Union de la Presse Francophone
 
Retour pagé précédente

N° 106 - août-septembre 2002


Entretien avec Eric HOESLI
directeur rédacteur en chef du Temps
par Serge HIREL

Le Temps

"Pour éviter le politiquement correct,
nous devons écouter notre public"

Directeur-rédacteur en chef du "Temps" depuis sa création,
Eric Hoesli dirigeait précédemment la rédaction de "L'Hebdo" (groupe Ringier).
Il laissera prochainement à son rédacteur en chef adjoint, Jean-Jacques Roth,
venu lui aussi de "L'Hebdo", la direction de l'équipe rédactionnelle
pour se consacrer totalement à la gestion du jeune titre.

- La Gazette: Les deux titres auxquels Le Temps a succédé étaient de nature très différente. Comment avez-vous pu fusionner les équipes rédactionnelles ?
- Eric Hoesli: Le Temps ne pouvait pas être la moyenne de ces deux titres. Il a été créé ex nihilo. Ses actionnaires, qui ont misé sur une direction forte et indépendante du nouveau titre, nous ont fait confiance pour définir la nouvelle identité, réfléchir aux choix rédactionnels, ce qui était capital. L'objectif de l'équipe de direction, qui, outre Jean-Jacques Roth et moi-même, comprend les deux rédacteurs en chef du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien, a été d'offrir un journal solide et référentiel, sa crédibilité étant l'élément majeur de sa réussite. Nous avons voulu un quotidien ayant ses propres couleurs, ses propres forces. Même si nous avons puisé largement dans les deux rédactions, qui étaient relativement jeunes, il nous fallait un nouveau regard, une nouvelle équipe, capable de fidéliser le lectorat, mais aussi d'en trouver un nouveau. Plutôt que réfléchir à atténuer la collision entre ces deux équipes, nous avons préféré aller de l'avant, créer ensemble cette nouvelle identité. Il a fallu deux à trois ans pour installer Le Temps dans la succession du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien et lui donner son propre caractère. Aujourd'hui, l'osmose est réalisée. Il n'y a plus, parmi les journalistes, d'attitude distincte selon l'origine. Sur nos 150 salariés, un quart est nouveau et les autres proviennent à parts quasi égales des anciens titres. Mais rien dans leur attitude ne permet de savoir lequel.

- Pourquoi avoir choisi d'implanter votre rédaction centrale et tous vos bureaux détachés, à Lausanne, Neuchâtel, Sion, Berne et Zurich, dans des gare?
- E. H.: Cela aussi fait partie de notre volonté de créer un nouveau journal. Pour réussir la fusion, il fallait que la rédaction du Temps s'installe dans de nouveaux locaux, et non chez l'un ou l'autre des anciens titres. Cette implantation dans les gares, que nous avons longuement négociée avec la Régie Fédérale des Chemins de Fer, offrait aussi d'autres avantages, en particulier celui d'investir un espace de vie du monde d'aujourd'hui. Cela est identitairement intéressant. Nous sommes ainsi à proximité de points de vente importants, proches du public, de nos lecteurs qui peuvent facilement nous rencontrer. Nos déplacements sont facilités et nous pouvons aussi utiliser les moyens des chemins de fer en matière de transmission de données. Sans oublier des opérations communes de promotion.

- Comment définissez-vous votre ligne rédactionnelle ?
- E. H.: Le Temps est un journal libéral et d'ouverture. Libéral dans le sens américain du terme, c'est-à-dire réformateur. Et d'ouverture parce que cela est indispensable à la Suisse, dont la classe politique, "cantonalisée", est auto-centrée, fermée sur elle-même, alors que, pour nous développer, nous devons nous tourner vers l'extérieur. Ainsi, nous avons fait campagne pour l'entrée de la Fédération à l'ONU et nous sommes résolument pro-européens. La gauche, la droite... Pour nous, ce ne sont pas les bons termes. Notre vrai pari, c'est d'éviter le "politiquement correct", nauséeux, très présent en Suisse où le centre gauche "mou" attire une majorité de journalistes. Dans une récente enquête, ils sont 60% à se dire proches du PS, alors que ce parti n'attire que 21% des Suisses. Ils donnent dans le centrisme passif... Notre souci est d'aller à contre-sens, d'écouter les gens, de sortir de notre milieu, de ne pas se contenter de l'atmosphère des rédactions. Un journal ne doit pas confondre son opinion avec celle des gens. Les vraies pressions viennent bien souvent des collègues journalistes... Il ne faut pas être forcément "bien pensant".

- Concrètement, comment cela se traduit-il dans la rédaction ?
- E. H.: D'abord en renforçant la culture journalistique. C'est le rôle de la rédaction en chef. Mais aussi en écoutant les milieux qui nous entourent, en écoutant la population qui, elle, n'est pas "politiquement correcte". Pas pour y découvrir le spectaculaire, le "scoop", mais pour y puiser la réalité au quotidien. Un journaliste doit aller au delà de la table de la rédaction, doit rencontrer avec humilité le public. Au Temps, nous avons pris la décision d'ouvrir nos comités de rédaction à des personnalités extérieures et aux lecteurs de base. Il arrive que les dialogues soient musclés. C'est bien ainsi. Nous devons savoir reconnaître nos qualités et nos défauts, miser sur l'intelligence du lecteur. Entre lui et nous, ce sont des liens de confiance qui doivent se tisser. C'est la base même de notre crédibilité. Cette politique nous a permis d'améliorer nos compétences, d'aborder des sujets que nos confrères ne traitent que peu, sur l'armée ou la religion par exemple. Cela a aussi créé une grande solidarité dans l'équipe rédactionnelle qui sait aussi que Le Temps n'est pas un paquebot, qu'elle doit multiplier les efforts pour le faire vivre. Je n'ai jamais eu autant de plaisir à la tête d'une rédaction.

- Pourquoi avoir créé une dizaine de postes à l'étranger ?
- E. H.: Malgré leur coût, ils sont indispensables. Cela répond au besoin extraordinairement fort du Suisse moyen de s'ouvrir sur le monde, de respirer de l'air frais. Mais ces postes sont aussi autant de vigies qui nous permettent de voir ce qui se passe chez l'autre, de nous saisir des débats émergents, d'anticiper le moment où ils seront effectifs chez nous. Il ne s'agit pas, pour nos correspondants, de faire des papiers diplomatiques, comme on en trouve dans la presse étrangère, mais de regarder toute l'actualité. Chaque jour, chacun d'eux doit nous faire parvenir trois propositions d'articles sur des thèmes différents. Cela permet au Temps de respirer autrement que les autres. C'est grâce à cette politique que nous avons commencé à traiter les problèmes de la gouvernance d'entreprise voici trois ans, bien avant la presse française. Aujourd'hui, nous nous intéressons aux questions que pose l'homosexualité, à la privatisation du marché de l'électricité, à la "droite religieuse", qui, apparue aux Etats-Unis, pourrait bien devenir matière à débat en Suisse d'ici peu. Il faut observer les mouvements puritains américains, étudier la politique de Berlusconi, aller voir, ne pas se contenter de hurler...

- Au plan rédactionnel, comment se traduit l'entrée du Monde dans votre ca pital?
- E. H.: D'abord, pourquoi est-il là? Faire vivre un journal comme Le Temps, avec, en plus, une haute exigence de qualité, sur un marché d'un million et demi de francophones, est une gageure et restera un exercice périlleux. Mieux vaut donc travailler avec des confrères proche de nous, échanger des articles, des idées, des solutions de management. La philosophie de notre accord avec Le Monde ne réside pas dans de possibles économies de coûts, mais dans l'apport de qualité journalistique malgré des contraintes financières très dures. Il en est de même avec Le Soir. A l'avenir, ce type de réseau francophone sera fondamental, d'autant qu'il offrira aussi à ses membres un regard européen sur l'actualité. Concrètement, la correspondante du Monde à Genève est installée dans nos locaux, nous partageons des bureaux à Bruxelles et, surtout, chaque jour, nous échangeons par mail des articles et nos "menus".

- Y a-t-il une place pour Le Temps en France et, plus généralement, sur le marché francophone ?
- E. H.: Le marché français, la culture journalistique française sont nettement différentes. Et la loi française nous interdit une incursion significative, ne serait-ce que sur l'autre rive du lac... Pourtant, grâce au "on line", nous pouvons maintenant être présents hors de nos frontières, diffuser nos points de vue à des coûts faibles, les rendre accessibles à tous les francophones. Encore faut-il établir une bonne stratégie. Il s'agit d'identifier, dans notre environnement journalistique, les secteurs dans lesquels nous pouvons être pertinents et, si possible, les meilleurs. Pour que l'opération soit économiquement rentable, il faut développer ces centres d'excellence. Cela peut se faire seul ou avec d'autres, bénéficiant d'autres compétences ou complétant les nôtres. Ainsi, l'action humanitaire, dont Genève est la capitale mondiale, les organisations sportives internationales, toutes installées à Genève ou à Lausanne, et l'activité des places financières paraissent être des secteurs où Le Temps peut apporter la meilleure information et offrir une source bien plus importante que celle permise par la publication sur papier. Sur ce point, le "on-line" ouvre de réelles perspectives.

- Si vous ne pouvez pas vous installer en France, il semble que le contraire soit possible. Que pensez-vous de l'arrivée de Philippe Hersant en Romandie ?

- Toute concurrence est toujours bonne. On ne peut pas regretter que quelqu'un débarque... Mais le combat est inégal. Les Suisses ne peuvent pas aller en France, alors que Philippe Hersant peut se développer chez nous et menacer Edipresse. Or, le maintien d'un centre de compétence et d'un potentiel économique de presse suisse est fondamental pour l'avenir de la Romandie. Les francophones, en Suisse, sont minoritaires. Une minorité doit faire mieux que la majorité pour conserver sa place. Elle ne doit pas seulement se défendre, mais développer des idées pour l'ensemble du pays, avoir les moyens de les faire connaître. C'est en ce sens qu'un groupe de presse romand est nécessaire. Il ne faudrait pas que l'arrivée de France-Antilles le réduise à néant. Certes, le paysage médiatique romand, très éclaté, appelle à des aménagements. Une trop grande diversité tue la qualité, alors qu'un rapprochement économique peut permettre de la conserver. Encore faut-il respecter l'exigence de concurrence et qu'un équilibre se crée entre cette obligation et celle de la qualité. Si Hersant permet à un certain nombre de titres de se regrouper avec un tel objectif, il n'y a pas de problème. Mais le danger est qu'en raison de la législation suisse, Edipresse soit menacé. Un combat à mort entre Pierre Lamunière et Philippe Hersant serait dramatique pour la Suisse romande. Pour pouvoir continuer à se développer à l'étranger, Edipresse doit rester puissant sur ses bases. Il faut que la Commission de la Concurrence comprenne cela et en tienne compte dans ses décisions.

Propos recueillis par Serge HIREL