, qui constitue la majorité
des intervenants, souhaite le maintien en l'état de la constitution
;
· une seconde tendance préconise l'expérimentation
de cette loi fondamentale sur une période significative pour
la consolider et pour en déceler les faiblesses éventuelles
dans son application. Sa révision pourrait être envisagée
plus tard en respectant les dispositions constitutionnelles en la
matière ;
· une troisième tendance, minoritaire, demande la
révision de cette loi, surtout en ses articles litigieux,
avec comme corollaire la reprise des élections générales.
Le Forum, après analyse de ces différents points de
vue exprimés par les intervenants, recommande :
· la non révision, immédiate ou à court
terme, de la constitution ;
· une étude littéraire de la Constitution,
par un comité de juristes indépendants, pour relever
les équivoques ou incohérences éventuelles
de droit et de principe de certaines dispositions, en vue de proposer,
après une période significative de pratique et si
cela s'avère nécessaire, une reformulation qui clarifie,
au plan du droit constitutionnel, ces dispositions tout en maintenant
l'esprit de ladite Constitution.
2.1.3 Le coup d'Etat de décembre 1999
Le coup d'Etat du 24 décembre 1999, avec le recul, constitue
aujourd'hui pour la majorité des intervenants au Forum, une
épreuve très dure sur le chemin de la construction
de l'unité nationale.
Il découle, selon eux, d'une situation antérieure
qui se caractérise par une accumulation des mécontentements
généralisés et donc une montée en périls.
Il a institué une transition difficile et périlleuse
avec tous les dérapages que le pays a connus.
Néanmoins, certains participants pensent que le coup d'Etat
a sauvé la Côte d'Ivoire et la démocratie, en
débloquant la situation de tensions persistantes nées
du problème de succession de Félix Houphouët-Boigny,
des événements des élections de 1995 et des
problèmes liés à la citoyenneté de Monsieur
Alassane Ouattara.
Le Forum recommande :
· la condamnation du coup d'Etat du 24 décembre 1999
;
· le non recours au coup d'Etat comme moyen d'accéder
au pouvoir ; seule la démocratie doit être l'unique
moyen à utiliser.
· l'introduction de la culture démocratique, en aval,
par l'enseignement civique et moral à l'école, et
en amont, par la promotion d'une Justice indépendante qui
arbitrera les conflits sociaux entre les citoyens d'une part, entre
les citoyens et l'Etat d'autre part ;
· la maîtrise des mécanismes électoraux
par la stricte observance du principe de l'indépendance de
la commission nationale chargée des élections, dans
la désignation de ses membres et dans son fonctionnement.
2.2 LES PROBLEMES DE LA JUSTICE
Les problèmes de la Justice exposés au Forum, sont
le manque de crédibilité et d'indépendance
à l'égard du pouvoir exécutif, des pouvoirs
politiques et de l'argent.
Les intervenants sur cette question ont relevé, avec force,
cette insuffisance et mis en évidence la nécessité
d'instaurer un pouvoir judiciaire indépendant et le besoin
de parvenir à la moralisation de la vie publique.
Ils ont également dénoncé l'insuffisance des
moyens matériels et des ressources humaines de la Justice.
Les membres de l'appareil judiciaire justifient leurs fortes et
malveillantes tentations, auxquelles certains d'entre eux cèdent
bien souvent, par cette insuffisance des moyens.
Des intervenants estiment que certaines tensions sociales trouvent
leur origine dans les conséquences des décisions de
justice partiales et qui sont à géométrie variable.
Au-delà de ces aspects touchant à l'indépendance,
les intervenants sur cette question de justice, ont déploré
l'état d'esprit de l'ensemble des justiciables ivoiriens
qui consiste, lorsqu'ils ont une procédure judiciaire pendante,
à chercher à exercer des pressions, de toutes sortes,
sur le juge en charge de leur dossier.
La justice a été exigée pour les victimes d'octobre
2000 et le charnier de Yopougon. En effet, certains intervenants
au Forum sont mécontents parce qu'ils estiment que la lumière
n'est pas faite sur le charnier et demandent la reprise de ce dossier.
Le Forum, à l'analyse de toutes ces considérations,
recommande :
· le renforcement des capacités institutionnelles
et matérielles de la Justice pour mettre le système
judiciaire dans les conditions optima de fonctionnement et d'affirmation
de son indépendance ;
· la formation et le perfectionnement des magistrats, des
greffiers, des huissiers et autres partenaires de justice, en quantité
et en qualité suffisants ;
· la reprise du dossier des victimes d'octobre 2000, dont
le charnier de Yopougon, pour faire la lumière et situer
les responsabilités ;
· l'amnistie générale pour les personnes jugées,
reconnues coupables et qui se repentent.
2.3 LES PROBLEMES DE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE
Il ressort des diverses interventions au Forum, que la Côte
d'Ivoire a connu trois périodes de développement économiques
dont les deux premières sont absolument contrastées
:
· La période de croissance forte des 20 premières
années de l'indépendance (1960-1980) ;
· La période de 1981 à 1993 caractérisée
par une crise économique aiguë ;
· La période d'embellie économique après
la dévaluation du FCFA, de 1994 à 1998.
Les problèmes de développement économique saillants
évoqués par les participants au Forum sont :
· les inégalités du développement régional
: toutes les régions de la Côte d'Ivoire se sentent
victimes de cette situation ;
· la reprise des relations avec les bailleurs de fonds pour
amorcer la relance économique ;
· la lutte contre la pauvreté et la cherté
de la vie qui n'a pas encore donné de résultats encourageants
;
· la mise en uvre de la politique de régionalisation
du développement pour une redistribution équitable
des fruits de la croissance ;
· la mauvaise utilisation et allocation des ressources financières
;
· le harcèlement fiscal des entreprises et des ménages.
Le Forum recommande :
· l'exigence de la bonne gouvernance économique ;
· la création d'un cadre de réflexions approfondies
sur la modernisation et la relance de l'économie nationale
: le Forum pour la modernisation et la relance économique
;
· la prise de mesures urgentes, intégrées dans
le cadre général de la lutte contre la pauvreté,
pour juguler les effets pervers de la hausse incontrôlée
du coût de la vie ;
· la lutte contre les disparités régionales
par la poursuite et le renforcement de la politique nationale de
décentralisation et de régionalisation du développement
;
· l'assainissement des conditions d'exercice de l'activité
économique (corruption, trafic d'influence, harcèlement
fiscal
) ;
· le développement de la création d'emplois
et de l'initiative privée
· la modernisation des différents secteurs d'activités
économiques par le renforcement des capacités scientifiques
et technologiques.
2.4 LES PROBLEMES DE GOUVERNANCE DE L'ADMINISTRATION ET DE L'ENVIRONNEMENT
2.4.1 La gouvernance de l'administration :
Le Forum pour la Réconciliation Nationale a été
l'occasion pour toutes les composantes de la société
ivoirienne de s'exprimer sur toutes les questions concernant les
différents aspects de la vie de la Nation.
La quasi-totalité des intervenants ont dénoncé
:
· la mauvaise gestion des fonds publics et les scandales
financiers qui ont défrayé la chronique ces dernières
années ;
· l'impunité des crimes financiers et de sang ;
· les disparités et l'insuffisance du développement
régional ; même les représentants des régions
où d'importants investissements publics ont été
réalisés partagent cette opinion générale
;
· les conflits du foncier rural qui ont provoqué de
graves incidents entre nationaux, entre nationaux et étrangers
venant des pays voisins, trouvent leur origine dans la destruction
massive et incontrôlée des forêts et dans l'inadéquation
entre le droit foncier traditionnel et le droit foncier légal
d'avant 1998 ;
· la fiscalité qui est lourde, inefficace, et ne semble
pas une incitation ni à la création, ni à la
pratique d'activités économiques créatrices
d'emplois et de richesses ;
· le système judiciaire, clé de voûte
de la stabilité des institutions, de l'économie et
de la société, connaît de nombreux dysfonctionnements
;
· la presse et les médias sont les nombreux dérapages
incontrôlés par les gouvernants ont entretenu et exacerbé
les tensions socio-politiques de ces dernières années.
Le Forum note que la bonne gouvernance est un facteur déterminant
de la cohésion sociale et du développement durable.
Aussi recommande-t-il qu'une attention particulière soit
apportée à toutes les questions qui y touchent, notamment
par :
· la création d'un observatoire de la gouvernance
pour suivre l'évolution des indicateurs politiques, économiques
et sociaux ;
· la transparence et la responsabilisation dans la gestion
des affaires et des relations publiques ;
· la mise en place d'une procédure de recouvrement,
souple mais efficace, des fonds publics détournés
;
· le règlement des conflits fonciers, sociaux et politiques
pour restaurer la cohabitation pacifique des populations, de toutes
origines, vivant sur le territoire ivoirien ;
· la liberté de la presse, assortie du contrôle
du respect strict de l'éthique et de la déontologie
;
· une meilleure et équitable répartition régionale
des fruits de la croissance économique pour compenser les
sacrifices consentis par toutes les couches sociales du pays ;
· la modernisation de l'administration par l'optimisation
des circuits et la rationalisation des procédures administratives.
2.4.2 La gouvernance de l'environnement
Les interventions relatives à l'environnement en Côte
d'Ivoire, ont relevé la grande pression qui s'exerce sur
les ressources forestières avec des conséquences dramatiques
sur les variations climatiques. Il en est de même de la dégradation
accélérée des terres et des plans d'eau, dont
la mauvaise gestion conduit à la pollution et à la
dégradation du cadre de vie.
De même, l'urbanisation incontrôlée et la paupérisation
d'une frange importante de la population ont conduit à la
création de bidonvilles dans les quartiers précaires
des grandes agglomérations, avec tous les maux attachés
à ce genre de concentration urbaine.
Le Forum recommande :
· -la préservation du massif forestier résiduel,
la poursuite de la politique de reboisement, et la lutte contre
les pollutions des plans d'eau et la dégradation des terres
;
· le renforcement et l'application des mesures relatives
à la pollution industrielle ;
· le contrôle du phénomène des bidonvilles
et sa prise en compte dans les plans d'urbanisation.
2.5 LES PROBLEMES DU SYSTEME EDUCATIF
Les participants ont relevé trois causes principales au niveau
des problèmes qui se posent à l'Ecole ivoirienne :
· les difficultés socio-économiques ;
· la récupération politique ;
· l'instrumentalisation de l'Ecole.
2.5.1 Les difficultés socio-économiques
Selon des intervenants au Forum, l'Ecole n'a pas échappé
au marasme économique des années 80 qui s'est traduit
par la suppression des facilités diverses accordées
aux élèves et étudiants, notamment la qualité
de bourses d'études octroyées, la gratuité
des transports et la subvention des repas.
L'insuffisance des capacités d'accueil, des enseignants et
des moyens didactiques ou pédagogiques, ont entraîné
un rendement scolaire des plus médiocres.
L'encombrement subséquent des amphithéâtres,
des salles de cours, l'introduction de la violence comme moyen privilégié
d'expression ou de résolution des problèmes estudiantins,
ont largement contribué à la forte dépréciation
actuelle de l'enseignement supérieur.
A cela, il faut ajouter l'inadaptation des contenus de formation
à l'évolution du marché de l'emploi, avec pour
corollaire, le chômage des jeunes diplômés.
Le Forum, après analyse de cette situation, recommande :
· la réaffirmation de la priorité à
accorder l'éducation dans la société aussi
bien traditionnelle que moderne ;
· la formation de la jeunesse au civisme et à l'esprit
d'initiative ;
· le renforcement des capacités institutionnelles
et opérationnelles de l'Ecole, de la maternelle à
l'Université ;
· la recherche de la rentabilité du système
éducatif par l'amélioration de la qualité de
l'enseignement, l'évaluation périodique du système
éducatif avec tous les partenaires de l'Ecole.
2.5.2. La récupération politique
A la faveur du vent de démocratie qui a soufflé sur
les jeunes Etats africains, en 1990, l'Ecole est devenue un champ
de bataille pour les partis politiques et les syndicats.
Pour les syndicats d'enseignants du second degré, la crise
profonde que traverse l'école et le pays, depuis quelques
années, a pour principaux responsables les animateurs des
partis politiques (le PDCI-RDA, le FPI, le PIT, l'USD et le RDR).
Les instituteurs ont dénoncé, pour leur part, la haine
parfois viscérale que les adultes se vouent parfois entre
eux, du fait de leur appartenance ethnique, religieuse ou politique.
La Presse y joue un rôle partisan. En effet, les médias
d'Etat minimisent les revendications des élèves et
étudiants, tandis que les journaux proches de l'opposition
suscitent au contraire, par leur soutien sans équivoque,
les soulèvements des étudiants. L'Etat répond
souvent par la répression, notamment sous la forme d'expéditions
punitives sur les campus.
Les étudiants reconnaissent de leur coté que des mains
occultes les manipulent et les amènent souvent à durcir
leurs positions, malgré les efforts du gouvernement et des
autorités académiques pour trouver des réponses
favorables à certaines de leurs revendications.
Le Forum, devant ce constat inquiétant pour les jeunes,
recommande :
· la formation de l'élève et de l'étudiant
au goût de l'effort et de l'excellence ;
· la culture de la non violence dans l'esprit des étudiants
;
· l'interdiction stricte des activités politiques
à l'Ecole.
2.5.3 L'instrumentalisation de l'Ecole
Les rivalités entre syndicats d'étudiants et d'enseignants
à l'Université, dans les écoles, sont la réplique
exacte des antagonismes existant entre le pouvoir et l'opposition.
Ces syndicats et associations se saisissent souvent des débats
politiques du moment et prennent fait et cause pour l'une ou l'autre
partie.
Le financement occulte proposé ou octroyé par les
partis politiques aux leaders étudiants pour s'attacher leur
fidélité ou allégeance a été
dénoncé par le Forum et identifié comme étant
le principal fléau du milieu estudiantin, facteur de division
et de corruption.
Le Forum, sur ce troisième point, recommande :
· la responsabilisation de la Famille dans l'éducation
des enfants et des jeunes ;
· le développement de la culture démocratique
;
· la responsabilisation de la Presse nationale.
2.6 LES PROBLEMES SOCIO-CULTURELS
Les problèmes socio-culturels et identitaires, la fracture
sociale qui en résulte, englobent la question ethnique, la
question de l'ivoirité et la question de la promotion sociale.
Les différentes interventions au Forum permettent de tirer
les conclusions ci-dessous.
2.6.1 La question ethnique
Elle a surgi au cours de ces dix dernières années,
bien que les Ivoiriens reconnaissent que la question ethnique a
souvent sous-tendu l'action politique par le passé. L'usage
de l'ethnie comme moyen de conquête du pouvoir politique est
de récente date. Ainsi, le Nord a été opposé
au Sud. Des ethnies et des régions sont identifiées
comme partisanes ou fiefs des différents partis politiques.
L'harmonie de la mosaïque d'ethnies ivoiriennes est rompue
et la coexistence pacifique des régions mise à rude
épreuve.
2.6.2 La question de l'ivoirité
Les intervenants sur ce sujet peuvent être divisés
en trois grandes tendances :
· pour la première tendance, le concept doit disparaître
du discours politique, parce qu'il est sous-tendu par une idéologie
ségrégationniste et xénophobe ;
· pour la seconde tendance, le concept est plutôt rassembleur
et mobilisateur dans la mesure où il fait la promotion des
valeurs identificatrices de la Nation ivoirienne
· pour la troisième tendance, le concept reste en
l'état actuel insuffisamment élaboré sur le
plan théorique et stratégique. La dangereuse instrumentalisation
politique du concept commande sa clarification en vue d'une meilleure
utilisation de celui-ci.
La question de l'ivoirité a accompagné le problème
de la citoyenneté et de l'éligibilité de Monsieur
Alassane Ouattara.
2.6.3 La question de la promotion sociale :
Les interventions au Forum sur cette question concernent la chefferie
traditionnelle, les jeunes, la femme dans la société,
les enfants handicapés et ceux de la rue.
Elles se résument comme suit :
· la chefferie traditionnelle apparaît reléguée
au second plan et ne constitue plus une autorité crédible.
La chefferie traditionnelle est banalisée ainsi que le patrimoine
culturel dont elle est la dépositaire. Elle est devenue un
instrument utilisé par le pouvoir et les partis politiques.
· la jeunesse n'a plus de repères, au plan moral et
spirituel. Elle se livre, dans son ensemble, à la délinquance
et à la violence parce qu'elle est écrasée
par le poids du chômage et de la pauvreté généralisée.
· la femme réclame, avec force, sa promotion sociale
et son intégration à tous les échelons de responsabilité
politique et professionnelle.
· les enfants handicapés et ceux de la rue dénoncent
l'irresponsabilité des parents et du pouvoir à leur
égard ; ils demandent leur insertion sociale, sans laquelle
ils constitueront des dangers pour la société.
Sur le chapitre des problèmes socioculturels, le Forum
recommande :
· la valorisation des ressources humaines dans les entreprises
publiques et privées ;
· la promotion socioprofessionnelle de la femme et des jeunes
;
· l'encadrement socioprofessionnel de la jeunesse en situation
difficile, notamment des handicapés et des enfants de la
rue ;
· la valorisation des cultures nationales tant dans le système
éducatif que dans la société ;
· la mise en place d'un cadre institutionnel de la chefferie
traditionnel ;
· le renforcement de la tradition des " alliances "
entre groupes ethniques, dans le but de préserver la paix
et de consolider l'unité nationale.
2.7 LES PROBLEMES DE SECURITE
Les communications au Forum font apparaître l'existence de
liens très étroits entre le phénomène
de l'insécurité en Côte d'Ivoire et les dysfonctionnements
socio-politiques actuels, dont il n'est que la conséquence.
Des causes internes et externes ont ainsi été identifiées.
2.7.1 Les causes internes
Elles se répartissent entre les causes socio-économiques
et les causes socio-politiques :
Les causes socio-économiques
· les disparités régionales, cause de l'exode
des populations du Nord vers le Sud forestier ;
· la pauvreté croissante des populations aussi bien
urbaines que rurales ;
· le " malaise " de l'armée, longtemps ignorée
par la population et les gouvernants, a fini par éclater
au grand jour avec le coup d'Etat, portant ainsi de graves atteinte
aux libertés publiques et individuelles ;
· l'insuffisance des moyens mis à la disposition des
forces de sécurité nationales.
Les causes socio-politiques
· l'impunité judiciaire et l'injustice qui font que
pour des faits identiques notoirement répréhensibles,
certaines personnes seraient poursuivies et condamnées, alors
que d'autres ne le seraient pas ;
· le problème de la citoyenneté de Monsieur
Alassane Ouattara, avec les tensions socio-politiques qui en résultent,
créent un sentiment d'insécurité pour certains
ivoiriens ;
· le rôle négatif joué par la Presse
et les médias dans le développement de la violence,
et partant, de l'insécurité, a été également
dénoncé.
2.7.2 Les causes externes
· la perméabilité des frontières et
l'insuffisance des contrôles ont favorisé " l'immigration
incontrôlée ". Celle-ci a rompu la cohabitation
pacifique des populations autochtones et étrangères,
avec de graves conflits fonciers en milieu rural. En effet, le dernier
recensement de 1998 fait état d'une population non ivoirienne
d'environ 4 millions d'habitants, soit 26%. En l'espace de 20 ans,
cette population a triplé. Cela s'est traduit par la mainmise
des étrangers sur les secteurs clés de l'économie
nationale, et renforcé le sentiment de marginalisation des
Ivoiriens. A contrario, les étrangers ont exprimé
les nombreuses frustrations dont ils sont l'objet et qui renforcent
leur sentiment d'insécurité ;
· les guerres dans les pays limitrophes et leurs conséquences
Le Forum a également retenu comme source tangible d'insécurité
en Côte d'Ivoire, les combats fratricides dans les pays frontaliers,
tels le Libéria, la Guinée et la Sierra Léone.
L'entrée massive des armes de guerre sur le territoire ivoirien
consécutivement à ces conflits, offre les moyens d'accéder
à une criminalité plus dévastatrice, en même
temps qu'elle constitue une menace permanente pour la paix civile
en Côte d'Ivoire.
· les campagnes de dénigrements de la Côte d'Ivoire
à l'extérieur a eu un impact négatif sur la
sécurité intérieure et sur l'économie.
Ces campagnes ont provoqué la fuite des capitaux et la méfiance
des investisseurs potentiels, tous deux facteurs de récession
économique et de marasme social, eux-mêmes générateurs
d'insécurité.
Le Forum, en matière de sécurité, recommande
:
Au plan national
· le contrôle des frontières
· le renforcement des capacités institutionnelles
et opérationnelles des Forces de Sécurité et
de l'Ordre, ainsi que leur coopération ;
· la sensibilisation et l'information de la population pour
leur coopération dans la lutte contre le banditisme et la
criminalité ;
· la restauration de la mission d'appui au développement
des Forces Armées Nationales ;
· le déploiement systématique des forces de
sécurité sur tout le territoire national, au besoin
en associant les forces armées ;
· la multiplication des contrôles de pièces
d'identité dans le respect des droits humains ;
· l'identification sécuritaire des individus vivant
en Côte d'Ivoire.
Au plan international
· la révision et l'actualisation des accords de
défense et de sécurité existants ;
· l'harmonisation des législations nationales en matière
de sécurité avec les pays voisins ;
· la redynamisation de l'OIPC-Interpol.
2.8 LA POLITIQUE NATIONALE D'IMMIGRATION ET LES RAPPORTS AVEC
LES PAYS VOISINS
Son choix du libéralisme économique, son hospitalité
légendaire et ses atouts économiques ont fait de la
Côte d'Ivoire un pays d'attrait dans la sous-région.
Ces conditions ont favorisé une forte immigration qui représente
aujourd'hui un taux de 26% de la population vivant en Côte
d'Ivoire. Des intervenants ont révélé que,
selon une enquête internationale faite par le Centre de Recherches
et d'Etudes en Population (CEPR) basé à Bamako, la
Côte d'Ivoire a le taux le plus élevé et le
Sénégal qui vient en deuxième position dans
la sous-région, a un taux d'immigrés de moins de 2%.
A l'instar des ensembles économiques régionaux qui
se font ici et là dans le monde, l'Afrique veut aussi former
son marché. L'UEMOA en est un précurseur dans la sous-région.
Mais comme s'interrogent les intervenants, ce marché peut-il
se développer si les ressortissants de la Côte d'Ivoire
sont empêchés d'activités chez eux par des monopoles
de fait et dans la sous-région ?
En revanche, les communications faites par les communautés
étrangères vivant en Côte d'Ivoire, semblent
affirmer que le développement de celle-ci repose en fait
sur l'effort de leurs ressortissants. Leur " exclusion "
des activités économiques ou de la Côte d'Ivoire,
bien qu'ils n'en donnent aucun exemple précis, serait une
injustice.
D'autres intervenants rappellent que les étrangers, s'ils
ont contribué au développement du pays, ont toujours
profité des retombées de la croissance économique
du pays, comme en témoignent les services sociaux dont ils
bénéficient largement et les transferts de leurs revenus
vers leurs pays respectifs.
Le Forum, s'appuyant sur les propositions des intervenants,
recommande :
· l'identification séparée des immigrés
vivant en Côte d'Ivoire et des nationaux ;
· l'interdiction aux immigrés de se mêler des
problèmes politiques de la Côte d'Ivoire ;
· l'élaboration d'un plan d'insertion des nationaux
dans les secteurs d'activité économique dominés
par les étrangers.
2.9 L'IMAGE DE LA CÔTE D'IVOIRE DANS LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE
De nombreux intervenants ont regretté les temps jadis où
la Côte d'Ivoire était considérée comme
le pays modèle, respecté de tous, et où venaient
s'abreuver à la source de la sagesse du fondateur de la Nation
Félix Houphouët-Boigny, tous les leaders, non seulement
de la sous-région, mais de toute l'Afrique, voire du monde.
La diplomatie ivoirienne pouvait se targuer d'être l'une des
plus avisées grâce à l'institutionnalisation
du dialogue comme arme privilégiée de négociation.
Paradoxalement, les dernières années donnent une autre
image de la Côte d'Ivoire qu'il est urgent de restaurer et
de redorer dans la communauté internationale.
La rupture, pendant la période de transition militaire, des
relations avec les institutions de financement bilatéral
et multilatéral, notamment avec l'Union européenne
et les institutions de Bretton Woods, a constitué un sérieux
handicap pour le développement du pays.
Le Forum, sur ce chapitre important, recommande :
· la normalisation et la consolidation de la coopération
sous-régionale et africaine, ainsi que la redynamisation
de la coopération internationale avec le reste du monde
· le renforcement périodique des capacités
des représentations diplomatiques
· la facilitation de la promotion des expertises ivoiriennes
dans les organismes internationaux
· le respect de tous les engagements internationaux de la
Côte d'Ivoire
2.10 LE PROBLEME DE LA LAICITE DE L'ETAT
De nombreux intervenants au Forum ont évoqué le problème
de la laïcité de l'Etat, en le liant au problème
chrétiens-musulmans.
La Côte d'Ivoire est un Etat laïc où l'on observe
une diversité de confessions religieuses, expression d'une
véritable liberté des cultes.
Les représentants des confessions religieuses estiment, cependant,
que l'Etat n'applique pas à tous un traitement égalitaire.
A cet égard, les chrétiens seraient favorisés
par rapport aux musulmans, ce qui crée des frustrations et
des conflits plus ou moins ouverts.
L'attitude de certains religieux qui s'impliquent fortement dans
les affaires politiques en soutenant certains leaders a été
dénoncé. Cette attitude a conduit à la dégradation
des relations confraternelles entre autorités publiques et
confessions ou associations religieuses.
Le Forum, sur la question religieuse, recommande :
· la définition du concept de la laïcité
et les obligations qui en résultent pour l'Etat, les gouvernants
et les fidèles ;
· la mise en place d'un cadre cuménique de concertation
des confessions religieuses accepté par tous ;
· la non immixtion des chefs religieux dans les affaires
politiques.
CONCLUSION
Parvenus au terme de notre présentation du Rapport Général
sur le Forum pour la réconciliation nationale, et après
lecture des recommandations du Directoire au Président de
la République, il nous faut conclure. Et ce sera par un appel.
Un appel à la raison tout d'abord, un appel au sens patriotique
ensuite et un appel à l'Amour et à la Fraternité
enfin.
· 1. Appel à la raison parce que s'agissant
de notre chère et belle Côte d'Ivoire, il nous faut
prendre garde pour les uns de ne pas céder à l'indignité
contre la mère patrie et pour les autres de ne pas détruire
le peu que nous avons bâti ensemble en 108 années d'existence
de notre pays. Si nous n'avons pas encore connu en Côte d'Ivoire
la guerre civile qui a ravagé des pays frères, à
nos frontières, il n'est nullement nécessaire d'en
faire l'amère expérience pour s'en détourner
à jamais.
· 2. Appel au sentiment patriotique, car il s'agit
aujourd'hui plus que jamais aujourd'hui de s'engager résolument
dans la conclusion d'un Pacte Social, par lequel tous les partenaires
au développement de la Côte d'Ivoire, nationaux et
non nationaux, s'engagent à préserver le climat de
paix absolument nécessaire à la construction d'un
Etat de droit, moderne et prospère. De ce point de vue, le
processus qui s'engage aujourd'hui, avec comme symbole fort le Forum
pour la réconciliation nationale, doit nous paraître
à tous irréversible. Il faut, pour aider à
cela, faire montre d'humilité constructive, d'esprit de tolérance
et de solidarité agissante. Les Ivoiriens l'ont prouvé
tout au long de ce Forum. Le pays a besoin de tous ses fils et filles
pour tracer les sillons d'un avenir plus radieux. Il s'agit pour
la poursuite du progrès de l'Humanité de présenter
au monde le génie africain en général et le
" savoir-faire ivoirien " en particulier.
· 3. Appel à vivre ensemble dans l'amour et
la Fraternité enfin, et ceci est la résultante des
deux appels précédents. Sont principalement interpellées
ici les vertus caractéristiques de la Côte d'Ivoire
et des Ivoiriens, à savoir l'Hospitalité et la Foi.
L'hospitalité, on ne le dira jamais assez est Amour et cela,
les Ivoiriens le démontrent abondamment dans leur vie quotidienne
comme l'ont encore confirmé récemment les données
démographiques publiées par l'Institut National de
la Statistique relativement à la population étrangère
en Côte d'Ivoire.
Le présent Forum pour la réconciliation nationale
entend ouvrir la voie à ce processus de " rencontre
des esprits et des curs ". L'intelligence des hommes
et la Divine Providence accompliront l'uvre de construction
d'unité nationale tant souhaitée par tous les hommes
de bonne volonté vivant en paix sur cette Terre d'Eburnie.
Excellence Monsieur le Président de la République,
Honorables invités, Mesdames et Messieurs, nous vous remercions
de votre très aimable attention.
Fait à Abidjan, le 13 décembre 2001
DISCOURS DU PRESIDENT DE
LA REPUBLIQUE
A LA CEREMONIE DE CLOTURE DU FORUM
Messieurs les présidents des institutions de
la République de Côte d'Ivoire, Monsieur le Premier
Ministre chef du gouvernement, Mesdames et Messieurs les ministres,
Monsieur le général Guéi Robert, Monsieur le
Premier ministre Alassane Ouattara, Messieurs les anciens Secrétaires
généraux de l'OUA, Excellences Messieurs les ambassadeurs
et chefs de mission diplomatique et représentants des organisations
internationales, Mesdames, chefs de mission diplomatique, Monsieur
le maire de Cocody, Monsieur le Président du Directoire du
Forum, Monsieur le Premier ministre du Togo, représentant
le général Gnassingbé Eyadéma, Messieurs
les officiers généraux, officiers supérieurs
de l'armée, de la gendarmerie, de la police, de la douane,
des eaux et des forêts, Messieurs les responsables des partis
politiques, Messieurs les chefs coutumiers, honorables invités,
Mesdames et Messieurs, chers compatriotes, aujourd'hui s'achève
le Forum pour la réconciliation nationale. Mais la réconciliation
n'est pas un acte que l'on pose une fois pour toutes. C'est un processus.
Le Forum de la Nation qui prend fin aujourd'hui est un moment fort
de ce processus. Il n'en est pas le point final. C'est un pas important
vers le retour de la confiance en nous-mêmes, avant la confiance
des autres, qui donne chaque jour des signes encourageants de leurs
bonnes dispositions à notre égard. Je saisis cette
occasion pour saluer tous nos amis, en Afrique et dans le monde,
qui ont soutenu le peuple de Côte d'Ivoire dans l'épreuve
et dont l'appui inestimable a permis au Forum d'arriver à
son terme.
Le Secrétaire général de l'ONU,
Koffi Annan, s'est fait représenter à l'ouverture
des travaux par Ibrahima Fall, donnant ainsi toute la mesure de
son attachement à la cause de la paix en Afrique et dans
le monde. Le peuple ivoirien, par ma voix, lui dit merci. Et ne
peut que le remercier pour le prix Nobel obtenu à juste titre
cette année. Il mérite ce prix. Nous sommes fiers
de lui. Le Secrétaire général de l'OUA, notre
compatriote Essy Amara dont l'intérêt pour la situation
en Côte d'Ivoire, et c'est bien compréhensible, va
au-delà des devoirs de ses fonctions. Le président
John Kufuor de la République du Ghana, pour sa présence
effective à l'ouverture du Forum, au nom des liens historiques
qui existent entre les peuples ivoirien et ghanéen. Le président
Alpha Oumar Konaré du Mali, pour son message chaleureux et
sa présence réconfortante à l'ouverture du
Forum. Le Président Bongo du Gabon, Eyadéma du Togo,
Kérékou du Bénin, Wade du Sénégal,
pour leurs efforts de médiation depuis le début de
la crise et tout au long de ce Forum Chacun d'eux a tout mis en
uvre pour garantir le succès de ces assises. Le gouvernement
français, pour la fidélité de la France à
la Côte d'Ivoire, pour le soutien au Forum. La France ne nous
a pas lâchés. Elle a accordé asile à
ceux d'entre nous qui ont sollicité sa protection. Elle a
soutenu la Côte d'Ivoire dans les périodes de grandes
incertitudes. Les institutions financières internationales
avec à leur tête la BAD ; elles ont poursuivi les négociations
avec nous malgré la crise. L'Union européenne, dont
l'assistance ne nous a jamais fait défaut. Tous les invités
présents à l'ouverture et à la clôture,
et tout au long de ce Forum. Personnes physiques, organisations
non gouvernementales, comme la communauté Sant'Egidio, et
bien d'autres encore. J'en oublie certainement, tant vous êtes
nombreux à accorder votre attention à l'évolution
de la situation en Côte d'Ivoire. Tous les ambassadeurs et
membres du corps diplomatique, présents dans notre pays,
témoins privilégiés de notre histoire. La Côte
d'Ivoire a gardé intactes ses relations diplomatiques durant
la crise.
Mes remerciements vont également, à
nos compatriotes Bédié, Guéi, Ouattara. Chacun
de nous aura compris que c'est ici, en Côte d'Ivoire, en nous-mêmes,
que nous devons rechercher les solutions aux problèmes qui
se posent à la nation ivoirienne. Les amis peuvent aider
à la réconciliation. Mais c'est à nous-mêmes
de rechercher et de trouver nos propres voies. Merci donc à
vous et à tous les autres d'avoir fait confiance à
votre pays, à vos compatriotes, aux institutions de la IIème
République. Je ne puis terminer ce chapitre des remerciements
sans saluer un homme, le Premier ministre Seydou Diarra, et tous
les membres du Directoire du Forum. J'associe à ces remerciements
les chefs traditionnels et les chefs religieux qui se sont investis
dans les démarches de médiation. Ils ont prouvé
que la Côte d'Ivoire dispose d'hommes et de femmes de valeur,
capables de dépassement pour l'intérêt de notre
pays.
Ivoiriennes, Ivoiriens, mes chers compatriotes, à
présent, je me tourne vers vous pour vous dire mes félicitations
pour votre adhésion totale à cette initiative du Forum
national recommandée par notre histoire et motivée
par la situation de notre pays. Le Forum de la Nation, dois-je le
rappeler, était d'abord l'affaire des fils et des filles
de ce pays, qui ont pris conscience de la gravité de la situation
nationale et ont décidé de s'asseoir pour discuter.
Pour donner chacun sa part de vérité. Pour dire la
parole qui pardonne et qui libère. Toutes les catégories
sociales de notre pays se sont succédé devant le Forum
Confessions religieuses, organisations de la société
civile, forces de défense et de sécurité, partis
et mouvements politiques, à tous et à toutes, je dis
merci.
A mes yeux, plusieurs enseignements se dégagent
de ce Forum Je retiens d'abord le fait que tous les sujets ont été
abordés, sans tabou, sans restriction d'aucune sorte. Librement,
nous avons parlé, sans crainte ni pour notre sécurité,
ni pour nos libertés. Tous les problèmes ont ainsi
pu être posés. Des plus anciens aux plus récents.
Qu'ils soient individuels ou collectifs, propres à une catégorie
sociale, à une région, à une religion ou à
la nation toute entière. Les problèmes ont été
posés parfois dans des sens contradictoires. Et souvent avec
des termes qui ont prêté à rire. Mais il s'agissait
aussi, en organisant ce Forum, d'amener les Ivoiriens à retrouver
le sens de l'humour. C'est un trait dans notre culture nationale
que nous avons perdu face à la gravité des événements
d'octobre 2000.
Au Forum, nous avons exposé souvent des points
de vue divergents. L'objectif n'était pas d'être en
harmonie, le temps de la langue de bois et de la pensée unique
est révolu. Il nous faut prendre acte que l'on peut vivre
dans un même pays et avoir des opinions différentes.
C'est le fondement même de la démocratie. C'est ce
qui distingue fondamentalement la démocratie du régime
du parti unique. A cet égard, le Forum est plutôt un
grand moment d'exercice de la démocratie dans notre pays.
Je retire également de ce rendez-vous que les débats
du Forum nous ont appris à vaincre la peur de l'autre. La
peur de celui qui pense autrement. Les Ivoiriens n'ont plus de frayeurs
devant la vérité. L'expression d'opinions contradictoires,
loin de constituer une menace pour la cohésion nationale,
consolide plutôt l'unité de la Nation, et enracine
la démocratie dans notre culture. Je retiens, enfin, que
notre mémoire collective garde le souvenir encore vivace
des blessures individuelles ou collectives infligées au nom
de la raison d'Etat. Certaines de ces blessures ont été
rappelées au cours du Forum. D'autres sont restées
couvertes par le silence qui les entretient dans nos mémoires.
Elles sont aujourd'hui comme des enseignes de notre conscience historique,
de notre conscience commune. Faut-il rappeler les événements
douloureux ayant accompagné les premiers pas de l'Etat dans
notre pays, entre 1959 et 1964 ? Les personnes frappées à
cette époque-là étaient de toutes les régions,
de toutes conditions sociales et de tous les âges. Les dirigeants
syndicalistes : Yao N'Gou Blaise, expulsé de la Côte
d'Ivoire vers la Guinée en 1959 ; Harris Memel Fotê,
arrêté en 1959 et libéré en août
1960. De simples militants syndicalistes, dont les 213 fonctionnaires
révoqués en 1959, des responsables politiques comme
Jean-Baptiste Mockey, Ahmadou Koné, Charles Donwahi ou Ernest
Boka et tous les accusés anonymes, des groupements dont les
pièces furent confisquées ou pas. Les victimes de
l'affaire du Sanwi, une crise qui a mis la cohésion de la
jeune nation ivoirienne à rude épreuve à l'aube
de son indépendance et qui a connu plusieurs épisodes.
412 personnes emprisonnées en septembre 1959, 600 autres
arrêtées à la suite des interventions des forces
armées nationales de Côte d'Ivoire en 1969. Faut-il
rappeler également les événements du Guébié,
en 1970, dans la région de Gagnoa qui ont causé des
morts inutiles. L'affaire Sio Koulahou en 1973, première
crise impliquant de jeunes militaires qui ont vu leurs carrières
brisées au sein de l'Armée nationale. Les répressions
contre les étudiants en 1967, 1968, 1969, 1971, 1977, 1982,
1991. Cette dernière année étant celle de l'intervention
militaire dans la cité universitaire de Yopougon, la première
après la naissance du multipartisme. Les différents
complots contre les enseignants, en 1971, 1982, etc., qui ont contribué
à forger la conscience politique de plusieurs générations
d'intellectuels ivoiriens. A ces événements est venu
s'ajouter le coup d'Etat de décembre 1999, occasionnant des
exactions contre des civils, des nationaux ou étrangers,
des membres du corps diplomatique ou de simples citoyens. Mais nous
avons su préserver la Nation contre le pire. Ensemble, nous
avons surpris le monde entier. Nous étions à peine
remis de ce traumatisme qu'au moment des élections de l'an
2000, la Côte d'Ivoire connaissait à nouveau des événements
d'une extrême gravité. Des Ivoiriens étaient
face à d'autres Ivoiriens, et l'Armée était
divisée. C'est alors que, dans un sursaut historique, le
peuple de Côte d'Ivoire a pris son destin en main. Il a fait
prévaloir le droit sur la force. Il a fait le choix de la
démocratie. Aujourd'hui, le temps a fait son uvre.
Oh, je ne vous demande pas d'oublier, car nul n'a le droit d'ignorer
son passé. Mais, il faut pardonner. Au nom de la continuité
de l'Etat, je demande ici, solennellement, le pardon de la Nation.
Je demande pardon à tous ceux et à toutes celles qui
ont été individuellement ou collectivement blessés.
Dans le souvenir, rendons encore une fois honneur à nos morts.
Nous avons analysé ensemble le passé, aujourd'hui,
il nous appartient d'écrire une nouvelle page pour notre
avenir. Sur l'ensemble des questions soulevées au Forum,
le Directoire a adopté 14 résolutions qui m'ont été
remises le jeudi 13 décembre dernier. Je vous livre à
présent mon commentaire sur chacune d'elles, afin d'explorer
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