NDLR - Le 9e Sommet prévu en 2001 a été
reporté aux 18-20 octobre 2002, en raison de la situation
internationale après les attentats du 11 septembre 2001
aux Etats-Unis et de la riposte militaire anglo-américaine
contre l'Afghanistan le 7 octobre 2001.
ENTRETIEN
avec Marwan HAMADE
propos recueillis par Nayla
Abi KARAM
Le sommet de la reconnaissance
et de la souveraineté libanaise
Marwan
Hamadé est ministre libanais des Déplacés
et député du Chouf. Pour ce francophone résolu,
la Francophonie signifie "la
réconciliation entre ce que nous devons être et
ce que nous sommes". Il livre ici ses opinions
sur la relation de la France et du Liban, quelques mois avant
la tenue du IXème Sommet de la Francophonie à
Beyrouth.
Nayla Abi Karam : Comment vous définissez-vous
en tant que francophone, n'y a-t-il pas un conflit avec votre
identité arabe ?
Marwan Hamadé : J'ai souvent été
partagé, parfois déchiré, entre une Francophonie
culturelle et mon arabité ethno-culturelle. Pendant ma
jeunesse et alors que de mère française, j'avais
le droit d'opter pour lu nationalité française,
j'y ai renoncé à l'époque à cause
de la guerre d'Algérie. Ce déchirement s'est progressivement
atténué au fur et à mesure des retrouvailles
de la politique de la France et l'espace francophone QVK les
valeurs culturelles, morales et humanistes de In Francophonie.
Et la grande réconciliation s'est faite dans mon esprit
avec le général de Gaulle puis plus tard avec
la politique soutenue de la France à l'égard de
la question libanaise et des problèmes arabes.
Désormais, je me sens en paix avec ma francophonie et
mon arabité qui ne sont pas antinomiques. Bien au contraire,
je crois fermement à une sorte de dialectique, absolument
bienfaisante pour les deux, en cela que l'arabisme devrait puiser
dans les valeurs de le francophonie de quoi lui permettre d'aborder
le IIIème millénaire dans un esprit d'ouverture
et de modernité. Et à l'opposé, la Francophonie
peut trouver dans l'espace arabophone, la meilleure caisse de
résonance à ses valeurs.
On constate aujourd'hui combien cette notion de francophonie,
qui apparaissait à l'élite arabe comme une sorte
de fantaisie orientaliste, trouve des atomes crochus avec l'Islam
et l'arabisme.
Je me souviens également que ce même dilemme,
intérieur et dans nos relations avec les autres, avait
profondément affecté ma soeur Nadia Tuéni
poète francophone par excellence mais aussi nationaliste
libanaise et arabe de la première heure.
De longs débats entre elle et moi-même, comme
entre elle et Kamal Joumblatt, pur exemple, ou le père
Youakim Moubarak et d'autres francophones encore enracinés
dans "leur Orient", nous avaient permis de dépasser
petit à petit ce que nous sentions être un complexe
à l'égard de la cause libanaise, la cause arabe".
Nayla Abi Karam : Pourquoi la politique libanaise
de la France, et au-delà sa politique arabe, vous avait-elle
réconcilié avec la Francophonie ?
Marwan Hamadé : Parce que la France a réussi
à trouver une politique d'équilibre et entraîner
dans son sillage la plupart des pays francophones, que ce soit
les pays d'Afrique ou des pays comme le Canada, 1a Belgique,
la Suisse... et d'autres. Je pense que les Français ont
dû, eux aussi, se débarrasser de ce qu'ils portaient
comme héritage du 18ème et 19ème siècle
pour aborder le Liban indépendant avec une ouverture
d'esprit, une visîon globale de ce que le Liban comporte
comme contradictions qu'il convenait à la France, non
pas d'attiser mais de réduire, voire, d'unifier grâce
à des valeurs universelles dont la Francophonie est porteuse.
Il a fallu à la fois débarrasser le Francophonie
de ce visage de protecteur des Chrétiens d'Orient d'une
part, tout en ne l'enlisant pas dans une sorte de eomplaisance
à l'égard de régimes arabes ou musulmans
qui étaient en majorité des régimes de
dictatures et d'autarcie savamment camouflés par la richesse
du pétrole. Voilà où je pense que la politique
française a quand même réussi, en dépit
de quelques ratés qui continuent jusqu'aujourd'hui à
se débarrasser de cette gangue colonialiste, qui affectait
la France et la Francophonie.
Nayla Abi Karam : Dans quelle mesure est-on aujourd'hui,
au Liban, en adéquation avec les valeurs véhiculées
par la Francophonie ?
Marwan Hamadé : Je crois que nous sommes le seul
pays arabe qui peut se targuer d'avoir conservé, je ne
dis pas dans leur intégralité ni d'une manière
exemplaire, une grande partie de ces valeurs que la Francophonie
et que la France nous ont léguées. Il est évident
que le France marque de son empreinte une sorte de mission civilisatrice
libanaise, qui présente teus les périls possibles
et imaginables dans un environnement qui lui est encore hostile.
Le défi étant justement de se porter contagieux
vers la monde arabe et ne pas subir la contagion du monde arabe.
Celui-ci trouverait beaucoup à gagner en acquérant
les valeurs universelles de la Francophonie, qui sont des valeurs
essentiellement humanistes, à travers le Liban en poruculier.
Je pense que le Liban aujourd'hui, dans son combat pour sa
liberté, sa souveraineté, la protection des droits
de l'homme, se trouve en quelque sorte à l'avant garde
d'une lutte que la Francophonie devrait mener dans l'ensemble
du monde pour ne pas tomber ni dans 1'uniformité globalisante,
qui donne la priorité totale à l'économie
et l'avantage absolu à la langue anglaise, ni au contraire
subir le morcellement prôné par les "jusqu'au-boutistes"
anti-globalisation.
Il y a un point d'équilibre à trouver. Le Liban
est bien placé pour ce faire. Il peut en être à
la fois le laboratoire et le porteur, Une percée de la
Francophonie avec ses valeurs vers l'hinterland arabe peut s'exercer
très valablement à travers le Liban. Une opération
de récupération de la Syrie, la Jordanie et l'Irak
est possible. Les progrès de l'information technologique,
la globalisation de l'information permettent aujourd'hui de
véhiculer ces valeurs qui pénétraient,
il y a 200 ans, le monde arabe par le biais des caravanes d'orientalistes
et de voyageurs.
Nayla Abi Karam : Certes, mais les médias
le font plutôt en anglais. N'est-ce pas se mouvoir à
travers des prismes réducteurs à 1'extrême
dans le passage au concret ?
Marwan Hamadé : Cest là où probablement
le Liban peut modifier, voire capter les valeurs francophones
et les transmettre au monde arabe, en arabe ou également
en français. Nous sommes capables, contrairement à
d'autres pays arabes, de produire de la matière el de
la transporter dans Ia région à travers divers
véhicules et d'abord les véhicules culturels.
La prise de conscience de cette mission par l'Université
Saint-Joseph, par exemple, est très intéressante.
Le Révérend Père Sélim Abou et ses
collègues jésuites et laïcs ont réalisé
que l'avenir de l'Université et sa mission doivent désormais
se définir, non plus en fonction d'un espace libanais
restreint mais dans un espace arabe beaucoup plus large, Cest
ce qui explique la nouvelle politique des bourses, les tentatives
de percées vers les pays arabes, les accords conclus
avec des lycées en Syrie, Jordanie, à Bahrein,
la prolifération des Amicales des anciens de I'USJ dans
les pays du Golfe, etc. Tout ceci fait partis d'une opération
qui va soutenir les efforts de la francophonie en tant qu'organisation,
et de la France en tant que porte-étendard de cette organisation
vers le monde arabe. Des facultés de médecine
et d'ingénierie, des espaces technologiques... etc. peuvent
constituer de véritables pôles d'attraction pour
la nouvelle génération dans le monde arabe, désireux
de se dégager de la suprématie absolue des Etats-Unis".
Nayla Abi Karam : Ouel est l'apport de l'expérience
libanaise à la Francophonie ?
Marwan Hamadé : On a affublé le Liban
de beaucoup d'étiquettes : Suisse du Proche-Orient laboratoire
de la diversité culturelle ... etc. Ce sont toutes des
étiquettes qui reconnaissent les droits à la différence
et à la diversité. Même en Afrique, il faut
croire que la Francophonie a peut être "utilisé"
son expérience libanaise qui la mettait en contact avec
les chrétiens, les musulmans, ceux qui se croyaient ultra-nationalistes
libanais et d'autres unionistes arabes.
Nayla Abi Karam : Que doit attendre le Liban de la
Francophonie et inversement ?
Marwan Hamadé : Le Sommet de Beyrouth doit marquer
un tournant important dans l'avancée francophone vers
le monde arabe et le Tiers monde. Pour plusieurs raisons, et
d'abord parce qu'il se tient à Beyrouth dans un pays
qui est à l'orée du monde arabe et musulman, à
la jonction de deux cultures. A partir de Beyrouth, la francophonie
devrait attirer en son sein, un plus grand nombre de pays arabes,
essentiellement la Syrie.
Le second élan consisterait à approfondir encore
plus la mission culturelle de la Francophonie à travers
le monde et le Liban en est un exemple flagrant. L'influence
française au Liban n'est due ni à des divisions
blindées, ni à des "géants multinationaux
" sur la place de Beyrouth.
Nayla Abi Karam : Comment l'approche politique de
la Francophonie se traduit-elle dans le concret, et quel sera
le principal apport de la tenue du IXème Sommet francophone
à Beyrouth ?
Marwan Hamadé : Depuis qu'elle a dépassé
son syndrome colonial, la France, mue par les valeurs francophones,
prend dans des problèmes où les droits de l'homme
sont en jeu, des positions détachées des positions
américano-occidentales en général. Le problème
palestinien en est la plus frappante illustration. Dans ce sens,
l'espace francophone qui se réunira à Beyrouth,
adoptera des attitudes claires à l'égard des droits
du peuple palestinien. La Francophonie essayera d'entraîner
l'espace européen et d'influer sur la politique américaine
et onusienne pour une solution juste au problème régional.
Les apports de la tenue de ce sommet dans la capitale libanaise
sont multiples. Le principal apport est un apport au Liban,
dans ce sens qu'il conduit à réaffirmer la reconnaissance
par un monde très divers, venu de plusieurs continents,
de cette spécificité, cette souveraineté
libanaise qui, si elle ne s'exerce pas sur tout le territoire,
peut quand même s'exercer virtuellement à travers
cette reconnaissance mondiale. Le symbolique est plus important
parfois que le contrôle des Km2.
Entretien avec Nayla Abi Karam