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Beyrouth, Liban

NDLR - Le 9e Sommet prévu en 2001 a été reporté aux 18-20 octobre 2002, en raison de la situation internationale après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et de la riposte militaire anglo-américaine contre l'Afghanistan le 7 octobre 2001.

Entretien

Antoine Jemha
ambassadeur du Liban à l'Unesco

par Zeina el Tibi, collaboratrice de La Revue du Liban

Après avoir représenté le Liban au Saint-Siège et à Dakar,
Antoine Jemha est depuis 1999 ambassadeur-délégué permanent auprès de l'UNESCO. Docteur en sciences politiques et titulaire d'un DES en littérature française,
il est l'auteur de plusieurs études "La Dynastie hachémite et la question palestinienne", "Les institutions politiques de l'Etat d'Israël", "La métaphysique chez Baudelaire".
M. Jemha été nommé président du groupe des ambassadeurs ftancophones
à l'UNESCO et est chargé du dossier du Sommet de Beyrouth à Paris.

Zeina el Tibi : Ambassadeur à l'Unesco vous avez également la charge de la préparation du Sommet de la Francophonie à Paris. Quelles sont les activités qui marquent la préparation du Sommet de Beyrouth ?

Antoine Jemha : Nous avons lancé l'année francophone 2001 en célébrant le 125e anniversaire de l'Université Saint-Joseph, le 9 décembre 2000, lors d'un grand colloque à l'Unesco, en présence de près d'un millier de participants et de très nombreuses personnalités françaises et libanaises. Notamment le ministre de la culture Ghassan Salamé, M. Alain Decaux de l'Académie français, le père Sélim Abou et les doyens des grandes universités françaises. Cette manifestation nous a permis de mettre en valeur et de rappeler le rôle exceptionnel de l'USJ qui est non seulement un espace de dialogue et de savoir, mais aussi le creuset moderne où se forment les citoyens de demain.

Nous avons célébré la Journée internationale de la Francophonie le 19 mars dernier. Cette date a été choisie en commémoration de la signature, en 1970 à Niamey au Niger, du traité portant création de ce qui est aujourd'hui l'Agence intergouvernementale de la Francophonie, opérateur principal de l'Organisation Internationale de la Francophonie. Cette année le groupe des ambassadeurs francophones à l'Unesco a célébré avec l'Agence Internationale de la Francophonie cette journée à travers une grande manifestation où danses, musiques et chants traditionnels de divers pays ont été présentés à un public de marque. Le Liban était à l'honneur avec une chorégraphie de Lamia Safieddine Delapierre sur le thème "rêves d'Orient et d'Occident" et avec une présentation d'un ballet oriental proposé par le centre de danses orientales inspiré de l'épopée d'Antar.

Les ambassadeurs des pays francophones à l'Unesco m'ont élu président du groupe francophone de l'Organisation puisque cette année le sommet se tient à Beyrouth. A l'Unesco, le groupe francophone est très actif et il existe une coopération intense entre les pays pauvres et les pays riches pour venir en aide aux pays francophones défavorisés, plus spécialement en Afrique mais aussi dans certains pays arabes, comme l'Egypte où l'Université Senghor reçoit une aide substantielle de la part des pays francophones. Cest une université qui regroupe 400 étudiants arrivés à un haut degré universitaire et auxquels on propose une spécialisation. Par exemple dans le département "Nutrition et santé", plusieurs disciplines sont enseignées comme la biochimie alimentaire, les politiques alimentaires et nutritionnelles, les techniques de conservation après récolte. On encourage donc la formation de professionnels de la santé au plus haut niveau. De même le département "Administration et gestion " permet une compréhension des mécanismes de la vie économique et sociale. L'Université Senghor propose aussi un département de "Gestion du patrimoine culturel" qui a pour but de former des professionnels du patrimoine des pays en développement.

Z. T. - Que pensez-vous du choix de Beyrouth pour organiser le IXème Sommet de la Francophonie et du thème retenu : " le dialogue des cultures"?

Antoine Jemha : Le hasard veut que ce thème rejoigne celui que l'Organisation des Nations-unies a retenu pour faire de l'année 2001 celle du dialogue des civilisations. Cela montre que nous sommes devant une question qui suscite un intérêt général. Le thème du dialogue des cultures a été retenu pour le IXème Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de la Francophonie internationale, lors du sommet de Moncton. M. Boutros-Ghali l'avait proposé et nous avions approuvé ce choix qui convient parfaitement à notre pays, tant en raison de son histoire que pour sa diversité culturelle. Le Liban a toujours joué le rôle du flambeau de la culture, c'est à Byblos que le premier alphabet a vu le jour. C'est au Liban qu'ont été imprimés les premiers livres en arabe. Par ailleurs, le Liban est l'exemple même du multiculturalisme et de la pluralité religieuse et linguistique. En effet, personne ne peut nier que le Liban soit un pays arabe, ayant l'arabe pour langue officielle, mais, depuis des siècles, les Libanais sont ouverts sur l'extérieur. Ils apprennent des langues étrangères, notamment le français et le nom du continent européen a pour origine une déesse de la ville de Tyr : Europe. Par essence et par vocation, le Liban est un pays de dialogue des cultures.

Au Liban, le dialogue des cultures est aussi un dialogue entre deux grandes religions qui font partie du patrimoine national partagé. Les chrétiens du Liban ne sont pas des "pieds noirs", ils étaient au Liban avant l'avènement de l'Islam. Certains chrétiens se sont convertis à l'Islam d'autres ont gardé leur religion d'origine, et il arrive que dans une même famille certains membres soient chrétiens et d'autres musulmans. Lorsque le pape s'est adressé aux chrétiens du Liban qui seraient tentés par l'émigration en leur disant "malheur au monde si le Liban disparaît de la carte", c'est justement pour souligner la spécificité du Liban qui est un pays où il existe un dialogue interculturel vécu au quotidien.

Z. T. : Que peut attendre le Liban d'un tel Sommet?

A.J.: Bien sûr, la tenue dans notre pays d'un Sommet aussi important est également une chance pour le Liban. Nos hôtes, venus de tous les continents, se rendront compte que le Liban a autre chose à montrer que les scènes d'horreur qui, il n'y a pas si longtemps, avaient fait la une des journaux dans le monde entier. Pour effacer des mémoires ces souvenirs odieux, l'Etat et le secteur privé doivent consentir un effort supplémentaire pour redorer le blason du pays et utiliser tous les moyens adéquats pour expliquer comment le Liban peut et doit transmettre au monde d'aujourd'hui un message de convivialité et de coexistence. Il faut que le Liban tourne la page et montre aujourd'hui au monde le visage dont on a toujours été fier: celui d'un peuple civilisé et cultivé. Dans ce contexte l'amitié des pays développés membres de la Francophonie lui sera d'une grande utilité. Cette coopération peut lui ouvrir plusieurs horizons et dans divers domaines, politiques, économiques, culturels et sociaux. C'est l'occasion rêvée pour nous montrer à la hauteur et attirer les investissements des entreprises des Etats francophones du Nord afin d'implanter chez nous des industries, notamment dans les secteurs de pointe. Cela permettrait à la jeunesse libanaise de reprendre confiance en son avenir et surtout dans son propre pays.

Ce sommet sera certainement une réussite à condition de ne pas le transformer en festival folklorique sans lendemain. Il doit marquer une étape importante et concrète. Le Liban est appelé à tenir un rôle primordial entre les deux rives de la Méditerranée, entre le Nord et le Sud. Il doit être l'un de ces médiateurs nécessaires qui permettront aux peuples et aux cultures de mieux se comprendre et de mieux coopérer pour construire un monde mieux équilibré.

Z. T. : Quel constat faites-vous aujourd'hui sur la présence de la langue française au Liban et plus généralement au Proche-Orient ?

A. J. : Contrairement aux idées reçues, la langue française a été présente au Liban bien avant le mandat français. Historiquement, sans remonter aux Croisades, c'est avec les Capitulations signées, en 1535, par François ler avec le Sultan ottoman qu'a été jetée la base de l'introduction de l'action française au Liban. Au XVIIème siècle la France aide au développement des écoles du Liban. En 1748, le collège d'Antoura adopte l'enseignement du français, il a aujourd'hui 4 000 élèves qui apprennent le français. En 1875, Les pères Jésuites obtiennent, avec le transfert du séminaire oriental de Ghazir (fondé en 1846), le droit de conférer les grades académiques de licence et de doctorat en philosophie et en théologie, créant ainsi l'Université Saint-Joseph. En 1883, un accord est conclu avec la France pour la création d'une école de médecine et, cinq ans plus tard, le gouvernement français accorde à l'établissement le titre de Faculté. Un département juridique sera ensuite instauré. Jumelée avec l'Université de Lyon, l'Université Saint-Joseph, qui a plusieurs branches dans différentes régions du Liban (Zahlé, Tripoli et Saïda) et dont les portes sont ouvertes à tous ceux qui le désirent, toutes religions confondues, est aujourd'hui l'un des phares de l'enseignement au Proche-Orient. Ainsi la première université francophone au Proche-Orient a vu le jour à Beyrouth. En réalité, lors de l'instauration du mandat, les Libanais avaient depuis longtemps librement choisi d'apprendre le français. Ils ont continué pendant et après le mandat. C'est une richesse qui sans dénigrer, ni renier notre propre langue ou notre propre culture, nous permet d'élargir nos horizons et nos connaissances du monde extérieur.

La situation est différente en Syrie qui a aussi été sous mandat français et où l'enseignement à l'université de Damas, par exemple, se faisait en français et en arabe. Mais, après le mandat, elle a choisi dans les années 50 de nationaliser les écoles et de supprimer les langues étrangères. Cette manière de se replier sur soi-même nous laisse à penser que le nationalisme était mal compris par certains. Un arabe peut être nationaliste tout en possédant parfaitement la langue française, j'en veux pour preuve que les fondateurs du parti Baas, Michel Aflak et Salaheddine el Bittar, ont fait leurs études en français et à Paris. La nationalisation des écoles étrangères en Syrie a été une perte culturelle énorme. En revanche, l'Egypte, elle aussi membre de la République Arabe Unie à l'époque, n'a pas éprouvé le besoin de se démarquer à ce point. Elle a adopté une attitude plus sereine et à plus longue vue. Les écoles publiques et privées ont continué à pratiquer les langues étrangères. Cela a été positif pour l'Eg'ypte qui aujourd'hui est membre de la Francophonie internationale. Actuellement, la Syrie pratique une ouverture et l'étude des langues étrangères dans les écoles est encouragée. A cet égard la visite du Saint-Père manifeste cette volonté d'ouverture et il n'est pas sans intérêt de noter que le Pape a célébré la messe en français. Sa présence dans la mosquée des Omeyyades est aussi un bel exemple de dialogue entre les religions, c'est à dire entre cultures. En règle générale, il est important que les pays du Proche-Orient connaissent mieux la langue française et les cultures francophones de façon à permettre une meilleure compréhension entre nos civilisations que tout conduit à dialoguer dans cette période de mondialisation.

Z. T. : Précisément, que propose la Francophonie face à la mondialisation ?

A. J. : La mondialisation peut avoir plusieurs sens. La mondialisation ne devrait pas se réduire à un moule dans lequel tout le monde serait modelé de la même façon. La Francophonie ne cherche pas à effacer l'anglais ou une autre langue pour les remplacer, bien au contraire l'Organisation internationale de la Francophonie engage le dialogue avec les autres ensembles linguistiques et culturels. De même, La Francophonie Internationale encourage l'étude des langues locales, en particulier en Afrique, parce qu'elle ne cherche pas à se restreindre à la langue française, mais aller au-delà pour propager la culture française et les valeurs dont elle est porteuse. Liberté, égalité, fraternité ne sont pas des vains mots, ils expriment un humanisme face à un monde menacé de matérialisme absolu et qui ne semble vénérer que le dieu dollar. La Francophonie n'est donc pas seulement la défense de la langue française mais c'est aussi une manière de partager et de sauvegarder des valeurs humaines essentielles qui fondent la dignité de l'homme.

La Francophonie c'est une certaine idée de l'organisation de notre planète qui respecte la diversité et le multilatéralisme. C'est pourquoi, elle veut promouvoir activement le dialogue avec des organisations qui ont l'ambition de promouvoir les autres langues et cultures, notamment l'ensemble arabophone, représenté par la ligue des Etats arabes, le lusophone ou l'hispanophone. Toutes ces langues sont porteuses de valeurs et en se solidarisant elles pourront préserver la diversité du monde. Là encore, le Liban est l'exemple vivant de cette diversité culturelle, de grands écrivains de chez nous ont apporté leur pierre à la littérature d'expression française, pour ne parler des vivants, je pense au Cénacle libanais, à Nadia Tueni, à Georges Schéhadé et tant d'autres. Nous utilisons le bilinguisme dans nos rapports quotidiens, nous mélangeons parfois dans une même phrase l'arabe et le français, qui plus est nous avons introduit dans la langue française nos propres idiomes, et ceci sans remettre en question notre propre identité. Il ne faut pas oublier que dans la langue française il y a des centaines de mots d'origine arabe, alors cette interaction entre les langues existe depuis toujours. Malgré ses dimensions modestes, le Liban apporte beaucoup à la Francophonie internationale. Comme l'écrivait Nadia Tueni

" Beyrouth est, en Orient, le dernier sanctuaire
Où l'homme peut toujours s'habiller de lumière"

Entretien Zeina el Tibi,
collaboratrice de La Revue du Liban