Antoine Jemha
ambassadeur du Liban à l'Unesco
par Zeina el Tibi, collaboratrice de La
Revue du Liban
Après avoir représenté
le Liban au Saint-Siège et à Dakar,
Antoine Jemha est depuis 1999 ambassadeur-délégué
permanent auprès de l'UNESCO. Docteur en sciences politiques
et titulaire d'un DES en littérature française,
il est l'auteur de plusieurs études "La Dynastie
hachémite et la question palestinienne", "Les
institutions politiques de l'Etat d'Israël", "La
métaphysique chez Baudelaire".
M. Jemha été nommé président du
groupe des ambassadeurs ftancophones
à l'UNESCO et est chargé du dossier du Sommet
de Beyrouth à Paris.
Zeina el Tibi : Ambassadeur à
l'Unesco vous avez également la charge de la préparation
du Sommet de la Francophonie à Paris. Quelles sont les
activités qui marquent la préparation du Sommet
de Beyrouth ?
Antoine Jemha : Nous avons lancé
l'année francophone 2001 en célébrant le
125e anniversaire de l'Université Saint-Joseph, le 9
décembre 2000, lors d'un grand colloque à l'Unesco,
en présence de près d'un millier de participants
et de très nombreuses personnalités françaises
et libanaises. Notamment le ministre de la culture Ghassan Salamé,
M. Alain Decaux de l'Académie français, le père
Sélim Abou et les doyens des grandes universités
françaises. Cette manifestation nous a permis de mettre
en valeur et de rappeler le rôle exceptionnel de l'USJ
qui est non seulement un espace de dialogue et de savoir, mais
aussi le creuset moderne où se forment les citoyens de
demain.
Nous avons célébré la Journée
internationale de la Francophonie le 19 mars dernier. Cette
date a été choisie en commémoration de
la signature, en 1970 à Niamey au Niger, du traité
portant création de ce qui est aujourd'hui l'Agence intergouvernementale
de la Francophonie, opérateur principal de l'Organisation
Internationale de la Francophonie. Cette année le groupe
des ambassadeurs francophones à l'Unesco a célébré
avec l'Agence Internationale de la Francophonie cette journée
à travers une grande manifestation où danses,
musiques et chants traditionnels de divers pays ont été
présentés à un public de marque. Le Liban
était à l'honneur avec une chorégraphie
de Lamia Safieddine Delapierre sur le thème "rêves
d'Orient et d'Occident" et avec une présentation
d'un ballet oriental proposé par le centre de danses
orientales inspiré de l'épopée d'Antar.
Les ambassadeurs des pays francophones à
l'Unesco m'ont élu président du groupe francophone
de l'Organisation puisque cette année le sommet se tient
à Beyrouth. A l'Unesco, le groupe francophone est très
actif et il existe une coopération intense entre les
pays pauvres et les pays riches pour venir en aide aux pays
francophones défavorisés, plus spécialement
en Afrique mais aussi dans certains pays arabes, comme l'Egypte
où l'Université Senghor reçoit une aide
substantielle de la part des pays francophones. Cest une université
qui regroupe 400 étudiants arrivés à un
haut degré universitaire et auxquels on propose une spécialisation.
Par exemple dans le département "Nutrition et santé",
plusieurs disciplines sont enseignées comme la biochimie
alimentaire, les politiques alimentaires et nutritionnelles,
les techniques de conservation après récolte.
On encourage donc la formation de professionnels de la santé
au plus haut niveau. De même le département "Administration
et gestion " permet une compréhension des mécanismes
de la vie économique et sociale. L'Université
Senghor propose aussi un département de "Gestion
du patrimoine culturel" qui a pour but de former des professionnels
du patrimoine des pays en développement.
Z. T. - Que pensez-vous du choix de Beyrouth
pour organiser le IXème Sommet de la Francophonie et
du thème retenu : " le dialogue des cultures"?
Antoine Jemha : Le hasard veut que ce thème
rejoigne celui que l'Organisation des Nations-unies a retenu
pour faire de l'année 2001 celle du dialogue des civilisations.
Cela montre que nous sommes devant une question qui suscite
un intérêt général. Le thème
du dialogue des cultures a été retenu pour le
IXème Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de la
Francophonie internationale, lors du sommet de Moncton. M. Boutros-Ghali
l'avait proposé et nous avions approuvé ce choix
qui convient parfaitement à notre pays, tant en raison
de son histoire que pour sa diversité culturelle. Le
Liban a toujours joué le rôle du flambeau de la
culture, c'est à Byblos que le premier alphabet a vu
le jour. C'est au Liban qu'ont été imprimés
les premiers livres en arabe. Par ailleurs, le Liban est l'exemple
même du multiculturalisme et de la pluralité religieuse
et linguistique. En effet, personne ne peut nier que le Liban
soit un pays arabe, ayant l'arabe pour langue officielle, mais,
depuis des siècles, les Libanais sont ouverts sur l'extérieur.
Ils apprennent des langues étrangères, notamment
le français et le nom du continent européen a
pour origine une déesse de la ville de Tyr : Europe.
Par essence et par vocation, le Liban est un pays de dialogue
des cultures.
Au Liban, le dialogue des cultures est aussi un
dialogue entre deux grandes religions qui font partie du patrimoine
national partagé. Les chrétiens du Liban ne sont
pas des "pieds noirs", ils étaient au Liban
avant l'avènement de l'Islam. Certains chrétiens
se sont convertis à l'Islam d'autres ont gardé
leur religion d'origine, et il arrive que dans une même
famille certains membres soient chrétiens et d'autres
musulmans. Lorsque le pape s'est adressé aux chrétiens
du Liban qui seraient tentés par l'émigration
en leur disant "malheur au monde si le Liban disparaît
de la carte", c'est justement pour souligner la spécificité
du Liban qui est un pays où il existe un dialogue interculturel
vécu au quotidien.
Z. T. : Que peut attendre le Liban d'un tel
Sommet?
A.J.: Bien sûr, la tenue dans notre
pays d'un Sommet aussi important est également une chance
pour le Liban. Nos hôtes, venus de tous les continents,
se rendront compte que le Liban a autre chose à montrer
que les scènes d'horreur qui, il n'y a pas si longtemps,
avaient fait la une des journaux dans le monde entier. Pour
effacer des mémoires ces souvenirs odieux, l'Etat et
le secteur privé doivent consentir un effort supplémentaire
pour redorer le blason du pays et utiliser tous les moyens adéquats
pour expliquer comment le Liban peut et doit transmettre au
monde d'aujourd'hui un message de convivialité et de
coexistence. Il faut que le Liban tourne la page et montre aujourd'hui
au monde le visage dont on a toujours été fier:
celui d'un peuple civilisé et cultivé. Dans ce
contexte l'amitié des pays développés membres
de la Francophonie lui sera d'une grande utilité. Cette
coopération peut lui ouvrir plusieurs horizons et dans
divers domaines, politiques, économiques, culturels et
sociaux. C'est l'occasion rêvée pour nous montrer
à la hauteur et attirer les investissements des entreprises
des Etats francophones du Nord afin d'implanter chez nous des
industries, notamment dans les secteurs de pointe. Cela permettrait
à la jeunesse libanaise de reprendre confiance en son
avenir et surtout dans son propre pays.
Ce sommet sera certainement une réussite
à condition de ne pas le transformer en festival folklorique
sans lendemain. Il doit marquer une étape importante
et concrète. Le Liban est appelé à tenir
un rôle primordial entre les deux rives de la Méditerranée,
entre le Nord et le Sud. Il doit être l'un de ces médiateurs
nécessaires qui permettront aux peuples et aux cultures
de mieux se comprendre et de mieux coopérer pour construire
un monde mieux équilibré.
Z. T. : Quel constat faites-vous aujourd'hui
sur la présence de la langue française au Liban
et plus généralement au Proche-Orient ?
A. J. : Contrairement aux idées
reçues, la langue française a été
présente au Liban bien avant le mandat français.
Historiquement, sans remonter aux Croisades, c'est avec les
Capitulations signées, en 1535, par François ler
avec le Sultan ottoman qu'a été jetée la
base de l'introduction de l'action française au Liban.
Au XVIIème siècle la France aide au développement
des écoles du Liban. En 1748, le collège d'Antoura
adopte l'enseignement du français, il a aujourd'hui 4
000 élèves qui apprennent le français.
En 1875, Les pères Jésuites obtiennent, avec le
transfert du séminaire oriental de Ghazir (fondé
en 1846), le droit de conférer les grades académiques
de licence et de doctorat en philosophie et en théologie,
créant ainsi l'Université Saint-Joseph. En 1883,
un accord est conclu avec la France pour la création
d'une école de médecine et, cinq ans plus tard,
le gouvernement français accorde à l'établissement
le titre de Faculté. Un département juridique
sera ensuite instauré. Jumelée avec l'Université
de Lyon, l'Université Saint-Joseph, qui a plusieurs branches
dans différentes régions du Liban (Zahlé,
Tripoli et Saïda) et dont les portes sont ouvertes à
tous ceux qui le désirent, toutes religions confondues,
est aujourd'hui l'un des phares de l'enseignement au Proche-Orient.
Ainsi la première université francophone au Proche-Orient
a vu le jour à Beyrouth. En réalité, lors
de l'instauration du mandat, les Libanais avaient depuis longtemps
librement choisi d'apprendre le français. Ils ont continué
pendant et après le mandat. C'est une richesse qui sans
dénigrer, ni renier notre propre langue ou notre propre
culture, nous permet d'élargir nos horizons et nos connaissances
du monde extérieur.
La situation est différente en Syrie qui
a aussi été sous mandat français et où
l'enseignement à l'université de Damas, par exemple,
se faisait en français et en arabe. Mais, après
le mandat, elle a choisi dans les années 50 de nationaliser
les écoles et de supprimer les langues étrangères.
Cette manière de se replier sur soi-même nous laisse
à penser que le nationalisme était mal compris
par certains. Un arabe peut être nationaliste tout en
possédant parfaitement la langue française, j'en
veux pour preuve que les fondateurs du parti Baas, Michel Aflak
et Salaheddine el Bittar, ont fait leurs études en français
et à Paris. La nationalisation des écoles étrangères
en Syrie a été une perte culturelle énorme.
En revanche, l'Egypte, elle aussi membre de la République
Arabe Unie à l'époque, n'a pas éprouvé
le besoin de se démarquer à ce point. Elle a adopté
une attitude plus sereine et à plus longue vue. Les écoles
publiques et privées ont continué à pratiquer
les langues étrangères. Cela a été
positif pour l'Eg'ypte qui aujourd'hui est membre de la Francophonie
internationale. Actuellement, la Syrie pratique une ouverture
et l'étude des langues étrangères dans
les écoles est encouragée. A cet égard
la visite du Saint-Père manifeste cette volonté
d'ouverture et il n'est pas sans intérêt de noter
que le Pape a célébré la messe en français.
Sa présence dans la mosquée des Omeyyades est
aussi un bel exemple de dialogue entre les religions, c'est
à dire entre cultures. En règle générale,
il est important que les pays du Proche-Orient connaissent mieux
la langue française et les cultures francophones de façon
à permettre une meilleure compréhension entre
nos civilisations que tout conduit à dialoguer dans cette
période de mondialisation.
Z. T. : Précisément, que propose
la Francophonie face à la mondialisation ?
A. J. : La mondialisation peut avoir plusieurs
sens. La mondialisation ne devrait pas se réduire à
un moule dans lequel tout le monde serait modelé de la
même façon. La Francophonie ne cherche pas à
effacer l'anglais ou une autre langue pour les remplacer, bien
au contraire l'Organisation internationale de la Francophonie
engage le dialogue avec les autres ensembles linguistiques et
culturels. De même, La Francophonie Internationale encourage
l'étude des langues locales, en particulier en Afrique,
parce qu'elle ne cherche pas à se restreindre à
la langue française, mais aller au-delà pour propager
la culture française et les valeurs dont elle est porteuse.
Liberté, égalité, fraternité ne
sont pas des vains mots, ils expriment un humanisme face à
un monde menacé de matérialisme absolu et qui
ne semble vénérer que le dieu dollar. La Francophonie
n'est donc pas seulement la défense de la langue française
mais c'est aussi une manière de partager et de sauvegarder
des valeurs humaines essentielles qui fondent la dignité
de l'homme.
La Francophonie c'est une certaine idée
de l'organisation de notre planète qui respecte la diversité
et le multilatéralisme. C'est pourquoi, elle veut promouvoir
activement le dialogue avec des organisations qui ont l'ambition
de promouvoir les autres langues et cultures, notamment l'ensemble
arabophone, représenté par la ligue des Etats
arabes, le lusophone ou l'hispanophone. Toutes ces langues sont
porteuses de valeurs et en se solidarisant elles pourront préserver
la diversité du monde. Là encore, le Liban est
l'exemple vivant de cette diversité culturelle, de grands
écrivains de chez nous ont apporté leur pierre
à la littérature d'expression française,
pour ne parler des vivants, je pense au Cénacle libanais,
à Nadia Tueni, à Georges Schéhadé
et tant d'autres. Nous utilisons le bilinguisme dans nos rapports
quotidiens, nous mélangeons parfois dans une même
phrase l'arabe et le français, qui plus est nous avons
introduit dans la langue française nos propres idiomes,
et ceci sans remettre en question notre propre identité.
Il ne faut pas oublier que dans la langue française il
y a des centaines de mots d'origine arabe, alors cette interaction
entre les langues existe depuis toujours. Malgré ses
dimensions modestes, le Liban apporte beaucoup à la Francophonie
internationale. Comme l'écrivait Nadia Tueni
" Beyrouth est, en Orient, le dernier
sanctuaire
Où l'homme peut toujours s'habiller de lumière"
Entretien Zeina el Tibi,
collaboratrice de La Revue du Liban