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FRANCOPHONIE
SANS FRONTIERES
Naïm KATTAN
Ecrivain montréalais né à Bagdad
Un effet inattendu de la mondialisation est le retour
à la culture - un besoin qui est aussi un recours. On recherche
l'origine, la différence - et les soubresauts politiques le démontrent
quotidiennement - mais, même quand c'est moins apparent à première
vue, on cherche aussi le lien, le rapport, la conjonction et, à
partir de là, l'universel.
Le français a souvent réapparu et est devenu un instrument de rencontre,
une voix qui, au-delà de la mondialisation, conduit à l'universalité.
Langlais demeure, certes, l'idiome premier pour les échanges,
aussi bien technologiques que commerciaux, mais ce serait une erreur
d'ignorer qu'il s'agit aussi d'une langue mondiale de culture et
qu' une partie importante de la littérature anglophone actuelle
a pour protagonistes des Indiens, des Pakistanais, des Africains
en plus des Canadiens, des Australiens et des Néo-Zélandais. Même
si le français n'occupe pas la même place ni ne joue le même rôle
dans la technologie, les sciences et les médias, il n'en conserve
pas moins sa place primordiale dans les échanges mondiaux. D'où
la résurgence de cette francophonie sans frontières qui, non seulement
prend de plus en plus le caractère d'une universalité, mais devient
aussi la réalité d'un lien, un instrument de rencontre. La francophonie
sans frontières qui, voici quelques années, pouvait paraître comme
un ajout, pour ne pas dire une marginalité, se transforme dans les
faits en ce qui, de plus en plus, caractérise la Francophonie elle-même.
Il importe, et il est même nécessaire que des États se déclarent
comme francophones, ne fût-ce que partiellement, et adhèrent à la
Francophonie. Pour ces États, il ne s'agit heureusement ni d'une
fermeture ni d'une chasse- gardée car, à l'intérieur de chacun d'eux,
la francophonie constitue une ouverture.
Revenons à la culture. Pour nous limiter à l'expression linguistique,
nous pouvons aussi bien reprendre l'exemple de la chanson, du cinéma
ou de la littérature. À l'intérieur des États francophones, l'apport
littéraire de la francophonie sans frontières est substantiel et
grandissant. En France, des Milan Kundera, des Eduardo Manet et
des jorge Semprun ont adopté le français comme langue d'écriture
même s'ils s'étaient déjà exprimés dans leurs langues d'origine
et s'ils peuvent encore le faire. Dans son remarquable ouvrage,
Adieu vive clarté (Gallimard), Semprun, mentionnant des ouvrages
de Guilloux de Malraux, de Sartre, écrit: "Il y a des livres
français sans lesquels je n'aurais jamais été ce que je suis devenu...
mais l'aurais sans doute pu prendre connaissance dans une autre
langue du message vital de ces romans sans que rien d'essentiel
en soit altéré". Cependant, il y a pour lui des livres qu'il
n'aurait pu lire que dans cette langue comme, par exemple, Paludes,
d'André Gide. "On ne peut le concevoir écrit dans une autre
langue que le français".
Tout en étant français dans sa langue d'écriture, Semprun a cependant
pu et su conserver son identité d'Espagnol. "Pour préserver
mon identité d'étranger, dit-il, pour faire de celle-ci une vertu
intérieure, secrète, fondatrice et confondante, je vais me fondre
dans l'anonymat d'une prononciation correcte". Voici des paroles
essentielles pour décrire la francophonie comme liberté et comme
lieu de rencontre. Aussi, nombreux sont ceux qui tout en conservant
leur origine grecque ou russe comme Alexakis et Makhine, choisissent
d'écrire en français.
Ce phénomène
ne se limite pas à la France. En Suisse, Agotta Christof, d'origine
hongroise, appartient à la littérature suisse, à la Francophonie.
Le cas du Québec est encore plus frappant. Du Brésilien Sergio Kokis
à la Chinoise Yin Chen en passant par la Libanaise Abla Farhoud,
la littérature québécoise s'enrichit chaque année de l'apport de
cette francophonie sans frontières. Si celle-ci se manifeste à l'intérieur
d'États qui font officiellement partie de la Francophonie, en débordant
leurs frontières, elle existe et se déploie aussi à l'intérieur
d'États qui, pour une raison ou une autre, ne sont pas inclus dans
la Francophonie officielle. C'est, par exemple, le cas d'Israël
où une tranche importante de la population est francophone et c'est
aussi le cas de l'Algérie, pays où, aussi bien dans les médias que
dans la rue, la francophonie persiste même si le gouvernement ne
la reconnaît pas. Heureusement que, sans tenir compte des frontières
de leurs pays, nombre de francophones affirment, par l'usage qu'ils
font du français, la vitalité de la francophonie sans frontières.
On s'aperçoit clairement que l'attachement à la langue et à la culture
françaises ne contredit aucunement le souci de conserver une identité
d'origine. En fait, les identités multiples ne font qu'enrichir
la francophonie. De plus, elles mettent en évidence que celle- ci,
loin d'enfermer dans un particularisme, ouvre les portes de l'universalisme.
Celui-ci permet un rapport avec d'autres cultures, reconnaît les
particularismes et les différences et, loin de servir comme instrument
de combat contre d'autres langues et d'autres cultures, établit
avec elles un pont d'échange et de dialogue qui, à la longue, peut
devenir une sauvegarde contre toute hégémonie.
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