Le Temps
"Pour éviter le
politiquement correct,
nous devons écouter notre public"
Directeur-rédacteur en chef du
"Temps" depuis sa création,
Eric Hoesli dirigeait précédemment la rédaction
de "L'Hebdo" (groupe Ringier).
Il laissera prochainement à son rédacteur en chef
adjoint, Jean-Jacques Roth,
venu lui aussi de "L'Hebdo", la direction de l'équipe
rédactionnelle
pour se consacrer totalement à la gestion du jeune titre.
- La Gazette: Les deux titres auxquels
Le Temps a succédé étaient de nature
très différente. Comment avez-vous pu fusionner
les équipes rédactionnelles ?
- Eric Hoesli: Le Temps ne pouvait
pas être la moyenne de ces deux titres. Il a été
créé ex nihilo. Ses actionnaires, qui ont
misé sur une direction forte et indépendante du
nouveau titre, nous ont fait confiance pour définir la
nouvelle identité, réfléchir aux choix
rédactionnels, ce qui était capital. L'objectif
de l'équipe de direction, qui, outre Jean-Jacques Roth
et moi-même, comprend les deux rédacteurs en chef
du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien,
a été d'offrir un journal solide et référentiel,
sa crédibilité étant l'élément
majeur de sa réussite. Nous avons voulu un quotidien
ayant ses propres couleurs, ses propres forces. Même si
nous avons puisé largement dans les deux rédactions,
qui étaient relativement jeunes, il nous fallait un nouveau
regard, une nouvelle équipe, capable de fidéliser
le lectorat, mais aussi d'en trouver un nouveau. Plutôt
que réfléchir à atténuer la collision
entre ces deux équipes, nous avons préféré
aller de l'avant, créer ensemble cette nouvelle identité.
Il a fallu deux à trois ans pour installer Le Temps
dans la succession du Journal de Genève et du
Nouveau Quotidien et lui donner son propre caractère.
Aujourd'hui, l'osmose est réalisée. Il n'y a plus,
parmi les journalistes, d'attitude distincte selon l'origine.
Sur nos 150 salariés, un quart est nouveau et les autres
proviennent à parts quasi égales des anciens titres.
Mais rien dans leur attitude ne permet de savoir lequel.
- Pourquoi avoir choisi d'implanter votre rédaction
centrale et tous vos bureaux détachés, à
Lausanne, Neuchâtel, Sion, Berne et Zurich, dans des gare?
- E. H.: Cela aussi fait partie de notre volonté
de créer un nouveau journal. Pour réussir la fusion,
il fallait que la rédaction du Temps s'installe
dans de nouveaux locaux, et non chez l'un ou l'autre des anciens
titres. Cette implantation dans les gares, que nous avons longuement
négociée avec la Régie Fédérale
des Chemins de Fer, offrait aussi d'autres avantages, en particulier
celui d'investir un espace de vie du monde d'aujourd'hui. Cela
est identitairement intéressant. Nous sommes ainsi à
proximité de points de vente importants, proches du public,
de nos lecteurs qui peuvent facilement nous rencontrer. Nos
déplacements sont facilités et nous pouvons aussi
utiliser les moyens des chemins de fer en matière de
transmission de données. Sans oublier des opérations
communes de promotion.
- Comment définissez-vous votre ligne rédactionnelle
?
- E. H.: Le Temps est un journal libéral
et d'ouverture. Libéral dans le sens américain
du terme, c'est-à-dire réformateur. Et d'ouverture
parce que cela est indispensable à la Suisse, dont la
classe politique, "cantonalisée", est auto-centrée,
fermée sur elle-même, alors que, pour nous développer,
nous devons nous tourner vers l'extérieur. Ainsi, nous
avons fait campagne pour l'entrée de la Fédération
à l'ONU et nous sommes résolument pro-européens.
La gauche, la droite... Pour nous, ce ne sont pas les bons termes.
Notre vrai pari, c'est d'éviter le "politiquement
correct", nauséeux, très présent en
Suisse où le centre gauche "mou" attire une
majorité de journalistes. Dans une récente enquête,
ils sont 60% à se dire proches du PS, alors que ce parti
n'attire que 21% des Suisses. Ils donnent dans le centrisme
passif... Notre souci est d'aller à contre-sens, d'écouter
les gens, de sortir de notre milieu, de ne pas se contenter
de l'atmosphère des rédactions. Un journal ne
doit pas confondre son opinion avec celle des gens. Les vraies
pressions viennent bien souvent des collègues journalistes...
Il ne faut pas être forcément "bien pensant".
- Concrètement, comment cela se traduit-il dans
la rédaction ?
- E. H.: D'abord en renforçant la culture journalistique.
C'est le rôle de la rédaction en chef. Mais aussi
en écoutant les milieux qui nous entourent, en écoutant
la population qui, elle, n'est pas "politiquement correcte".
Pas pour y découvrir le spectaculaire, le "scoop",
mais pour y puiser la réalité au quotidien. Un
journaliste doit aller au delà de la table de la rédaction,
doit rencontrer avec humilité le public. Au Temps,
nous avons pris la décision d'ouvrir nos comités
de rédaction à des personnalités extérieures
et aux lecteurs de base. Il arrive que les dialogues soient
musclés. C'est bien ainsi. Nous devons savoir reconnaître
nos qualités et nos défauts, miser sur l'intelligence
du lecteur. Entre lui et nous, ce sont des liens de confiance
qui doivent se tisser. C'est la base même de notre crédibilité.
Cette politique nous a permis d'améliorer nos compétences,
d'aborder des sujets que nos confrères ne traitent que
peu, sur l'armée ou la religion par exemple. Cela a aussi
créé une grande solidarité dans l'équipe
rédactionnelle qui sait aussi que Le Temps n'est
pas un paquebot, qu'elle doit multiplier les efforts pour le
faire vivre. Je n'ai jamais eu autant de plaisir à la
tête d'une rédaction.
- Pourquoi avoir créé une dizaine de postes
à l'étranger ?
- E. H.: Malgré leur coût, ils sont indispensables.
Cela répond au besoin extraordinairement fort du Suisse
moyen de s'ouvrir sur le monde, de respirer de l'air frais.
Mais ces postes sont aussi autant de vigies qui nous permettent
de voir ce qui se passe chez l'autre, de nous saisir des débats
émergents, d'anticiper le moment où ils seront
effectifs chez nous. Il ne s'agit pas, pour nos correspondants,
de faire des papiers diplomatiques, comme on en trouve dans
la presse étrangère, mais de regarder toute l'actualité.
Chaque jour, chacun d'eux doit nous faire parvenir trois propositions
d'articles sur des thèmes différents. Cela permet
au Temps de respirer autrement que les autres. C'est
grâce à cette politique que nous avons commencé
à traiter les problèmes de la gouvernance d'entreprise
voici trois ans, bien avant la presse française. Aujourd'hui,
nous nous intéressons aux questions que pose l'homosexualité,
à la privatisation du marché de l'électricité,
à la "droite religieuse", qui, apparue aux
Etats-Unis, pourrait bien devenir matière à débat
en Suisse d'ici peu. Il faut observer les mouvements puritains
américains, étudier la politique de Berlusconi,
aller voir, ne pas se contenter de hurler...
- Au plan rédactionnel, comment se traduit l'entrée
du Monde dans votre ca pital?
- E. H.: D'abord, pourquoi est-il là? Faire vivre
un journal comme Le Temps, avec, en plus, une haute exigence
de qualité, sur un marché d'un million et demi
de francophones, est une gageure et restera un exercice périlleux.
Mieux vaut donc travailler avec des confrères proche
de nous, échanger des articles, des idées, des
solutions de management. La philosophie de notre accord avec
Le Monde ne réside pas dans de possibles économies
de coûts, mais dans l'apport de qualité journalistique
malgré des contraintes financières très
dures. Il en est de même avec Le Soir. A l'avenir,
ce type de réseau francophone sera fondamental, d'autant
qu'il offrira aussi à ses membres un regard européen
sur l'actualité. Concrètement, la correspondante
du Monde à Genève est installée
dans nos locaux, nous partageons des bureaux à Bruxelles
et, surtout, chaque jour, nous échangeons par mail des
articles et nos "menus".
- Y a-t-il une place pour Le Temps en France et,
plus généralement, sur le marché francophone
?
- E. H.: Le marché français, la culture
journalistique française sont nettement différentes.
Et la loi française nous interdit une incursion significative,
ne serait-ce que sur l'autre rive du lac... Pourtant, grâce
au "on line", nous pouvons maintenant être présents
hors de nos frontières, diffuser nos points de vue à
des coûts faibles, les rendre accessibles à tous
les francophones. Encore faut-il établir une bonne stratégie.
Il s'agit d'identifier, dans notre environnement journalistique,
les secteurs dans lesquels nous pouvons être pertinents
et, si possible, les meilleurs. Pour que l'opération
soit économiquement rentable, il faut développer
ces centres d'excellence. Cela peut se faire seul ou avec d'autres,
bénéficiant d'autres compétences ou complétant
les nôtres. Ainsi, l'action humanitaire, dont Genève
est la capitale mondiale, les organisations sportives internationales,
toutes installées à Genève ou à
Lausanne, et l'activité des places financières
paraissent être des secteurs où Le Temps
peut apporter la meilleure information et offrir une source
bien plus importante que celle permise par la publication sur
papier. Sur ce point, le "on-line" ouvre de réelles
perspectives.
- Si vous ne pouvez pas vous installer en France, il
semble que le contraire soit possible. Que pensez-vous de l'arrivée
de Philippe Hersant en Romandie ?
- Toute concurrence est toujours bonne. On ne peut pas regretter
que quelqu'un débarque... Mais le combat est inégal.
Les Suisses ne peuvent pas aller en France, alors que Philippe
Hersant peut se développer chez nous et menacer Edipresse.
Or, le maintien d'un centre de compétence et d'un potentiel
économique de presse suisse est fondamental pour l'avenir
de la Romandie. Les francophones, en Suisse, sont minoritaires.
Une minorité doit faire mieux que la majorité
pour conserver sa place. Elle ne doit pas seulement se défendre,
mais développer des idées pour l'ensemble du pays,
avoir les moyens de les faire connaître. C'est en ce sens
qu'un groupe de presse romand est nécessaire. Il ne faudrait
pas que l'arrivée de France-Antilles le réduise
à néant. Certes, le paysage médiatique
romand, très éclaté, appelle à des
aménagements. Une trop grande diversité tue la
qualité, alors qu'un rapprochement économique
peut permettre de la conserver. Encore faut-il respecter l'exigence
de concurrence et qu'un équilibre se crée entre
cette obligation et celle de la qualité. Si Hersant permet
à un certain nombre de titres de se regrouper avec un
tel objectif, il n'y a pas de problème. Mais le danger
est qu'en raison de la législation suisse, Edipresse
soit menacé. Un combat à mort entre Pierre Lamunière
et Philippe Hersant serait dramatique pour la Suisse romande.
Pour pouvoir continuer à se développer à
l'étranger, Edipresse doit rester puissant sur ses bases.
Il faut que la Commission de la Concurrence comprenne cela et
en tienne compte dans ses décisions.
Propos recueillis par Serge HIREL