BEYROUTH - 33èmes
Assises de la presse francophone
par Serge HIREL
GHASSAN SALAME
Le journalisme doit être un partenaire
privilégié du dialogue des cultures
En accueillant les Assises,
le ministre libanais de la Culture a souligné que la
déontologie professionnelle était le remède
le plus sûr pour éviter les dérives des
médias et la pensée unique.
S'il fallait ne conserver qu'un seul souvenir des Assises de
Beyrouth, le choix de la plupart des congressistes se porterait
à coup sûr sur le discours prononcé lors
de la séance d'ouverture par Ghassan Salamé, ministre
de la Culture du Liban. On ne pouvait imaginer une meilleure
introduction aux débats que sa réflexion sur la
responsabilité des journalistes dans le monde d'aujourd'hui.
Des propos graves, mais empreints à la fois de sagesse,
d'expérience et d'optimisme.
C'est pourtant avec humour que Ghassan Salamé a entamé
son intervention. Accueillant avec "gratitude"
les membres de l'UIJPLF, il a estimé avec malice, qu'il
convenait de "réviser [leur] héroïsmc".
"Vous prenez bien moins de risques en vous réunissant
à Beyrouth qu'en marchant dans certaines capitales du
monde", a-t-il ironisé, évoquant, aussitôt
après le report du Sommet de la Francophonie.
"Nous étions fin prêts. Votre présence
nous console un tant soit peu", a- t-il affirmé,
avant de souligner combien le thème choisi, "I'appel
au dialogue des cultures", était "prémonitoire",
Un thème que les évènements récents
ont rendu, selon lui, "proprement salutaire".
Témoin et messager
Notant que la problématique des Assises se situait dans
la même mouvance, le ministre de la Culture a donné
alors une véritable leçon de déontologie
professionnelle, en rappelant d'abord le double rôle du
journaliste "témoin attentif aux mouvements du
mondc, curieux des particularités de chacune des contrées
visitées, soucieux en même temps d'en comprendre
les tensions vers l'universel", mais aussi, "messager
qui, après avoir tenté de comprendre, cherche
à expliquer et donc à rendre plus intelligîbles
aux siens les réalités des autres".
"Une mission" que l'actualité internationale
"ne rend que plus cruciale, tout en lui conférant
un caractère de lourde responsabilité",
a estimé Ghassan Salamé, qui a ensuite détaillé
son point de vue sur le traitement de l'actualité, sur
l'attrait pour le sensationnel, enfin sur le rôle des
médias.
"La relation de l'actualité, matière
première de votre métier, relève d'une
autre rationalité que celle de l'Histoire, écrite,
dit-on, par les vainqueurs", a-t-il d'abord affirmé.
"Elle n'existe que par la pluralité des parties
en jeu dans l'événement et par leur droit à
dire leur propre vérite, aussi laide et aussi choquante
soit-elle. C'est pourquoi l'information n'est objective, et
donc morale, que si elle fait place à la victime aussi
bien qu'à 1'agresseur, au faible qu'au fort, au dominé,
qu'au dominant". Le message est d'autant plus percutant
qu'il émane d'un dirigeant d'un pays qui a connu l'une
des pires guerres civiles et qui, aujourd'hui encore, se considère
"en guerre" contre le voisin israëlien.
D'abord un humanisme
Pour Ghassan Salamé, ce principe, qui ne souffre aucune
exception, quel que soit le média employé, doit
être d'autant plus présent à l'esprit que
l'actualité ne résonne que de conflits armés.
Leur relation par l'image a déjà entraîné
des manquements à la régle, notamment lors de
la Guerre du Golfe. "La technologie moderne et l'affinage
incessant des outils de destruction ont transformé la
guerre en spectacle", a-t-il dit. "C'est de
cette dérive d'une mort livrée au show-business
que votre sens du discernement doit constamment vous prévenir".
Et le ministre d'ajouter, un peu désabusé: "À
ne se soucier que de la force de l'image et de 1'impact des
folies que les homme laissent étaler à la face
du monde, à ne chercher que le sensationnel et l'invraisemblable,
au détriment du sens et de sa recherche, le journalisme
court le risque, et y succombe souvent, de ne plus être
d'abord un humanisme".
Poursuivant cette analyse des dangers inhérents à
l'image, Ghassan Salamé, prenant en compte la mondialisation
de l'information, a encore démontré l'énorme
responsabilité des médias dans la formation des
opinions, dans la perception de l'autre. "Les médias
ont fini par devenir l'outil de production même de l'image
de l'autre, de sa représentation, de sa diffusion et
des conditions de sa réception. Les médias, dans
une ère où il n'y a plus de réel que visuel,
ont même développé l'ambition d'être
non plus reflets, mais créateurs de la réalité",
a-t-il estimé.
D'où leur "responsabilité dans la formation
des stéréotypes culturels associés à
telle ou telle société, (..) au risque de reproduire
les dérives les plus dangereuses que le siècle
écoulé a connues".
Résistez! ...
Pour Ghassan Salamé, le remède le plus sûr
pour "juguler ce risque" est que journalisme
soit "un partenaire privilégié"
du dialogue des cultures, "sans lequel la mondialisation
verra l'espace médiatique se substituer à l'espace
social et les conflits d'intérêts se muer en choc
irrésistible des images". L'actualité,
avec l'affrontement par images interposées entre CNN
et AI-Jazira, hérauts de camps adverses, démontre
la réalité de ce risque.
Ce dialogue indispensable, cette écoute de l'autre,
cette volonté d'ouverture, c'est le fondement même
d'une organisation comme
L'UIJPLF. "Ces défis-là sont au coeur
de votre problématique. La recherche dont vous témoignez
est celle d'un métier, d'une profession où il
y aurait encore de la place pour des valeurs", s'est
félicité le ministre, avant de conclure par un
souhait que tous les journalistes devaient faire leur :
"La technologie moderne, a-t-il dit, a sans doute homogénéisé
les normes techniques et les codes de travail. Mais elle n'a
pas encore -et il ne faudrait pas que cela arrive- unifié
le regard, lissé la langue, dont chaque "école"
nationale de journalisme, dont chaque journaliste, use en puisant
dans son propre registre déontologique. C'est dans cette
résistance à la pensée informationnelle
unique que votre appellation gardera un sens autre que celui
d'une simple corporation en quête d'acquis à protéger".
Serge HIREL