Union de la Presse Francophone
 
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N° 103 - janvier 2002

BEYROUTH - 33èmes Assises de la presse francophone
par Serge HIREL

GHASSAN SALAME
Le journalisme doit être un partenaire
privilégié du dialogue des cultures

En accueillant les Assises, le ministre libanais de la Culture a souligné que la déontologie professionnelle était le remède le plus sûr pour éviter les dérives des médias et la pensée unique.

S'il fallait ne conserver qu'un seul souvenir des Assises de Beyrouth, le choix de la plupart des congressistes se porterait à coup sûr sur le discours prononcé lors de la séance d'ouverture par Ghassan Salamé, ministre de la Culture du Liban. On ne pouvait imaginer une meilleure introduction aux débats que sa réflexion sur la responsabilité des journalistes dans le monde d'aujourd'hui. Des propos graves, mais empreints à la fois de sagesse, d'expérience et d'optimisme.

C'est pourtant avec humour que Ghassan Salamé a entamé son intervention. Accueillant avec "gratitude" les membres de l'UIJPLF, il a estimé avec malice, qu'il convenait de "réviser [leur] héroïsmc". "Vous prenez bien moins de risques en vous réunissant à Beyrouth qu'en marchant dans certaines capitales du monde", a-t-il ironisé, évoquant, aussitôt après le report du Sommet de la Francophonie.

"Nous étions fin prêts. Votre présence nous console un tant soit peu", a- t-il affirmé, avant de souligner combien le thème choisi, "I'appel au dialogue des cultures", était "prémonitoire", Un thème que les évènements récents ont rendu, selon lui, "proprement salutaire".

Témoin et messager

Notant que la problématique des Assises se situait dans la même mouvance, le ministre de la Culture a donné alors une véritable leçon de déontologie professionnelle, en rappelant d'abord le double rôle du journaliste "témoin attentif aux mouvements du mondc, curieux des particularités de chacune des contrées visitées, soucieux en même temps d'en comprendre les tensions vers l'universel", mais aussi, "messager qui, après avoir tenté de comprendre, cherche à expliquer et donc à rendre plus intelligîbles aux siens les réalités des autres".

"Une mission" que l'actualité internationale "ne rend que plus cruciale, tout en lui conférant un caractère de lourde responsabilité", a estimé Ghassan Salamé, qui a ensuite détaillé son point de vue sur le traitement de l'actualité, sur l'attrait pour le sensationnel, enfin sur le rôle des médias.

"La relation de l'actualité, matière première de votre métier, relève d'une autre rationalité que celle de l'Histoire, écrite, dit-on, par les vainqueurs", a-t-il d'abord affirmé. "Elle n'existe que par la pluralité des parties en jeu dans l'événement et par leur droit à dire leur propre vérite, aussi laide et aussi choquante soit-elle. C'est pourquoi l'information n'est objective, et donc morale, que si elle fait place à la victime aussi bien qu'à 1'agresseur, au faible qu'au fort, au dominé, qu'au dominant". Le message est d'autant plus percutant qu'il émane d'un dirigeant d'un pays qui a connu l'une des pires guerres civiles et qui, aujourd'hui encore, se considère "en guerre" contre le voisin israëlien.

D'abord un humanisme

Pour Ghassan Salamé, ce principe, qui ne souffre aucune exception, quel que soit le média employé, doit être d'autant plus présent à l'esprit que l'actualité ne résonne que de conflits armés. Leur relation par l'image a déjà entraîné des manquements à la régle, notamment lors de la Guerre du Golfe. "La technologie moderne et l'affinage incessant des outils de destruction ont transformé la guerre en spectacle", a-t-il dit. "C'est de cette dérive d'une mort livrée au show-business que votre sens du discernement doit constamment vous prévenir".
Et le ministre d'ajouter, un peu désabusé: "À ne se soucier que de la force de l'image et de 1'impact des folies que les homme laissent étaler à la face du monde, à ne chercher que le sensationnel et l'invraisemblable, au détriment du sens et de sa recherche, le journalisme court le risque, et y succombe souvent, de ne plus être d'abord un humanisme".

Poursuivant cette analyse des dangers inhérents à l'image, Ghassan Salamé, prenant en compte la mondialisation de l'information, a encore démontré l'énorme responsabilité des médias dans la formation des opinions, dans la perception de l'autre. "Les médias ont fini par devenir l'outil de production même de l'image de l'autre, de sa représentation, de sa diffusion et des conditions de sa réception. Les médias, dans une ère où il n'y a plus de réel que visuel, ont même développé l'ambition d'être
non plus reflets, mais créateurs de la réalité
", a-t-il estimé.
D'où leur "responsabilité dans la formation des stéréotypes culturels associés à telle ou telle société, (..) au risque de reproduire les dérives les plus dangereuses que le siècle écoulé a connues".

Résistez! ...

Pour Ghassan Salamé, le remède le plus sûr pour "juguler ce risque" est que journalisme soit "un partenaire privilégié" du dialogue des cultures, "sans lequel la mondialisation verra l'espace médiatique se substituer à l'espace social et les conflits d'intérêts se muer en choc irrésistible des images". L'actualité, avec l'affrontement par images interposées entre CNN et AI-Jazira, hérauts de camps adverses, démontre la réalité de ce risque.

Ce dialogue indispensable, cette écoute de l'autre, cette volonté d'ouverture, c'est le fondement même d'une organisation comme
L'UIJPLF. "Ces défis-là sont au coeur de votre problématique. La recherche dont vous témoignez est celle d'un métier, d'une profession où il y aurait encore de la place pour des valeurs", s'est félicité le ministre, avant de conclure par un souhait que tous les journalistes devaient faire leur :

"La technologie moderne, a-t-il dit, a sans doute homogénéisé les normes techniques et les codes de travail. Mais elle n'a pas encore -et il ne faudrait pas que cela arrive- unifié le regard, lissé la langue, dont chaque "école" nationale de journalisme, dont chaque journaliste, use en puisant dans son propre registre déontologique. C'est dans cette résistance à la pensée informationnelle unique que votre appellation gardera un sens autre que celui d'une simple corporation en quête d'acquis à protéger".

Serge HIREL