REPORTAGE
par Frédérique
SALINIER
La vieille dame a du caractère

Au coeur de l'ultra-moderne
Imprimerie Nationale,
typographes et graveurs de caractères perpétuent
le savoir-faire du siècle de Richelieu.
Les milliers de poinçons protégés ici
constituent un patrimoine historique
unique au monde.
Les rotatives rugissent derrière les portes battantes.
Les camions chargent des millions d'annuaires et de cartes grises
fraîchement imprimés. L'austère bâtisse
en briques de l'Imprimerie nationale n'a rien d'engageant. Elle
abrite pourtant en son sein un patrimoine historique et artistique
unique au monde : le cabinet des poinçons et l'atelier
des typographes orientalistes.
Après avoir montré patte blanche et franchi les
tourniquets, le calme revient, enfin. Le temps semble avoir
fait une halte ici. Le visiteur qui s'aventure dans l'escalier
gravit les marches avec l'espoir de découvrir les vestiges
d'une époque à jamais révolue : l'imprimerie
au plomb. Certes, trois petites décennies seulement nous
séparent de cette période, mais l'arrivée
des ordinateurs a transformé les années en siècles.
Une vieille linotype indique au visiteur qu'il se trouve dans
l'atelier des « typographes orien- talistes », une
spécialisation instituée par un décret
de Napoléon en 1813, à l'époque des grandes
campagnes de l'Empereur en Egypte. L'Orient était alors
de toutes les conversations et l'Imprimerie nationale publiait
les récits de voyages ou les découvertes scientifiques
dans leur alphabet originel. Les 64 alphabets, réunis
dans l'atelier, témoignent de l'incroyable production
de la typographie orientale : des hiéroglyphes égyptiens
(1842), des caractères cunéiformes (Perses, Assyriens),
des idéogrammes chinois...
Des livres en 52 langues
Il reste deux typographes orientalistes aujourd'hui. Joël
Rupaire est l'un d'eux. Entré à quinze ans à
l'Imprimerie Nationale, il en a aujourd'hui cinquante. Voüà
35 ans qu'il plonge ses mains épaisses dans les tiroirs
de bois - les casses - pour en sortir les caractères
tamouls, malabars ou syriaques. Avec une extraordinaire agilité,
il attrape les poinçons minuscules, les assemble, et
peut ainsi composer des livres en 52 langues. Le javanais, le
phénicien, ou l'araméen, n'ont plus de secret
pour lui. « Bien sûr, je ne parle pas ces langues,
mais je les ai apprises phonétiquement pendant 4 ans
d'apprentissage. Je reconnais les caractères visuellement
» explique-t-il. Une gymnastique héroïque
quand on sait que le seul alphabet chinois comporte 42 722 signes
et que certaines écritures se lisent de bas en haut ou
de droite à gauche.
Mais pour qui peut-il bien travailler ? On imagine que les
clients tibétains ou chypriote ne se bousculent pas au
portillon. Quand il ne compose pas pour les éditions
de l'Imprimerie Nationale, La Salamandre, il édite
des menus pour Air France ou le Club Méditerranée,
publie des notices pharmaceutiques en éthiopien ou travaille
un texte pour le CNRS. A la suite d'une thèse, il arrive
aussi qu'il annote une oeuvre littéraire originale, ou
qu'il y joigne une préface ou des corrections. «
J'assemble environ 1 000 caractères à l'heure,
et la composition d'une page peut prendre 2jours. La rentabilité
n'est donc pas notre premier souci » plaisante Joël
Rupaire.
Le cabinet des poinçons
Si un poinçon vient à manquer, il appelle le
graveur. Pour le trouver, le visiteur doit plonger dans un labyrinthe
de couloirs avant d'atteindre le fameux « cabinet des
poinçons ». Loin du tumulte du temps,, protégé
de toutes innovations barbares, le cabinet est le coeur historique
de l'Imprimerie Nationale. Il renferme un patrimoine gravé
de plus de 500.000 pièces, toutes classées monument
historique. 230.000 poinçons d'acier (les plus anciens
remontent à François Ier), 14.000 poinçons
d'acier pour la gravure de musique, 224.000 idéogrammes
chinois gravés sur du bois, 28.000 poinçons d'acier
gravés en modelé. Tous sont soigneusement rangés
dans des petits tiroirs de bois blond qui grimpent jusqu'au
plafond. « Le Panthéon du poinçon
» commente Christian Paput, l'orfèvre qui fait
battre le coeur de cet atelier d'une simplicité étonnante,
rudimentaire même. Il ne faut pas grand-chose à
ce moustachu, à l'allure de Gepetto, pour créer
et restaurer le poinçon : la séccheresse d'une
lime, la puissance de l'acier trempé, et la chaleur d'une
table en bois suffisent. La passion également. Formé
à l'Ecole Estienne, il creuse, poli, rabote le caractère,
avec un amour non dissimulé pour la lettre. « Chaque
poinçon est reproduit à l'identique, jusque dans
ses défauts. Après avoir poli l'acier, je grave
la lettre à l'envers et en relief avec une pointe. Je
la frappe ensuite avec une matrice en cuivre, qui servira à
la fonte de milliers de caractères. Un poinçon
est fait pour durer au moins 400 ans.» Seul signe
ostentatoire sur son établi : le plus gros poinçon
du monde. Un bloc d'acier de 20 kilos, qu'il a dompté
pour le transformer en R, caractère Grandjean, le «
caractère commandé par Louis XIV».
Christian Paput et Nelly Gable, sa collaboratrice, sont les
derniers à perpétuer ce savoir-faire. L'activité
ronronne et la fossilisation guette. Et personne pour prendre
la relève. L'angoisse de la page blanche, la même
que pour les typographes orientalistes. « On se coupe
volontairement de nos racines, regrette Christian Paput. Avec
la disparition de ce savoir-faire, c'est un support de la culture
qui s'en va. C'est dramatique. Nous alertons régulièrement
le ministère de la culture. Nous n'avons pas eu beaucoup
d'échos. Seuls des amis américains du Newyorkshire,
que j'ai formés, pourraient reprendre le flambeau aujourd'hui
». Jean-Luc Vialla, PDG de Imprimerie Nationale, ne
croit pas à la disparition de l'atelier, mais plutôt
en sa transformation. « C'est aujourd'hui un atelier
vivant, ouvert au public depuis 1994. Les visiteurs peuvent
regarder les artisans composer à l'ancienne, découvrir
la gravure, la reliure» expliqüe-t-il, préférant
parler du présent.
Deux milliards de chiffre d'affaires
L'Imprimerie Nationale est d'abord une grande entreprise à
faire tourner, qui affiche un chiffre d'affaires de 2 milliards
de francs. « Nous devons avant tout être concurrentiels
» souligne le jeune président. Devenue société
anonyme depuis 1994, l'imprimerie a du investir et diversifier
ses produits. Elle s'est dotée d'un parc de rotatives
de pointe et a franchi le cap du numérique. « Nous
avons conservé nos grands clients administratifs, comme
le Trésor public, les Impôts, le ministère
de l'intérieur, mais nous travaillons aussi avec Monoprix,
Auchan. Notre plan commercial prévoit la poursuite de
la croissance de 20 à 30 % par an de la clientèle
privée.»
Et dire qu'en 1640, Richelieu avait fondé l'Imprimerie
pour « multiplier les belles publications utiles à
la gloire du roi, au pro- grès de la religion et à
l'avancement des lettres »...
Frédérique Salinier
Les éditions de l'
Imprimerie Nationale
En palmyréen dans le
texte
L'Imprimerie nationale possède sa propre maison d'édition.
De ses presses sortent, chaque année une trentaine d'ouvrages,
balayant les domaines de l'art, de la poésie ou du roman.
Déjà, sous François Ier, l'Imprimerie publiait
Sophocle et Le Nouveau Testament. Mais c'est la campagne d'Egypte
de Napoléon qui donna la véritable impulsion aux
éditions de l'Imprimerie Nationale. « Nous avions
raté l'Encyclopédie, nous n'allions pas rater
l'expédition de Bonaparte ! 29 volumes furent édités
à l'époque» explique Jean-Marc Dabadie,
le directeur des éditions de l'Imprimerie Nationale.
Nombreux sont les savants qui s'engageaient aux côtés
du futur empereur pour effectuer des recherches. Laplace, Cuvier
ou Geoffroy Saint-Hilaire découvraient alors l'Orient.
Avec eux, l'histoire naturelle, l'égyp- tologie, l'archéologie
se couchaient enfin sur le papier.
Jean-Marc Dabadie travaille avec le souci permanent d'être
tourné vers l'avenir. « L'Imprimerie nationale
a toujours publié la connaissance vive. Aujourd'hui encore,
nous trouvons toujours un angle original, parfois inédit,
pour dévoiler le patrimoine culturel français
ou mondial ». Ainsi La Grande Muraille de Chine,
Le Taj Mahal, ou Temples d'or de Thaïlande,
un magnifique ouvrage sur l'art bouddhique, à paraître
en octobre prochain, sont présentés sous un jour
nouveau. « Tout le monde connaît la Thaïlande.
Nous présentons, dans ce prochain livre la particularité
de l'art sacré des peintures » précise-t-il.
Le lecteur trouvera ces ouwaees dans « toutes les bonnes
librairies » de France et de Navarre, mais aussi à
l'étranger. Le livre La Grande Muraille s'est
vendu à 7500 exemplaires en France, mais aussi à
5000 en Allemagne et à 4000 aux Etats-Unis.
Pour produire ces livres d'art, Jean-Marc Dabadie sait s'entourer.
Les plus grands photographes, Mermet, Fessy, Riboud, Carlos
Freire (qui prépare un livre sur le Mont Athos), se lancent
tous dans l'aventure et travaillent en étroite collaboration
avec l'auteur et le maquettiste, « pour retrouver la complicité
dans le livre ».
Faire fructifier le patrimoine
A côté de ces albums, la collection La Salamandre,
entièrement éditée au plomb, est l'autre
fleuron des éditions de l'Imprimerie nationale. Elle
fait vivre les poinçons. « Les poinçons
dans une vitrine ne servent à rien. Nous faisons fleurir
ces sources en les utilisant. Il s'agit de faire fructifier
notre patrimoine. Nous avons publié par exemple un livre
sur Palmyre car l'Imprimerie possède les caractères
palmyréens. Ressasser le passé ne m'intéresse
pas. Ce qui nie plaît, moi, c'est la vivacité des
idées, des hommes » commente cet helleniste
de formation, capable de « lire dans le texte »
en anglais, allemand, espagnol, et bientôt en chinois.
Il s'est tout de même résolu à ne pas lire
l'arabe « par manque de temps».
Sa curiosité et son amour pour la littérature
se retrouvent dans le choix des livres publiés. «
Avant que nous le sortions, Cap Cod, de Henry David Thoreau,
n'avait jamais été traduit en France. Cet écrivain
est pourtant l'un des, fondateurs de la littérature américaine,
aux côtés de Melville et d'Edgar Poe ».
Les grands classiques sont aussi revisités, avec une
valeur ajoutée à chaque fois. Une traduction typographique
inédite des toutes dernières notes de Montaigne
a par exemple été ajoutée à son
oeuvre.
Frédérique Salinier