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FORUM POUR LA RECONCILIATION NATIONALE

Octobre 2001

- Discours d'ouverture du Président de la République, M. Laurent GBAGBO.
- Discours du président du Forum S.E. M. Seydou ELIMANE DIARRA, en remettant les actes.

Note de présentation de la synthèse du rapport et des recommandations du Forum.

Introduction

1. L'ORGANISATION GENERALE ET LA PHILOSOPHIE DU FORUM
1.1 L'ORGANISATION GENERALE DU FORUM
1.2 LA PHILOSOPHIE DU FORUM

2. SYNTHESE DES INTERVENTIONS ET RECOMMANDATIONS DU FORUM
2.1 LES PROBLEMES POLITIQUES
2.2 LES PROBLEMES DE LA JUSTICE
2.3 LES PROBLEMES DE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE
2.4 LES PROBLEMES DE GOUVERNANCE DE L'ADMINISTRATION ET DE L'ENVIRONNEMENT
2.5 LES PROBLEMES DU SYSTEME EDUCATIF
2.6 LES PROBLEMES SOCIO-CULTURELS
2.7 LES PROBLEMES DE SECURITE
2.8 LA POLITIQUE NATIONALE D'IMMIGRATION ET LES RAPPORTS AVEC LES PAYS VOISINS
2.9 L'IMAGE DE LA CÔTE D'IVOIRE DANS LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE
2.10 LE PROBLEME DE LA LAICITE DE L'ETAT

Conclusion

Discours du Président de la République à la cérémonie de clôture du Forum

Résolutions
N°1 RELATIVE AU RESPECT DES INSTITUTIONS DE LA IIÉME RÉPUBLIQUE
N°2 RELATIVE À LA SÉCURITÉ
N°3 RELATIVE À LA JUSTICE
N°4 SUR LA NATIONALITÉ DE M. ALASSANE DRAMANE OUATTARA
N°5 SUR LES CONDITIONS DE VIE DES IVOIRIENS
N°6 SUR LE DOMAINE DU FONCIER RURAL
N°7 SUR L'ECOLE IVOIRIENNE
N°8 SUR L'IMMIGRATION
N°9 RELATIVE À LA CONDAMNATION DES COUPS D'ETAT
N°10 RELATIVE AUX PROCÉDURES JUDICIAIRES LIÉES À LA SITUATION SOCIO-POLITIQUE
N°11 RELATIVE AU GOUVERNEMENT D'UNION NATIONALE
(N°12) -
N°13 RELATIVE AUX STATUTS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, DES PRÉSIDENTS DES INSTITUTIONS, DES ANCIENS PRÉSIDENTS DE LA RÉPUBLIQUE OU CHEFS D'ETAT, DES ANCIENS CHEFS DE GOUVERNEMENT, DES ANCIENS PRÉSIDENTS DES INSTITUTIONS DE L'ETAT
N°14 RELATIVE À L'UNITÉ NATIONALE


DISCOURS D'OUVERTURE
DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
MONSIEUR LAURENT GBAGBO

Monsieur le président du Mali, cher frère, j'allais dire en même temps président de l'UEMOA, président de la CEDEAO, je suis heureux que tu sois là pour dire ce que tu as dit.
Mais même si tu n'avais pas parlé, ça aurait été beau que la CEDEAO et l'UEMOA viennent assister au moins à l'ouverture de ces débats.

Monsieur John Kufuor, mon frère, cela fait quelques jours que tu es là. Tu as pensé ta visite en Côte d'Ivoire de telle sorte que nous puissions avoir un temps de bonheur de t'avoir avec nous ici ce matin. Merci de ta présence, merci d'avoir dit ce que tu as dit, cela nous réconforte.

Monsieur le Secrétaire général de l'OUA et cher ami,
Monsieur le représentant du Secrétaire général de l'ONU,
Monsieur Charles Josselin, ministre français de la Coopération, mais représentant ici aussi la présidence belge de l'Union européenne ;
Monsieur Athanassios Theodonakis, représentant Romano Prodi, Président de la Commission européenne.

Monsieur Mario Gino, représentant de la Communauté Sant Egidio que je salue personnellement.
Ils nous ont fait vivre un bon moment de fraternité à Barcelone. Merci pour votre présence.

Messieurs les anciens Secrétaires généraux de l'OUA, je suis heureux que vous soyez là.
Mide Oumarou qui représente la francophonie, Monsieur Eden Kodjo, je ne peux pas les citer sans citer mon ami personnel Check Ousmane Diallo qui a été le directeur de cabinet d'eux tous, qui est tout droit et qui est une partie de la mémoire de l'OUA. Je suis heureux que vous soyez là.

Monsieur Adji, vice-gouverneur de la BCEAO, représentant Charles Konan Bany, que nous appelons ici Charles. Parce qu'ici, il y a tellement de Konan Bany. Il y en a même un qui est assis quelque part là-bas.
Lannon Walker, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Côte d'Ivoire qui fait tellement de missions pour essayer de recoller les fils cassés. Je voudrais ici me battre tel que toi Monsieur Alidou Ouédraogo de l'Union interafricaine des Droits de l'Homme et des Femmes ; Monsieur Albert Tevoedjré, grand frère ; je voudrais saluer ici Monsieur IIbrahima Seck, le ministre d'Etat sénégalais représentant le président Abdoulaye Wade et qui est venu à la tête d'une délégation comprenant aussi Monsieur Abdoulaye Faye, vice-président de l'Assemblée nationale du Sénégal.

Messieurs les ambassadeurs, Messieurs les responsables religieux, Madame et Messieurs les responsables des partis politiques, Messieurs les chefs coutumiers et vous tous, délégués, représentants des partis, des syndicats, des ONG, représentants des départements, des régions, Messieurs les officiers généraux et les officiers supérieurs, Messieurs les artistes, vous tous qui avez pris une part importante dans l'organisation de cette réunion, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Président de la Cour suprême, Monsieur le représentant de l'Assemblée, Monsieur le Grand Chancelier, Mesdames et Messieurs, les membres du gouvernement, je suis heureux que cette journée soit arrivée. Parce que beaucoup pensaient que ça n'allait pas arriver. Et que c'était juste les phrases d'un politicien. Pour rouler les gens.

L'ouverture de cette réunion est en elle-même une victoire que je voudrais saluer. La Côte d'Ivoire a décidé de porter sans complaisance un regard critique sur son passé. Pour se projeter dans l'avenir. Il s'agira d'obtenir une véritable catharsis pour une rédemption collective. Vous tous qui êtes venus de loin pour apporter votre contribution à cette grande œuvre, au nom de la République, je tiens à vous adresser mes vifs remerciements. Grand frère, Excellence Monsieur l'ambassadeur Seydou Diarra, vous avez toujours été, en tout cas depuis que je vous connais, au rendez-vous du devoir. En acceptant de présider et de conduire les travaux de ce Forum, et ce, malgré tous les jugements souvent malveillants, vous démontrez une fois de plus votre attachement à notre pays. Soyez-en remercié.

J'associe à ces remerciements tous ceux que vous avez cooptés et qui, spontanément ont entrepris avec vous d'écrire une nouvelle page de notre histoire. Vous tous, membres du Directoire, je vous remercie d'avance. La naissance de la Deuxième République a été faite par césarienne. Cette césarienne a endeuillé de nombreuses familles et elle a ouvert une fracture dans la nation. Durant toute ma lutte politique, j'ai toujours évité de créer soit par mon fait, soit par celui de ceux qui travaillent avec moi et qui croient à notre lutte, de créer cette fracture. D'où notre slogan devenu célèbre, " la transition pacifique à la démocratie " et son corollaire immédiat " asseyons-nous et discutons ". Mais devant la déchirure, j'ai poussé un cri du cœur lors de mon investiture le 26 octobre 2000. En disant que je ne reconnaissais plus mon pays. L'organisation de ce Forum répond à ce cri du cœur. Faire en sorte que la Côte d'Ivoire retrouve ses lettres de noblesse, faire en sorte que la Côte d'Ivoire retrouve sa vraie nature. C'est-à-dire un pays de paix, de fraternité et de responsabilité. Je dis que je ne reconnais plus mon pays. Beaucoup d'Ivoiriens avec moi, ne reconnaissent plus leur pays. Ils souhaitent savoir ce qui est arrivé. Pourquoi cela est arrivé et comment c'est arrivé. Ils souhaitent aussi savoir comment guérir le mal qui nous est arrivé. Pour répondre à toutes ces questions, il faut que les Ivoiriens acceptent de se rencontrer. Il faut qu'ils acceptent de se parler, de s'écouter et enfin de faire ensemble des projections pour un futur qu'ils souhaitent radieux. L'Etat de Côte d'Ivoire a pris toutes les précautions nécessaires pour que tous ceux dont la présence et la participation peuvent aider à comprendre les événements qui se sont déroulés ici, et à y trouver une solution pour l'avenir, l'Etat de Côte d'Ivoire, dis-je, a pris toutes les mesures pour qu'ils soient là en toute sécurité et en toute liberté. Je voudrais pour ma part donner deux indications :

Premièrement, Monsieur le Président du Forum a demandé que les personnes arrêtées et incarcérées à la suite des événements douloureux des 4 et 5 décembre 2000, des événements consécutifs à la marche du RDR, soient libérés pour ce Forum. La justice a donné son accord de principe pour une liberté provisoire. Ces prisonniers vont donc être libérés. Je ne peux que me réjouir d'une telle disposition. Je n'ai pas de doute. Cette disposition est propre à créer une atmosphère plus détendue pour des débats débarrassés de faux-fuyants.

Deuxièmement, aujourd'hui devant vous Monsieur le président du Directoire de ce Forum, devant vous délégués et représentants des partis et mouvements politiques, délégués de la société civile, des différents cultes, porte-parole et représentants de toutes les religions de notre pays. Je viens réitérer l'appel que depuis mon élection, je lance au Rassemblement des Républicains, le RDR, à ses dirigeants et à ses militants. J'invite le RDR à rejoindre le gouvernement de coalition nationale où siègent déjà le FPI, le PDCI, l'UDPCI et le PIT.

Chers amis, chers camarades, vous avez votre place, nous vous attendons. Cet appel répond à un engagement que j'ai pris avant les élections. D'abord au nom du Front populaire ivoirien (FPI), à la fête de la Liberté 2000, le 6 août 2000 précisément, en indiquant qu'une transition civile allait commencer après les élections. Ensuite devant les présidents Eyadéma du Togo, alors président en exercice de l'OUA et le président Kérékou du Bénin, président en exercice du Conseil de l'Entente. Il a été convenu que le vainqueur de l'élection présidentielle appelle toutes les formations politiques dans un gouvernement de coalition nationale. Il s'agit aujourd'hui d'honorer cet engagement au nom de la République, au nom de la réconciliation nationale que notre peuple appelle de tous ses vœux.

Mesdames et Messieurs, vous tous, d'ici et d'ailleurs, qui avez été appelés pour participer à ce Forum, la Côte d'Ivoire toute entière vous regarde. Le souffle de la Côte d'Ivoire est suspendu à votre souffle. Les yeux de la Côte d'Ivoire sont tournés vers vous. Et les oreilles tendues attendent la parole réparatrice qui sortira d'ici. Le Directoire du Forum de la réconciliation nationale a établi un calendrier de travail. On souhaite que ce programme soit suivi et que les discussions qui vont se dérouler au cours de ce Forum, quelle que soit leur apprêté, se fassent dans la sérénité et le respect de l'autre. Nous avons vis-à-vis de notre pays, un devoir de vérité. Et la vérité doit être dite. Toute la vérité doit être dite, car nous ne pouvons pas construire ce pays sur des demi-vérités qui sont aussi des demi-mensonges. Les yeux dans les yeux, nous devons nous parler, mais après, nous devons nous accepter et pardonner.

Mesdames et Messieurs, ce qui se passe ici concerne certes la Côte d'Ivoire, mais concerne également l'Afrique et par delà le monde entier. Alors, je vous souhaite une bonne réflexion pour une Côte d'Ivoire unie et prospère. Que Dieu bénisse notre pays. Je déclare ouverts les travaux du Forum de la Nation pour la réconciliation entre les filles et les fils de la Côte d'Ivoire.
Je vous remercie.

DISCOURS DU PRESIDENT DU FORUM
S.E. MONSIEUR SEYDOU ELIMANE DIARRA
EN REMETTANT LES ACTES

Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Premier ministre,
Messieurs les Présidents des institutions d'Etat,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Excellences, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs et chefs de mission diplomatique en Côte d'Ivoire,
Mesdames et Messieurs les Présidents et Secrétaires généraux des partis politiques,
Leurs Eminences, responsables des confessions religieuses,
Honorables chefs traditionnels,
Mesdames et Messieurs les membres du Directoire,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil des sages et du Conseil politique consultatif du Forum,
Excellences, Mesdames et Messieurs,

Je voudrais, en tout premier lieu, renouveler mes très sincères remerciements au Président de la République, pour sa constante et bienveillante sollicitude et pour la confiance qu'il m'a témoignée en me chargeant de la mission d'organiser, avec les membres du Directoire, le Forum pour la réconciliation nationale.
J'ai accepté cette délicate et exaltante mission parce que vous l'avez demandée.
Je l'ai accomplie avec ma conscience et ma foi en Dieu, hors de toutes pressions et collusions, guidé par le seul souci du devoir patriotique pour la sauvegarde de l'intérêt supérieur de la Nation.

Je voudrais rappeler, avec votre permission, que la mission assignée au Forum était :
" d'analyser en profondeur les causes des tensions socio-politiques qui prévalent en Côte d'Ivoire et de proposer au Président de la République les solutions, en vue de résorber la crise sociale, politique et économique, aux fins de réconcilier entre elles, toutes les composantes de la société ivoirienne.

En reprenant la déclaration pertinente du Président de la République, il nous signifiait que le Directoire du Forum " n'est ni un gouvernement bis, ni un parlement bis. "

Cela est si vrai, que j'ajouterais que nous ne sommes pas non plus une justice bis.

Nous nous sommes donc attachés à jouer notre rôle de facilitateur pour enclencher la discussion entre les leaders politiques et entre les Ivoiriens, dans cette première phase que constitue le Forum.
Dans la seconde phase, post-Forum, la discussion devra se poursuivre par des rencontres et des débats ouverts entre les principaux acteurs de la vie politique de la Nation pour avancer vers la réconciliation nationale totale.
Nous sommes au terme de nos travaux, et nous venons, les membres du Directoire, mes collaborateurs et moi-même, vous en rendre compte.
Le 7 septembre 2001 au Palais Présidentiel, vous lanciez, Monsieur le Président de la République, les travaux du Forum par la cérémonie d'investiture du Directoire. Vous donniez ainsi l'occasion à tous les Ivoiriens, d'origine et d'adoption, de parler, de se parler, de s'écouter, de se comprendre pour se pardonner mutuellement en vue de colmater toutes les brèches de la fracture sociale et politique constatée au sein de notre population.
Votre appui et votre soutien matériel ne nous ont pas fait défaut durant l'exécution de notre mission.
Je m'empresse, cependant, de souligner que cet appui et ce soutien n'ont, en aucune manière, altéré la sérénité et l'indépendance du Directoire, ainsi que la liberté d'expression du peuple ivoirien.
Les travaux du Forum se sont déroulés, sans aucun incident majeur, dans les meilleures conditions possibles et dans le respect du code de conduite que nous avions fixé, à savoir :

la neutralité,
l'indépendance et la solidarité du Directoire d'une part, et d'autre part,
la libre expression des intervenants pour dire chacun sa vérité, se repentir et pardonner.

Les principales phases du programme des travaux du Forum ont été exécutées conformément au chronogramme établi par le Directoire, avec quelques ajustements mineurs, dans l'esprit de la facilitation et pour la manifestation de la vérité.

Monsieur le Président de la République,
Excellences, Mesdames et Messieurs,
la participation de nos compatriotes et des différents acteurs de la vie de la Nation a été massive et édifiante.

La population ivoirienne s'est mobilisée pour prendre une part active aux travaux ou pour rester à l'écoute attentive du Forum.
La participation au Forum des leaders des 4 grands partis politiques, participation tant souhaitée et tant attendue par l'ensemble des Ivoiriens, a été obtenue en fin de compte. Ce qui nous a fait éviter notre velléité d'exclusion. Cela était notre rôle.
Je voudrais saisir cette occasion pour remercier, du fond du cœur, tous ceux qui nous ont apporté généreusement leurs précieux concours, sous toutes les formes, pour le succès des travaux du Forum.

A cet effet, je voudrais faire une adresse spéciale aux chefs d'Etat des pays frères et amis :
· Son Excellence Monsieur Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal,
· Son Excellence Monsieur Oumar Bongo, Président de la République du Gabon,
· Son Excellence Monsieur Gnassingbé Eyadéma, Président de la République du Togo
· Son Excellence Monsieur Alpha Oumar Konaré, Président de la République du Mali,
· Son Excellence Monsieur John Kufuor, Président de la République du Ghana,
· Son Excellence Monsieur Mathieu Kérékou, Président de la République du Bénin,
· Son Excellence Monsieur Blaise Compaoré, Président de la République du Burkina Faso.

Ils n'ont ménagé aucun effort pour nous soutenir dans nos différentes démarches et actions.
J'y associe les responsables des institutions internationales et plus particulièrement des pays européens amis.
Je félicite et je remercie chaleureusement les membres du Directoire et tous mes collaborateurs, pour leur ténacité, leur détermination, leur endurance et leur abnégation. Ils ont voulu servir la Nation. Ils ont accompli leur devoir patriotique.
J'adresse mes vifs remerciements aux membres du Conseil des sages qui ont soutenu nos travaux et y ont apporté la note de la mesure et de la pondération pour tenir compte de la complexité et de la sensibilité des sujets abordés.
Je remercie très sincèrement le Conseil politique consultatif qui a bien joué son rôle en orientant nos recommandations et résolutions vers des dispositions consensuelles.
Mes remerciements vont plus singulièrement aux chefs religieux qui nous ont permis de travailler dans l'immersion spirituelle totale.
Aux chefs traditionnels, détenteurs de nos traditions, daignez accepter ici, nos respectueux remerciements.
J'adresse enfin mes remerciements appuyés aux membres statutaires du Forum, aux invités et aux intervenants qui ont consacré leur précieux temps pour participer, avec assiduité, enthousiasme et efficacité, à l'ensemble des travaux. Leur mobilisation, pour la patrie, nous a été d'un grand réconfort.
Monsieur le Président de la République, j'ai l'honneur et le plaisir de vous communiquer, à présent, les Actes du Forum constitués par :

· le rapport général du Directoire qui comporte l'analyse du contexte du Forum et des interventions, les recommandations et les résolutions du Directoire,

· les annexes au rapport général relatives :
· aux textes organiques du Forum
· au manuel de procédure du Forum
· à la charte fonctionnelle du Forum
· aux interventions en plénière
· aux communications déposées au Forum et par Internet
· aux témoignages en plénière et à huis clos
· aux fiches thématiques des interventions
· aux listes nominatives des membres du Forum et des participants.

Il vous est également remis, sous scellé, tous les documents déposés au Forum pour constituer des preuves aux déclarations de certains intervenants.

Le Forum a, au cours de ses travaux, identifié plusieurs problèmes qui sont à l'origine de la fracture socio-politique et dont les plus déterminants font l'objet de recommandations et de résolutions.

Les recommandations indiquent le contour des problèmes et les mesures d'orientation générale qu'il conviendrait de prendre et qui relèvent du domaine de la gouvernance. Les résolutions suggèrent des mesures particulières fortes, immédiates, qu'il serait souhaitable de prendre en compte pour résoudre des problèmes précis et importants, en vue de commencer à résorber la fracture socio-politique.

Les problèmes identifiés par le Forum sont liés aux impératifs de :
· réconciliation nationale
· bonne gouvernance
· sécurité
· bon fonctionnement des partis politiques
· l'immigration
· redynamisation de la coopération internationale
· modernisation et de relance de l'économie nationale
· justice
· promotion et de protection sociales
· l'école et de la jeunesse
· de la presse et des médias

Monsieur le Président de la République,
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Je voudrais vous assurer que l'organisation du Forum a permis de réaliser une avancée notable sur la voie de la réconciliation.
Nous sommes en mesure, maintenant d'observer que nous regardons tous dans la même direction.

Je citerai quelques indicateurs :
· la parole a été libérée : les Ivoiriens et même les non Ivoiriens ont parlé. La libération de la parole a soulagé l'esprit des uns et des autres pour le prédisposer à la concorde et à la paix. La réelle volonté des Ivoiriens à se réconcilier a été mise en exergue.

· L'invocation de Dieu et les nombreuses références à la Sainte Parole ont caractérisé la quasi-totalité des communications, et laissent penser que les intervenants veulent la véritable paix durable qui repose sur la volonté de Dieu et des hommes,

· Des leaders politiques, restés longtemps en exil intérieur et extérieur, ont regagné leur pays, leurs familles génétiques et politiques, sans incident,

· La trêve sociale et politique a été observée par l'ensemble des acteurs de la vie de la Nation ; même la presse a suivi et a largement couvert les travaux du Forum.

La fin des travaux du Forum ne signifie nullement que la réconciliation nationale est réalisée. Le processus est cependant engagé.

En effet, la réconciliation est un long processus. Elle relève d'une dynamique politique qu'il faudra impulser, au cours de la seconde phase, par des comportements nouveaux, la mise en œuvre des dispositions évoquées plus haut et la prise de mesures concrètes répondant aux aspirations profondes du peuple ivoirien.
L'ambition du Forum de réaliser, entre les ivoiriens, un pacte social républicain n'est plus aujourd'hui une simple vue de l'esprit. Les fondations de ce pacte social républicain sont posées au cours de cette première phase de la réconciliation nationale.
Rousseau résumait ainsi le contrat social :
" si donc on écarte du contrat social ce qui n'est pas de son essence, on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants :chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout "
Le pacte social républicain que nous appelons de tous nos vœux est, selon notre entendement, un ensemble équilibré de valeurs éthiques, morales, et de comportements dont l'observance conduit chaque acteur de la vie de la Nation, notamment les acteurs politiques, dans l'humilité et la dignité, à accepter de déployer l'effort nécessaire pour faire un pas vers l'autre dans l'intérêt général.

· L'autre, c'est l'adversaire politique, mais non l'ennemi à abattre par tous les moyens ;
· L'autre, c'est le concurrent économique, mais non la personne à éliminer ;
· L'autre, c'est le frère ivoirien, ou la sœur ivoirienne, mais non le ressortissant du Nord, du Sud, du Centre, de l'Ouest ou de l'Est ;
· L'autre, c'est le frère ou la sœur d'Afrique et du monde, mais non l'étranger envahissant ;
· UN PAS DE CHACUN VERS L'AUTRE EST UN PAS VERS L'UNION ;
· UN PAS VERS L'UNION EST UNE AVANCEE VERS LA COHESION, L'UNITE DE LA NATION ET LA COEXISTENCE PACIFIQUE.

L'ensemble équilibré des valeurs et comportements du pacte social républicain sont entre autres :
· L'humilité et la sagesse
· La sincérité et l'ouverture d'esprit pour un dialogue fraternel permanent et franc, en vue de prévenir et de gérer au mieux les conflits
· Le bannissement des divisions régionales ou tribales, ethniques, sociales et religieuses,
· Le refus de la violence comme mode d'expression de la justice et comme moyen de lutte politique
· Le développement de la démocratie et la condamnation des coups d'Etat comme moyen d'accéder au pouvoir,
· La référence à l'Etat de droit, l'application et le respect du droit pour le règlement de tous litiges ou conflits, en tournant résolument le dos à l'impunité et à l'injustice,
· La sauvegarde de la cohésion et de l'unité nationale, comme valeurs fondamentales, quels que soient les intérêts individuels ou collectifs en jeu,
· La culture de l'hospitalité ivoirienne par le brassage des peuples et des communautés de toute origine.

Monsieur le Président de la République, le pacte social républicain doit être l'aboutissement heureux du processus de réconciliation nationale :
· C'est d'abord un pacte : c'est-à-dire un engagement moral volontaire, consensuel et contractuel, pour la paix, de tous les leaders politiques et acteurs impliqués dans la vie de la Nation,
· C'est ensuite un pacte social : c'est-à-dire qu'il est conçu et conclu par la communauté et pour la communauté, chacun apportant de sa personne et de ses talents, dans un esprit de don et de partage équitable des fruits de ce pacte,
· C'est enfin un pacte social républicain : c'est-à-dire qu'il est initié, conclu et appliqué dans le strict respect des règles et des institutions républicaines.

Un tel pacte va, à n'en pas douter, défrayer la chronique et bouleverser les habitudes acquises.
Oh ! Pour certains, il sera tout simplement utopique !
Il faudra cependant le réaliser contre vents et marées, avec beaucoup de ténacité et de sérénité, car il nous permet, non seulement de sortir de la porte étroite, mais il nous conduit vers la voie royale qui constitue le déterminant principal de la vraie réconciliation et de la cohésion de l'unité nationale durable, souhaitées par chacun et par tous.
Vous avez affirmé, Monsieur le Président, à maintes reprises, votre ferme volonté politique de voir les Ivoiriens réconciliés les uns avec les autres pour engager ensemble, dans la cohésion, la justice et la paix durable le développement harmonieux de notre beau pays.
Notre mission n'a pas pour objet d'ajouter la tension à la tension, mais surtout et fondamentalement de résorber cette tension.
C'est le sens des recommandations et des résolutions qui vous seront présentées dans quelques instants. Je souhaite que ces recommandations et résolutions du Forum y contribuent largement.
Je voudrais clore mon propos en vous invitant tous à partager avec moi, l'espoir de la renaissance d'une Côte d'Ivoire de PAIX et de DIALOGUE, UNE et INDIVISIBLE, riche de sa DIVERSITE CULTURELLE et de ses POTENTIALITES naturelles et économiques.
QUE DIEU BENISSE LA CÔTE D'IVOIRE !

Je vous remercie.

NOTE DE PRESENTATION DE LA SYNTHESE DU RAPPORT
ET DES RECOMMANDATIONS DU FORUM

INTRODUCTION

La libération de la parole et de l'écriture, dans un esprit de vérité, de repentance et de pardon mutuel, a été le principe de base qui a guidé les travaux du Forum.
Il convient de souligner, aux Ivoiriens et aux amis de la Côte d'Ivoire, que ces travaux se sont déroulés dans la totale transparence et la liberté de parole et d'action, notamment en matière de programmation et d'exécution des actions jugées nécessaires par le Directoire.
L'organisation du Forum pour la réconciliation nationale répond au besoin impérieux de restaurer la cohésion de l'unité nationale ébranlée par les tensions sociales et politiques depuis quelques années.
La mission du Forum est d'offrir un cadre de dialogue et d'échanges aux Ivoiriens pour " analyser en profondeur les causes des tensions socio-politiques qui prévalent dans notre pays et de proposer au président de la République les solutions susceptibles de résorber la crise sociale, politique et économique et de réconcilier entre elles toutes les composantes de la société ivoirienne. "

La finalité du Forum est d'enclencher le processus de réconciliation et de conclure, à terme, un pacte social républicain avec les différents acteurs de la vie de la Nation.

Ce pacte social républicain devait conduire :
· à l'instauration d'un esprit sain et sincère de dialogue fraternel et d'échanges positifs
· au bannissement des divisions régionales ou tribales, ethniques, sociales et religieuses
· à la promotion d'une économie performante dont les fruits sont répartis entre tous les Ivoiriens, individuellement ou collectivement
· à la sauvegarde de la cohésion et de l'unité nationale, comme valeur éthique, quels que soient les intérêts en cause
· à l'affirmation de l'hospitalité ivoirienne par le brassage des peuples et communautés de toutes origines
· à la référence à l'Etat de droit et l'application du droit pour le règlement de tous les litiges et conflits.
Pour engager les échanges dans les meilleures conditions possibles, sur la base de la parole libérée, des thèmes indicatifs, donc non exclusifs, ont été proposés par le Forum, à savoir :
· les problèmes politiques
· la gouvernance
· les problèmes socioculturels
· les problèmes de sécurité
· la politique nationale d'immigration et les rapports avec les pays voisins
· les propositions pour redorer l'image de la Côte d'Ivoire dans la communauté internationale.
Les Ivoiriens et non Ivoiriens vivant en Côte d'Ivoire et hors de la Côte d'Ivoire ont manifesté un grand intérêt pour le Forum. Ceux qui ont pris part aux travaux du Forum y ont mis tout leur cœur et apporté volontairement leurs témoignages, leur expertise technique et politique.

1. L'ORGANISATION GENERALE
ET LA PHILOSOPHIE DU FORUM

1.1 L'ORGANISATION GENERALE DU FORUM

1.1.1 La mise en place des organes et des procédures de fonctionnement du Forum

La mise en place des organes
Institué par décret n°2001-510 du 28 août 2001, le Forum pour la Réconciliation nationale a été installé officiellement le 7 septembre 2001 au Palais de la Présidence, par son Excellence Monsieur Laurent Gbagbo, Président de la République.
La cérémonie d'investiture s'est déroulée en présence des représentants des grands corps de l'Etat, des partis politiques, des confessions religieuses, des chefs traditionnels, des syndicats, des associations et du corps diplomatique.
Le Directoire, organe exécutif du Forum, est dirigé par un président, son Excellence Monsieur Seydou Elimane Diarra, et composé de 12 autres personnalités. Le Directoire du Forum est assisté par les organes suivants :
· des conseillers du Président
· un Secrétariat permanent
· un Comité d'organisation
· un Comité financier
· un Comité scientifique
· un Conseil des sages
· un Conseil politique consultatif

Les procédures de fonctionnement
Le Directoire a, pendant un mois, élaboré le manuel de procédures et les autres textes afférents à l'organisation du Forum notamment :
· le manuel des procédures
· le chronogramme
· la liste des thèmes indicatifs
· la liste des membres statutaires
· la charte fonctionnelle

1.1.2 Le déroulement des travaux du Forum

La cérémonie d'ouverture :
La cérémonie officielle d'ouverture des travaux a eu lieu le 09 octobre au Palais des Congrès de l'Hôtel Ivoire en présence
· du Président de la République S.E. Monsieur Laurent Gbagbo,
· des chefs d'Etat du Ghana, S.E. Monsieur John Kufor et du Mali S.E. Monsieur Alpha Oumar Konaré, président en exercice de la CEDEAO,
· du Secrétaire général de l'Organisation de l'Unité Africaine, S.E. Amara Essy,
· du représentant du Secrétaire général de l'Organisation des Nations unies
· du ministre français délégué à la Coopération et à la Francophonie, représentant le président de l'Union européenne et de plusieurs autres hautes personnalités étrangères.

Les travaux du Forum

Le Forum a démarré ses travaux par des missions d'information et de sensibilisation du Directoire, tant à l'intérieur de la Côte d'Ivoire (les 19 chefs-lieux de régions) qu'à l'extérieur (France, Sénégal, Togo, Mali, Burkina Faso et Gabon).
Les travaux en plénières ont débuté en présence des membres statutaires, le 10 octobre 2001 au Palais de la Culture de Treichville et se sont poursuivis jusqu'au 30 octobre 2001 selon le chronogramme établi par le Directoire.
Les auditions des communautés étrangères ont eu lieu le 05 et le 06 novembre 2001 en séance plénière.
Les séances d'audition des témoins et de tout sachant se sont déroulées les 7, 8, 9 et 10 novembre 2001, uniquement devant les membres des organes du Forum et les chefs traditionnels.
Les témoignages à huis clos ont été organisés le 12 novembre 2001. Ils ont fait l'objet d'enregistrement, mais n'ont pas été diffusés.
Pendant les auditions des témoins et de tout sachant, Maître Dape Sylvain, huissier de justice, près le tribunal et la Cour d'appel d'Abidjan, commis par le Président du Forum, a dressé les procès-verbaux et réceptionné les pièces remises au Directoire.
Les interventions des leaders des 4 grands partis politiques ont eu lieu le 13 novembre 2001 pour S.E.M Henri Konan Bedié et S.E.M Laurent Gbagbo, le 26 novembre 2001 pour le Général Robert Guéi et le 1er décembre 2001 pour Monsieur Alassane Ouattara.
Au total, les travaux du Forum ont permis d'enregistrer :
· 216 interventions en séances plénières,
· 57 témoignages en plénières et à huis clos,
· 51 communications, soumises à contributions diverses,
· 500 participations et contributions par Internet.
Il faut y ajouter les 63.500 visites reçues sur le site Internet du Forum, dont 42,6% en provenance de l'Amérique du Nord et 14,9% de l'Europe.
Durant les travaux du Forum, l'esprit de cordialité et de respect mutuel a été observé, même si la courtoisie et la mesure n'ont toujours pas été de mise de la part de certains intervenants.
Il convient de rappeler que les interventions et communications au Forum ont été rendues publiques, et pour la plupart, diffusées en direct par la radio, la télévision et par Internet pour permettre au monde entier de prendre une part active au dialogue social et politique instauré à l'occasion de ce Forum.

1.2 LA PHILOSOPHIE DU FORUM

A la séance d'ouverture, le président du Directoire a défini la philosophie du Forum par la trilogie :
· vérité
· repentance
· pardon
Le Forum y a ajouté un 4ème principe :
· la justice.

1.2.1 Du principe de la vérité
Les intervenants, dans la quasi-totalité, ont dit leur part de vérité, notamment sur leurs ressentiments et sur les conséquences de la crise socio-politique telles que perçues par eux.
La vérité sur les causes profondes de la fracture a été controversée et parfois éludée sur le fonds pour diverses raisons : calcul politique, manque de courage, ignorance, souci de préserver une certaine opinion déjà répandue ?
Toutefois, le fait de parler a soulagé ceux qui ont pris la parole et les groupes qui les soutiennent ; l'effet de catharsis a pleinement joué.

1.2.2 Du principe de la repentance
Des fautes lourdes de gouvernance et des dérives graves ont été révélées dans la conduite des affaires administratives, économiques et politiques du pays (coup d'état militaire, mauvaise gestion des ressources de l'Etat, violences et violations des droits et libertés individuelles et collectives, propagande contre la Côte d'Ivoire…).
Cependant, peu de fautes précises ont été reconnues par la grande majorité des intervenants, notamment les partis politiques. Tous ont été victimes et non coupables ! C'est l'autre qui a commis la faute ou a offensé. C'est donc à l'autre de reconnaître cette faute.
Toutefois, il faut souligner que quelques intervenants ont fait acte d'une sincère repentance.

1.2.3 Du principe du pardon
D'une manière générale, le pardon a été demandé de façon globale, sans aucune précision sur le motif du pardon sollicité. C'est la confirmation que la quasi-totalité des intervenants se sentent victimes plutôt que coupables.
Il n'y a pas eu, à l'exception de quelques intervenants, d'acceptation explicite du pardon, en raison de son caractère général. Toutefois, il ressort des différentes auditions un réel sentiment fortement partagé par tous ceux qui se sentent victimes, de vouloir pardonner.

1.2.4 Du principe de la justice
L'injustice, l'impunité et l'arbitraire ont été dénoncés par les participants au Forum.
La justice ivoirienne a été décriée. Les membres de l'appareil judiciaire ont fait leur mea culpa. Ils se justifient par l'insuffisance des moyens matériels et des ressources humaines qui les soumettent à de très fortes et malveillantes tentations, auxquelles certains d'entre eux cèdent bien souvent.
En raison des enjeux que représente l'indépendance du pouvoir judiciaire, des mesures d'accompagnement doivent être étudiées pour rendre cette indépendance effective, en évitant un conservatisme camouflé des gouvernants ou des excès et abus du pouvoir judiciaire.
La justice a été réclamée pour les victimes d'octobre 2000, dont le charnier de Yopougon.

2. SYNTHESE DES INTERVENTIONS
ET RECOMMANDATIONS DU FORUM

Les thèmes majeurs qui ont dominé le Forum pour la Réconciliation nationale, en raison de leur fréquence dans les interventions, sont au nombre de dix (10) :
· Les problèmes politiques
· Les problèmes de justice
· Les problèmes de développement économique
· La gouvernance de l'administration et de l'environnement
· Les problèmes du système éducatif
· Les problèmes socioculturels
· Les problèmes de sécurité des biens et des personnes
· La politique nationale d'immigration et les rapports avec les pays voisins
· La question religieuse, notamment la laïcité de l'Etat
· L'image de la Côte d'Ivoire, à redorer, au sein de la communauté internationale.

2.1 LES PROBLEMES POLITIQUES

2.1.1 La ré-instauration du multipartisme en 1990
Si le multipartisme a, depuis sa ré-instauration en 1990, été accueilli avec espoir, beaucoup d'Ivoiriens pensent que ce nouveau contrat politique devrait être appliqué après une période d'adaptation qui aurait permis d'en définir toutes les règles du jeu.
Le fait d'avoir occulté, au plan politique, cet aspect du problème, a engendré plusieurs événements dramatiques qui ont endeuillé la Côte d'Ivoire, notamment le boycott actif en 1995 et les événements consécutifs aux élections d'octobre 2000, tous ayant fait des centaines de morts et de nombreuses victimes handicapées.
Néanmoins, pour la majorité des intervenants, ces événements ne doivent pas remettre en cause la légitimité des institutions républicaines mises en place au terme de la période de transition militaire, après les élections générales de 2000.
Le Forum recommande de consolider cette nouvelle étape de notre histoire démocratique par :
· L'expression, pleine et entière, de la démocratie moderne enrichie par nos valeurs traditionnelles ;
· la mise en place d'un véritable code de conduite des leaders et de fonctionnement des partis politiques ;
· l'instauration d'une véritable démocratie par la séparation effective des pouvoirs ;
· l'indépendance réelle de ces pouvoirs par la mise en place d'un cadre institutionnel adéquat et de moyens de fonctionnement appropriés ;
· la maîtrise institutionnelle et matérielle des mécanismes électoraux.

2.1.2 La révision de la Constitution
La loi fondamentale adoptée en juillet 2000 par plus de 86% des voix des électeurs, divise encore les Ivoiriens, qui l'ont exprimé au cours du Forum.
Le Forum a, à ce sujet, noté trois positions distinctes :
· une première tendance, qui constitue la majorité des intervenants, souhaite le maintien en l'état de la constitution ;
· une seconde tendance préconise l'expérimentation de cette loi fondamentale sur une période significative pour la consolider et pour en déceler les faiblesses éventuelles dans son application. Sa révision pourrait être envisagée plus tard en respectant les dispositions constitutionnelles en la matière ;
· une troisième tendance, minoritaire, demande la révision de cette loi, surtout en ses articles litigieux, avec comme corollaire la reprise des élections générales.
Le Forum, après analyse de ces différents points de vue exprimés par les intervenants, recommande :
· la non révision, immédiate ou à court terme, de la constitution ;
· une étude littéraire de la Constitution, par un comité de juristes indépendants, pour relever les équivoques ou incohérences éventuelles de droit et de principe de certaines dispositions, en vue de proposer, après une période significative de pratique et si cela s'avère nécessaire, une reformulation qui clarifie, au plan du droit constitutionnel, ces dispositions tout en maintenant l'esprit de ladite Constitution.

2.1.3 Le coup d'Etat de décembre 1999
Le coup d'Etat du 24 décembre 1999, avec le recul, constitue aujourd'hui pour la majorité des intervenants au Forum, une épreuve très dure sur le chemin de la construction de l'unité nationale.
Il découle, selon eux, d'une situation antérieure qui se caractérise par une accumulation des mécontentements généralisés et donc une montée en périls. Il a institué une transition difficile et périlleuse avec tous les dérapages que le pays a connus.
Néanmoins, certains participants pensent que le coup d'Etat a sauvé la Côte d'Ivoire et la démocratie, en débloquant la situation de tensions persistantes nées du problème de succession de Félix Houphouët-Boigny, des événements des élections de 1995 et des problèmes liés à la citoyenneté de Monsieur Alassane Ouattara.

Le Forum recommande :
· la condamnation du coup d'Etat du 24 décembre 1999 ;
· le non recours au coup d'Etat comme moyen d'accéder au pouvoir ; seule la démocratie doit être l'unique moyen à utiliser.
· l'introduction de la culture démocratique, en aval, par l'enseignement civique et moral à l'école, et en amont, par la promotion d'une Justice indépendante qui arbitrera les conflits sociaux entre les citoyens d'une part, entre les citoyens et l'Etat d'autre part ;
· la maîtrise des mécanismes électoraux par la stricte observance du principe de l'indépendance de la commission nationale chargée des élections, dans la désignation de ses membres et dans son fonctionnement.

2.2 LES PROBLEMES DE LA JUSTICE
Les problèmes de la Justice exposés au Forum, sont le manque de crédibilité et d'indépendance à l'égard du pouvoir exécutif, des pouvoirs politiques et de l'argent.
Les intervenants sur cette question ont relevé, avec force, cette insuffisance et mis en évidence la nécessité d'instaurer un pouvoir judiciaire indépendant et le besoin de parvenir à la moralisation de la vie publique.
Ils ont également dénoncé l'insuffisance des moyens matériels et des ressources humaines de la Justice. Les membres de l'appareil judiciaire justifient leurs fortes et malveillantes tentations, auxquelles certains d'entre eux cèdent bien souvent, par cette insuffisance des moyens.
Des intervenants estiment que certaines tensions sociales trouvent leur origine dans les conséquences des décisions de justice partiales et qui sont à géométrie variable.
Au-delà de ces aspects touchant à l'indépendance, les intervenants sur cette question de justice, ont déploré l'état d'esprit de l'ensemble des justiciables ivoiriens qui consiste, lorsqu'ils ont une procédure judiciaire pendante, à chercher à exercer des pressions, de toutes sortes, sur le juge en charge de leur dossier.
La justice a été exigée pour les victimes d'octobre 2000 et le charnier de Yopougon. En effet, certains intervenants au Forum sont mécontents parce qu'ils estiment que la lumière n'est pas faite sur le charnier et demandent la reprise de ce dossier.

Le Forum, à l'analyse de toutes ces considérations, recommande :
· le renforcement des capacités institutionnelles et matérielles de la Justice pour mettre le système judiciaire dans les conditions optima de fonctionnement et d'affirmation de son indépendance ;
· la formation et le perfectionnement des magistrats, des greffiers, des huissiers et autres partenaires de justice, en quantité et en qualité suffisants ;
· la reprise du dossier des victimes d'octobre 2000, dont le charnier de Yopougon, pour faire la lumière et situer les responsabilités ;
· l'amnistie générale pour les personnes jugées, reconnues coupables et qui se repentent.

2.3 LES PROBLEMES DE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE
Il ressort des diverses interventions au Forum, que la Côte d'Ivoire a connu trois périodes de développement économiques dont les deux premières sont absolument contrastées :
· La période de croissance forte des 20 premières années de l'indépendance (1960-1980) ;
· La période de 1981 à 1993 caractérisée par une crise économique aiguë ;
· La période d'embellie économique après la dévaluation du FCFA, de 1994 à 1998.
Les problèmes de développement économique saillants évoqués par les participants au Forum sont :
· les inégalités du développement régional : toutes les régions de la Côte d'Ivoire se sentent victimes de cette situation ;
· la reprise des relations avec les bailleurs de fonds pour amorcer la relance économique ;
· la lutte contre la pauvreté et la cherté de la vie qui n'a pas encore donné de résultats encourageants ;
· la mise en œuvre de la politique de régionalisation du développement pour une redistribution équitable des fruits de la croissance ;
· la mauvaise utilisation et allocation des ressources financières ;
· le harcèlement fiscal des entreprises et des ménages.

Le Forum recommande :
· l'exigence de la bonne gouvernance économique ;
· la création d'un cadre de réflexions approfondies sur la modernisation et la relance de l'économie nationale : le Forum pour la modernisation et la relance économique ;
· la prise de mesures urgentes, intégrées dans le cadre général de la lutte contre la pauvreté, pour juguler les effets pervers de la hausse incontrôlée du coût de la vie ;
· la lutte contre les disparités régionales par la poursuite et le renforcement de la politique nationale de décentralisation et de régionalisation du développement ;
· l'assainissement des conditions d'exercice de l'activité économique (corruption, trafic d'influence, harcèlement fiscal…) ;
· le développement de la création d'emplois et de l'initiative privée
· la modernisation des différents secteurs d'activités économiques par le renforcement des capacités scientifiques et technologiques.

2.4 LES PROBLEMES DE GOUVERNANCE DE L'ADMINISTRATION ET DE L'ENVIRONNEMENT

2.4.1 La gouvernance de l'administration :
Le Forum pour la Réconciliation Nationale a été l'occasion pour toutes les composantes de la société ivoirienne de s'exprimer sur toutes les questions concernant les différents aspects de la vie de la Nation.
La quasi-totalité des intervenants ont dénoncé :
· la mauvaise gestion des fonds publics et les scandales financiers qui ont défrayé la chronique ces dernières années ;
· l'impunité des crimes financiers et de sang ;
· les disparités et l'insuffisance du développement régional ; même les représentants des régions où d'importants investissements publics ont été réalisés partagent cette opinion générale ;
· les conflits du foncier rural qui ont provoqué de graves incidents entre nationaux, entre nationaux et étrangers venant des pays voisins, trouvent leur origine dans la destruction massive et incontrôlée des forêts et dans l'inadéquation entre le droit foncier traditionnel et le droit foncier légal d'avant 1998 ;
· la fiscalité qui est lourde, inefficace, et ne semble pas une incitation ni à la création, ni à la pratique d'activités économiques créatrices d'emplois et de richesses ;
· le système judiciaire, clé de voûte de la stabilité des institutions, de l'économie et de la société, connaît de nombreux dysfonctionnements ;
· la presse et les médias sont les nombreux dérapages incontrôlés par les gouvernants ont entretenu et exacerbé les tensions socio-politiques de ces dernières années.

Le Forum note que la bonne gouvernance est un facteur déterminant de la cohésion sociale et du développement durable. Aussi recommande-t-il qu'une attention particulière soit apportée à toutes les questions qui y touchent, notamment par :
· la création d'un observatoire de la gouvernance pour suivre l'évolution des indicateurs politiques, économiques et sociaux ;
· la transparence et la responsabilisation dans la gestion des affaires et des relations publiques ;
· la mise en place d'une procédure de recouvrement, souple mais efficace, des fonds publics détournés ;
· le règlement des conflits fonciers, sociaux et politiques pour restaurer la cohabitation pacifique des populations, de toutes origines, vivant sur le territoire ivoirien ;
· la liberté de la presse, assortie du contrôle du respect strict de l'éthique et de la déontologie ;
· une meilleure et équitable répartition régionale des fruits de la croissance économique pour compenser les sacrifices consentis par toutes les couches sociales du pays ;
· la modernisation de l'administration par l'optimisation des circuits et la rationalisation des procédures administratives.

2.4.2 La gouvernance de l'environnement
Les interventions relatives à l'environnement en Côte d'Ivoire, ont relevé la grande pression qui s'exerce sur les ressources forestières avec des conséquences dramatiques sur les variations climatiques. Il en est de même de la dégradation accélérée des terres et des plans d'eau, dont la mauvaise gestion conduit à la pollution et à la dégradation du cadre de vie.
De même, l'urbanisation incontrôlée et la paupérisation d'une frange importante de la population ont conduit à la création de bidonvilles dans les quartiers précaires des grandes agglomérations, avec tous les maux attachés à ce genre de concentration urbaine.

Le Forum recommande :
· -la préservation du massif forestier résiduel, la poursuite de la politique de reboisement, et la lutte contre les pollutions des plans d'eau et la dégradation des terres ;
· le renforcement et l'application des mesures relatives à la pollution industrielle ;
· le contrôle du phénomène des bidonvilles et sa prise en compte dans les plans d'urbanisation.

2.5 LES PROBLEMES DU SYSTEME EDUCATIF
Les participants ont relevé trois causes principales au niveau des problèmes qui se posent à l'Ecole ivoirienne :
· les difficultés socio-économiques ;
· la récupération politique ;
· l'instrumentalisation de l'Ecole.

2.5.1 Les difficultés socio-économiques
Selon des intervenants au Forum, l'Ecole n'a pas échappé au marasme économique des années 80 qui s'est traduit par la suppression des facilités diverses accordées aux élèves et étudiants, notamment la qualité de bourses d'études octroyées, la gratuité des transports et la subvention des repas.
L'insuffisance des capacités d'accueil, des enseignants et des moyens didactiques ou pédagogiques, ont entraîné un rendement scolaire des plus médiocres.
L'encombrement subséquent des amphithéâtres, des salles de cours, l'introduction de la violence comme moyen privilégié d'expression ou de résolution des problèmes estudiantins, ont largement contribué à la forte dépréciation actuelle de l'enseignement supérieur.
A cela, il faut ajouter l'inadaptation des contenus de formation à l'évolution du marché de l'emploi, avec pour corollaire, le chômage des jeunes diplômés.
Le Forum, après analyse de cette situation, recommande :
· la réaffirmation de la priorité à accorder l'éducation dans la société aussi bien traditionnelle que moderne ;
· la formation de la jeunesse au civisme et à l'esprit d'initiative ;
· le renforcement des capacités institutionnelles et opérationnelles de l'Ecole, de la maternelle à l'Université ;
· la recherche de la rentabilité du système éducatif par l'amélioration de la qualité de l'enseignement, l'évaluation périodique du système éducatif avec tous les partenaires de l'Ecole.

2.5.2. La récupération politique
A la faveur du vent de démocratie qui a soufflé sur les jeunes Etats africains, en 1990, l'Ecole est devenue un champ de bataille pour les partis politiques et les syndicats.
Pour les syndicats d'enseignants du second degré, la crise profonde que traverse l'école et le pays, depuis quelques années, a pour principaux responsables les animateurs des partis politiques (le PDCI-RDA, le FPI, le PIT, l'USD et le RDR).
Les instituteurs ont dénoncé, pour leur part, la haine parfois viscérale que les adultes se vouent parfois entre eux, du fait de leur appartenance ethnique, religieuse ou politique.
La Presse y joue un rôle partisan. En effet, les médias d'Etat minimisent les revendications des élèves et étudiants, tandis que les journaux proches de l'opposition suscitent au contraire, par leur soutien sans équivoque, les soulèvements des étudiants. L'Etat répond souvent par la répression, notamment sous la forme d'expéditions punitives sur les campus.
Les étudiants reconnaissent de leur coté que des mains occultes les manipulent et les amènent souvent à durcir leurs positions, malgré les efforts du gouvernement et des autorités académiques pour trouver des réponses favorables à certaines de leurs revendications.

Le Forum, devant ce constat inquiétant pour les jeunes, recommande :
· la formation de l'élève et de l'étudiant au goût de l'effort et de l'excellence ;
· la culture de la non violence dans l'esprit des étudiants ;
· l'interdiction stricte des activités politiques à l'Ecole.

2.5.3 L'instrumentalisation de l'Ecole
Les rivalités entre syndicats d'étudiants et d'enseignants à l'Université, dans les écoles, sont la réplique exacte des antagonismes existant entre le pouvoir et l'opposition. Ces syndicats et associations se saisissent souvent des débats politiques du moment et prennent fait et cause pour l'une ou l'autre partie.
Le financement occulte proposé ou octroyé par les partis politiques aux leaders étudiants pour s'attacher leur fidélité ou allégeance a été dénoncé par le Forum et identifié comme étant le principal fléau du milieu estudiantin, facteur de division et de corruption.
Le Forum, sur ce troisième point, recommande :
· la responsabilisation de la Famille dans l'éducation des enfants et des jeunes ;
· le développement de la culture démocratique ;
· la responsabilisation de la Presse nationale.

2.6 LES PROBLEMES SOCIO-CULTURELS
Les problèmes socio-culturels et identitaires, la fracture sociale qui en résulte, englobent la question ethnique, la question de l'ivoirité et la question de la promotion sociale.
Les différentes interventions au Forum permettent de tirer les conclusions ci-dessous.

2.6.1 La question ethnique
Elle a surgi au cours de ces dix dernières années, bien que les Ivoiriens reconnaissent que la question ethnique a souvent sous-tendu l'action politique par le passé. L'usage de l'ethnie comme moyen de conquête du pouvoir politique est de récente date. Ainsi, le Nord a été opposé au Sud. Des ethnies et des régions sont identifiées comme partisanes ou fiefs des différents partis politiques. L'harmonie de la mosaïque d'ethnies ivoiriennes est rompue et la coexistence pacifique des régions mise à rude épreuve.

2.6.2 La question de l'ivoirité
Les intervenants sur ce sujet peuvent être divisés en trois grandes tendances :
· pour la première tendance, le concept doit disparaître du discours politique, parce qu'il est sous-tendu par une idéologie ségrégationniste et xénophobe ;
· pour la seconde tendance, le concept est plutôt rassembleur et mobilisateur dans la mesure où il fait la promotion des valeurs identificatrices de la Nation ivoirienne
· pour la troisième tendance, le concept reste en l'état actuel insuffisamment élaboré sur le plan théorique et stratégique. La dangereuse instrumentalisation politique du concept commande sa clarification en vue d'une meilleure utilisation de celui-ci.
La question de l'ivoirité a accompagné le problème de la citoyenneté et de l'éligibilité de Monsieur Alassane Ouattara.

2.6.3 La question de la promotion sociale :
Les interventions au Forum sur cette question concernent la chefferie traditionnelle, les jeunes, la femme dans la société, les enfants handicapés et ceux de la rue.
Elles se résument comme suit :
· la chefferie traditionnelle apparaît reléguée au second plan et ne constitue plus une autorité crédible. La chefferie traditionnelle est banalisée ainsi que le patrimoine culturel dont elle est la dépositaire. Elle est devenue un instrument utilisé par le pouvoir et les partis politiques.
· la jeunesse n'a plus de repères, au plan moral et spirituel. Elle se livre, dans son ensemble, à la délinquance et à la violence parce qu'elle est écrasée par le poids du chômage et de la pauvreté généralisée.
· la femme réclame, avec force, sa promotion sociale et son intégration à tous les échelons de responsabilité politique et professionnelle.
· les enfants handicapés et ceux de la rue dénoncent l'irresponsabilité des parents et du pouvoir à leur égard ; ils demandent leur insertion sociale, sans laquelle ils constitueront des dangers pour la société.

Sur le chapitre des problèmes socioculturels, le Forum recommande :
· la valorisation des ressources humaines dans les entreprises publiques et privées ;
· la promotion socioprofessionnelle de la femme et des jeunes ;
· l'encadrement socioprofessionnel de la jeunesse en situation difficile, notamment des handicapés et des enfants de la rue ;
· la valorisation des cultures nationales tant dans le système éducatif que dans la société ;
· la mise en place d'un cadre institutionnel de la chefferie traditionnel ;
· le renforcement de la tradition des " alliances " entre groupes ethniques, dans le but de préserver la paix et de consolider l'unité nationale.

2.7 LES PROBLEMES DE SECURITE
Les communications au Forum font apparaître l'existence de liens très étroits entre le phénomène de l'insécurité en Côte d'Ivoire et les dysfonctionnements socio-politiques actuels, dont il n'est que la conséquence. Des causes internes et externes ont ainsi été identifiées.

2.7.1 Les causes internes
Elles se répartissent entre les causes socio-économiques et les causes socio-politiques :
Les causes socio-économiques
· les disparités régionales, cause de l'exode des populations du Nord vers le Sud forestier ;
· la pauvreté croissante des populations aussi bien urbaines que rurales ;
· le " malaise " de l'armée, longtemps ignorée par la population et les gouvernants, a fini par éclater au grand jour avec le coup d'Etat, portant ainsi de graves atteinte aux libertés publiques et individuelles ;
· l'insuffisance des moyens mis à la disposition des forces de sécurité nationales.
Les causes socio-politiques
· l'impunité judiciaire et l'injustice qui font que pour des faits identiques notoirement répréhensibles, certaines personnes seraient poursuivies et condamnées, alors que d'autres ne le seraient pas ;
· le problème de la citoyenneté de Monsieur Alassane Ouattara, avec les tensions socio-politiques qui en résultent, créent un sentiment d'insécurité pour certains ivoiriens ;
· le rôle négatif joué par la Presse et les médias dans le développement de la violence, et partant, de l'insécurité, a été également dénoncé.

2.7.2 Les causes externes
· la perméabilité des frontières et l'insuffisance des contrôles ont favorisé " l'immigration incontrôlée ". Celle-ci a rompu la cohabitation pacifique des populations autochtones et étrangères, avec de graves conflits fonciers en milieu rural. En effet, le dernier recensement de 1998 fait état d'une population non ivoirienne d'environ 4 millions d'habitants, soit 26%. En l'espace de 20 ans, cette population a triplé. Cela s'est traduit par la mainmise des étrangers sur les secteurs clés de l'économie nationale, et renforcé le sentiment de marginalisation des Ivoiriens. A contrario, les étrangers ont exprimé les nombreuses frustrations dont ils sont l'objet et qui renforcent leur sentiment d'insécurité ;
· les guerres dans les pays limitrophes et leurs conséquences
Le Forum a également retenu comme source tangible d'insécurité en Côte d'Ivoire, les combats fratricides dans les pays frontaliers, tels le Libéria, la Guinée et la Sierra Léone. L'entrée massive des armes de guerre sur le territoire ivoirien consécutivement à ces conflits, offre les moyens d'accéder à une criminalité plus dévastatrice, en même temps qu'elle constitue une menace permanente pour la paix civile en Côte d'Ivoire.
· les campagnes de dénigrements de la Côte d'Ivoire à l'extérieur a eu un impact négatif sur la sécurité intérieure et sur l'économie. Ces campagnes ont provoqué la fuite des capitaux et la méfiance des investisseurs potentiels, tous deux facteurs de récession économique et de marasme social, eux-mêmes générateurs d'insécurité.

Le Forum, en matière de sécurité, recommande :

Au plan national

· le contrôle des frontières
· le renforcement des capacités institutionnelles et opérationnelles des Forces de Sécurité et de l'Ordre, ainsi que leur coopération ;
· la sensibilisation et l'information de la population pour leur coopération dans la lutte contre le banditisme et la criminalité ;
· la restauration de la mission d'appui au développement des Forces Armées Nationales ;
· le déploiement systématique des forces de sécurité sur tout le territoire national, au besoin en associant les forces armées ;
· la multiplication des contrôles de pièces d'identité dans le respect des droits humains ;
· l'identification sécuritaire des individus vivant en Côte d'Ivoire.

Au plan international

· la révision et l'actualisation des accords de défense et de sécurité existants ;
· l'harmonisation des législations nationales en matière de sécurité avec les pays voisins ;
· la redynamisation de l'OIPC-Interpol.

2.8 LA POLITIQUE NATIONALE D'IMMIGRATION ET LES RAPPORTS AVEC LES PAYS VOISINS
Son choix du libéralisme économique, son hospitalité légendaire et ses atouts économiques ont fait de la Côte d'Ivoire un pays d'attrait dans la sous-région.
Ces conditions ont favorisé une forte immigration qui représente aujourd'hui un taux de 26% de la population vivant en Côte d'Ivoire. Des intervenants ont révélé que, selon une enquête internationale faite par le Centre de Recherches et d'Etudes en Population (CEPR) basé à Bamako, la Côte d'Ivoire a le taux le plus élevé et le Sénégal qui vient en deuxième position dans la sous-région, a un taux d'immigrés de moins de 2%.
A l'instar des ensembles économiques régionaux qui se font ici et là dans le monde, l'Afrique veut aussi former son marché. L'UEMOA en est un précurseur dans la sous-région. Mais comme s'interrogent les intervenants, ce marché peut-il se développer si les ressortissants de la Côte d'Ivoire sont empêchés d'activités chez eux par des monopoles de fait et dans la sous-région ?
En revanche, les communications faites par les communautés étrangères vivant en Côte d'Ivoire, semblent affirmer que le développement de celle-ci repose en fait sur l'effort de leurs ressortissants. Leur " exclusion " des activités économiques ou de la Côte d'Ivoire, bien qu'ils n'en donnent aucun exemple précis, serait une injustice.
D'autres intervenants rappellent que les étrangers, s'ils ont contribué au développement du pays, ont toujours profité des retombées de la croissance économique du pays, comme en témoignent les services sociaux dont ils bénéficient largement et les transferts de leurs revenus vers leurs pays respectifs.

Le Forum, s'appuyant sur les propositions des intervenants, recommande :
· l'identification séparée des immigrés vivant en Côte d'Ivoire et des nationaux ;
· l'interdiction aux immigrés de se mêler des problèmes politiques de la Côte d'Ivoire ;
· l'élaboration d'un plan d'insertion des nationaux dans les secteurs d'activité économique dominés par les étrangers.

2.9 L'IMAGE DE LA CÔTE D'IVOIRE DANS LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE
De nombreux intervenants ont regretté les temps jadis où la Côte d'Ivoire était considérée comme le pays modèle, respecté de tous, et où venaient s'abreuver à la source de la sagesse du fondateur de la Nation Félix Houphouët-Boigny, tous les leaders, non seulement de la sous-région, mais de toute l'Afrique, voire du monde.
La diplomatie ivoirienne pouvait se targuer d'être l'une des plus avisées grâce à l'institutionnalisation du dialogue comme arme privilégiée de négociation.
Paradoxalement, les dernières années donnent une autre image de la Côte d'Ivoire qu'il est urgent de restaurer et de redorer dans la communauté internationale.
La rupture, pendant la période de transition militaire, des relations avec les institutions de financement bilatéral et multilatéral, notamment avec l'Union européenne et les institutions de Bretton Woods, a constitué un sérieux handicap pour le développement du pays.

Le Forum, sur ce chapitre important, recommande :
· la normalisation et la consolidation de la coopération sous-régionale et africaine, ainsi que la redynamisation de la coopération internationale avec le reste du monde
· le renforcement périodique des capacités des représentations diplomatiques
· la facilitation de la promotion des expertises ivoiriennes dans les organismes internationaux
· le respect de tous les engagements internationaux de la Côte d'Ivoire

2.10 LE PROBLEME DE LA LAICITE DE L'ETAT
De nombreux intervenants au Forum ont évoqué le problème de la laïcité de l'Etat, en le liant au problème chrétiens-musulmans.
La Côte d'Ivoire est un Etat laïc où l'on observe une diversité de confessions religieuses, expression d'une véritable liberté des cultes.
Les représentants des confessions religieuses estiment, cependant, que l'Etat n'applique pas à tous un traitement égalitaire. A cet égard, les chrétiens seraient favorisés par rapport aux musulmans, ce qui crée des frustrations et des conflits plus ou moins ouverts.
L'attitude de certains religieux qui s'impliquent fortement dans les affaires politiques en soutenant certains leaders a été dénoncé. Cette attitude a conduit à la dégradation des relations confraternelles entre autorités publiques et confessions ou associations religieuses.

Le Forum, sur la question religieuse, recommande :
· la définition du concept de la laïcité et les obligations qui en résultent pour l'Etat, les gouvernants et les fidèles ;
· la mise en place d'un cadre œcuménique de concertation des confessions religieuses accepté par tous ;
· la non immixtion des chefs religieux dans les affaires politiques.

CONCLUSION

Parvenus au terme de notre présentation du Rapport Général sur le Forum pour la réconciliation nationale, et après lecture des recommandations du Directoire au Président de la République, il nous faut conclure. Et ce sera par un appel. Un appel à la raison tout d'abord, un appel au sens patriotique ensuite et un appel à l'Amour et à la Fraternité enfin.

· 1. Appel à la raison parce que s'agissant de notre chère et belle Côte d'Ivoire, il nous faut prendre garde pour les uns de ne pas céder à l'indignité contre la mère patrie et pour les autres de ne pas détruire le peu que nous avons bâti ensemble en 108 années d'existence de notre pays. Si nous n'avons pas encore connu en Côte d'Ivoire la guerre civile qui a ravagé des pays frères, à nos frontières, il n'est nullement nécessaire d'en faire l'amère expérience pour s'en détourner à jamais.

· 2. Appel au sentiment patriotique, car il s'agit aujourd'hui plus que jamais aujourd'hui de s'engager résolument dans la conclusion d'un Pacte Social, par lequel tous les partenaires au développement de la Côte d'Ivoire, nationaux et non nationaux, s'engagent à préserver le climat de paix absolument nécessaire à la construction d'un Etat de droit, moderne et prospère. De ce point de vue, le processus qui s'engage aujourd'hui, avec comme symbole fort le Forum pour la réconciliation nationale, doit nous paraître à tous irréversible. Il faut, pour aider à cela, faire montre d'humilité constructive, d'esprit de tolérance et de solidarité agissante. Les Ivoiriens l'ont prouvé tout au long de ce Forum. Le pays a besoin de tous ses fils et filles pour tracer les sillons d'un avenir plus radieux. Il s'agit pour la poursuite du progrès de l'Humanité de présenter au monde le génie africain en général et le " savoir-faire ivoirien " en particulier.

· 3. Appel à vivre ensemble dans l'amour et la Fraternité enfin, et ceci est la résultante des deux appels précédents. Sont principalement interpellées ici les vertus caractéristiques de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, à savoir l'Hospitalité et la Foi. L'hospitalité, on ne le dira jamais assez est Amour et cela, les Ivoiriens le démontrent abondamment dans leur vie quotidienne comme l'ont encore confirmé récemment les données démographiques publiées par l'Institut National de la Statistique relativement à la population étrangère en Côte d'Ivoire.

Le présent Forum pour la réconciliation nationale entend ouvrir la voie à ce processus de " rencontre des esprits et des cœurs ". L'intelligence des hommes et la Divine Providence accompliront l'œuvre de construction d'unité nationale tant souhaitée par tous les hommes de bonne volonté vivant en paix sur cette Terre d'Eburnie.

Excellence Monsieur le Président de la République, Honorables invités, Mesdames et Messieurs, nous vous remercions de votre très aimable attention.

Fait à Abidjan, le 13 décembre 2001

DISCOURS DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
A LA CEREMONIE DE CLOTURE DU FORUM

Messieurs les présidents des institutions de la République de Côte d'Ivoire, Monsieur le Premier Ministre chef du gouvernement, Mesdames et Messieurs les ministres, Monsieur le général Guéi Robert, Monsieur le Premier ministre Alassane Ouattara, Messieurs les anciens Secrétaires généraux de l'OUA, Excellences Messieurs les ambassadeurs et chefs de mission diplomatique et représentants des organisations internationales, Mesdames, chefs de mission diplomatique, Monsieur le maire de Cocody, Monsieur le Président du Directoire du Forum, Monsieur le Premier ministre du Togo, représentant le général Gnassingbé Eyadéma, Messieurs les officiers généraux, officiers supérieurs de l'armée, de la gendarmerie, de la police, de la douane, des eaux et des forêts, Messieurs les responsables des partis politiques, Messieurs les chefs coutumiers, honorables invités, Mesdames et Messieurs, chers compatriotes, aujourd'hui s'achève le Forum pour la réconciliation nationale. Mais la réconciliation n'est pas un acte que l'on pose une fois pour toutes. C'est un processus. Le Forum de la Nation qui prend fin aujourd'hui est un moment fort de ce processus. Il n'en est pas le point final. C'est un pas important vers le retour de la confiance en nous-mêmes, avant la confiance des autres, qui donne chaque jour des signes encourageants de leurs bonnes dispositions à notre égard. Je saisis cette occasion pour saluer tous nos amis, en Afrique et dans le monde, qui ont soutenu le peuple de Côte d'Ivoire dans l'épreuve et dont l'appui inestimable a permis au Forum d'arriver à son terme.

Le Secrétaire général de l'ONU, Koffi Annan, s'est fait représenter à l'ouverture des travaux par Ibrahima Fall, donnant ainsi toute la mesure de son attachement à la cause de la paix en Afrique et dans le monde. Le peuple ivoirien, par ma voix, lui dit merci. Et ne peut que le remercier pour le prix Nobel obtenu à juste titre cette année. Il mérite ce prix. Nous sommes fiers de lui. Le Secrétaire général de l'OUA, notre compatriote Essy Amara dont l'intérêt pour la situation en Côte d'Ivoire, et c'est bien compréhensible, va au-delà des devoirs de ses fonctions. Le président John Kufuor de la République du Ghana, pour sa présence effective à l'ouverture du Forum, au nom des liens historiques qui existent entre les peuples ivoirien et ghanéen. Le président Alpha Oumar Konaré du Mali, pour son message chaleureux et sa présence réconfortante à l'ouverture du Forum. Le Président Bongo du Gabon, Eyadéma du Togo, Kérékou du Bénin, Wade du Sénégal, pour leurs efforts de médiation depuis le début de la crise et tout au long de ce Forum Chacun d'eux a tout mis en œuvre pour garantir le succès de ces assises. Le gouvernement français, pour la fidélité de la France à la Côte d'Ivoire, pour le soutien au Forum. La France ne nous a pas lâchés. Elle a accordé asile à ceux d'entre nous qui ont sollicité sa protection. Elle a soutenu la Côte d'Ivoire dans les périodes de grandes incertitudes. Les institutions financières internationales avec à leur tête la BAD ; elles ont poursuivi les négociations avec nous malgré la crise. L'Union européenne, dont l'assistance ne nous a jamais fait défaut. Tous les invités présents à l'ouverture et à la clôture, et tout au long de ce Forum. Personnes physiques, organisations non gouvernementales, comme la communauté Sant'Egidio, et bien d'autres encore. J'en oublie certainement, tant vous êtes nombreux à accorder votre attention à l'évolution de la situation en Côte d'Ivoire. Tous les ambassadeurs et membres du corps diplomatique, présents dans notre pays, témoins privilégiés de notre histoire. La Côte d'Ivoire a gardé intactes ses relations diplomatiques durant la crise.

Mes remerciements vont également, à nos compatriotes Bédié, Guéi, Ouattara. Chacun de nous aura compris que c'est ici, en Côte d'Ivoire, en nous-mêmes, que nous devons rechercher les solutions aux problèmes qui se posent à la nation ivoirienne. Les amis peuvent aider à la réconciliation. Mais c'est à nous-mêmes de rechercher et de trouver nos propres voies. Merci donc à vous et à tous les autres d'avoir fait confiance à votre pays, à vos compatriotes, aux institutions de la IIème République. Je ne puis terminer ce chapitre des remerciements sans saluer un homme, le Premier ministre Seydou Diarra, et tous les membres du Directoire du Forum. J'associe à ces remerciements les chefs traditionnels et les chefs religieux qui se sont investis dans les démarches de médiation. Ils ont prouvé que la Côte d'Ivoire dispose d'hommes et de femmes de valeur, capables de dépassement pour l'intérêt de notre pays.

Ivoiriennes, Ivoiriens, mes chers compatriotes, à présent, je me tourne vers vous pour vous dire mes félicitations pour votre adhésion totale à cette initiative du Forum national recommandée par notre histoire et motivée par la situation de notre pays. Le Forum de la Nation, dois-je le rappeler, était d'abord l'affaire des fils et des filles de ce pays, qui ont pris conscience de la gravité de la situation nationale et ont décidé de s'asseoir pour discuter. Pour donner chacun sa part de vérité. Pour dire la parole qui pardonne et qui libère. Toutes les catégories sociales de notre pays se sont succédé devant le Forum Confessions religieuses, organisations de la société civile, forces de défense et de sécurité, partis et mouvements politiques, à tous et à toutes, je dis merci.

A mes yeux, plusieurs enseignements se dégagent de ce Forum Je retiens d'abord le fait que tous les sujets ont été abordés, sans tabou, sans restriction d'aucune sorte. Librement, nous avons parlé, sans crainte ni pour notre sécurité, ni pour nos libertés. Tous les problèmes ont ainsi pu être posés. Des plus anciens aux plus récents. Qu'ils soient individuels ou collectifs, propres à une catégorie sociale, à une région, à une religion ou à la nation toute entière. Les problèmes ont été posés parfois dans des sens contradictoires. Et souvent avec des termes qui ont prêté à rire. Mais il s'agissait aussi, en organisant ce Forum, d'amener les Ivoiriens à retrouver le sens de l'humour. C'est un trait dans notre culture nationale que nous avons perdu face à la gravité des événements d'octobre 2000.

Au Forum, nous avons exposé souvent des points de vue divergents. L'objectif n'était pas d'être en harmonie, le temps de la langue de bois et de la pensée unique est révolu. Il nous faut prendre acte que l'on peut vivre dans un même pays et avoir des opinions différentes. C'est le fondement même de la démocratie. C'est ce qui distingue fondamentalement la démocratie du régime du parti unique. A cet égard, le Forum est plutôt un grand moment d'exercice de la démocratie dans notre pays. Je retire également de ce rendez-vous que les débats du Forum nous ont appris à vaincre la peur de l'autre. La peur de celui qui pense autrement. Les Ivoiriens n'ont plus de frayeurs devant la vérité. L'expression d'opinions contradictoires, loin de constituer une menace pour la cohésion nationale, consolide plutôt l'unité de la Nation, et enracine la démocratie dans notre culture. Je retiens, enfin, que notre mémoire collective garde le souvenir encore vivace des blessures individuelles ou collectives infligées au nom de la raison d'Etat. Certaines de ces blessures ont été rappelées au cours du Forum. D'autres sont restées couvertes par le silence qui les entretient dans nos mémoires. Elles sont aujourd'hui comme des enseignes de notre conscience historique, de notre conscience commune. Faut-il rappeler les événements douloureux ayant accompagné les premiers pas de l'Etat dans notre pays, entre 1959 et 1964 ? Les personnes frappées à cette époque-là étaient de toutes les régions, de toutes conditions sociales et de tous les âges. Les dirigeants syndicalistes : Yao N'Gou Blaise, expulsé de la Côte d'Ivoire vers la Guinée en 1959 ; Harris Memel Fotê, arrêté en 1959 et libéré en août 1960. De simples militants syndicalistes, dont les 213 fonctionnaires révoqués en 1959, des responsables politiques comme Jean-Baptiste Mockey, Ahmadou Koné, Charles Donwahi ou Ernest Boka et tous les accusés anonymes, des groupements dont les pièces furent confisquées ou pas. Les victimes de l'affaire du Sanwi, une crise qui a mis la cohésion de la jeune nation ivoirienne à rude épreuve à l'aube de son indépendance et qui a connu plusieurs épisodes. 412 personnes emprisonnées en septembre 1959, 600 autres arrêtées à la suite des interventions des forces armées nationales de Côte d'Ivoire en 1969. Faut-il rappeler également les événements du Guébié, en 1970, dans la région de Gagnoa qui ont causé des morts inutiles. L'affaire Sio Koulahou en 1973, première crise impliquant de jeunes militaires qui ont vu leurs carrières brisées au sein de l'Armée nationale. Les répressions contre les étudiants en 1967, 1968, 1969, 1971, 1977, 1982, 1991. Cette dernière année étant celle de l'intervention militaire dans la cité universitaire de Yopougon, la première après la naissance du multipartisme. Les différents complots contre les enseignants, en 1971, 1982, etc., qui ont contribué à forger la conscience politique de plusieurs générations d'intellectuels ivoiriens. A ces événements est venu s'ajouter le coup d'Etat de décembre 1999, occasionnant des exactions contre des civils, des nationaux ou étrangers, des membres du corps diplomatique ou de simples citoyens. Mais nous avons su préserver la Nation contre le pire. Ensemble, nous avons surpris le monde entier. Nous étions à peine remis de ce traumatisme qu'au moment des élections de l'an 2000, la Côte d'Ivoire connaissait à nouveau des événements d'une extrême gravité. Des Ivoiriens étaient face à d'autres Ivoiriens, et l'Armée était divisée. C'est alors que, dans un sursaut historique, le peuple de Côte d'Ivoire a pris son destin en main. Il a fait prévaloir le droit sur la force. Il a fait le choix de la démocratie. Aujourd'hui, le temps a fait son œuvre. Oh, je ne vous demande pas d'oublier, car nul n'a le droit d'ignorer son passé. Mais, il faut pardonner. Au nom de la continuité de l'Etat, je demande ici, solennellement, le pardon de la Nation. Je demande pardon à tous ceux et à toutes celles qui ont été individuellement ou collectivement blessés. Dans le souvenir, rendons encore une fois honneur à nos morts. Nous avons analysé ensemble le passé, aujourd'hui, il nous appartient d'écrire une nouvelle page pour notre avenir. Sur l'ensemble des questions soulevées au Forum, le Directoire a adopté 14 résolutions qui m'ont été remises le jeudi 13 décembre dernier. Je vous livre à présent mon commentaire sur chacune d'elles, afin d'explorer