Union de la Presse Francophone
 
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N° 106 - août-septembre 2002


Serge HIREL

LE TEMPS
Le quotidien de la presse suisse romande

Un statut de "titre de référence"

En quatre ans, le seul journal "de qualité" de Romandie,
né de la fusion du
"Journal de Genève" et du "Nouveau quotidien",
a réussi son implantation. L'équilibre financier est atteint, mais restera fragile,
en raison de l'étroitesse du marché sur lequel il évolue.

Au milieu d'une presse quotidienne d'informations locales abondante, mais également bien démarquée des titres "populaires", "Le Temps" fait figure d'exception. Son parti-pris de n'offrir aux lecteurs que de l'information "sérieuse", qui le classe parmi les journaux "de qualité", n'est pourtant pas sa seule originalité.

Original, il l'est aussi par les conditions de sa naissance et la composition de son capital. "Le Temps", dont le premier numéro a été publié en mars 1998, est le résultat de la fusion de deux quotidiens francophones que tout opposait. Fondé en 1826, "Le Journal de Genève", libéral, s'intéressait surtout à l'économie et appartenait à un actionnariat diversifié composé, outre le Bourse de Genève, de banquiers et de fondations de famille. "Le Nouveau Quotidien", quant à lui, lancé en 1991, se voulait "sociétal", "fun", et privilégiait les "coups" journalistiques. Les deux principaux groupes de presse de la Fédération étaient à son chevet : Edipresse possédait 80% du capital et le Zurichois Ringier 20%.

Nécessaire à la Romandie

Un seul point était commun aux deux titres: l'un et l'autre perdaient de l'argent, "Le Nouveau Quotidien", pour sa part, n'ayant jamais réussi à atteindre l'équilibre. Les deux sociétés d'édition ont pris conscience non seulement des risques qu'elles prenaient, mais aussi de celui que l'éventuelle disparition des deux titres faisait courir à la Suisse francophone: être, tôt ou tard, privée d'une voix de portée nationale. Sous cet angle, leur rapprochement peut être considéré comme un geste quasiment patriotique.

Les actionnaires du "Journal de Genève" et ceux du "Nouveau Quotidien" ont donc pris chacun 47% d'une nouvelle société créée pour éditer "Le Temps", les 6% restants étant la propriété collective du personnel.

Quatre ans après sa naissance, il est certain que le nouveau titre a gagné son pari. L'équilibre financier sera atteint dans les mois qui viennent, malgré la crise économique qui frappe durement les investissements publicitaires en Suisse romande depuis le deuxième semestre 2001, et sa réputation est établie. En Suisse bien sûr, mais aussi en Europe où l'exigence de rigueur journalistique dont il fait preuve lui a permis d'accéder au statut de "journal de référence".

Ses pairs, français, allemands, anglais, scandinaves, tirent tous à des centaines de milliers d'exemplaires. Lui se contente d'une diffusion apparemment modeste: 65 000 exemplaires. Il peut, pourtant, en être très fier: compte-tenu de la faiblesse de la taille de son marché -la Suisse ne compte que 1,5 million de francophones-, son taux de pénétration -plus de 10%- est remarquable. Si, en France, un titre atteignait cette barre, sa diffusion dépasserait les deux millions d'exemplaires...

"Le Monde" au tour de table

Est-ce cette réussite qui a incité son confrère français "Le Monde" à s'intéresser au "Temps"? Ou est-ce la réputation du journal de Jean-Marie Colombani qui a conduit la direction du quotidien suisse à s'en approcher ? Toujours est-il qu'en 2001, les actionnaires issus du "Journal de Genève" ont vendu 20% du capital du "Temps" au "Monde", les 27% restants devenant la propriété de deux banques genevoises.

Une opération, originale elle aussi, qui a renforcé l'aura du jeune quotidien. Mais qui lui permet également d'explorer de nouvelles voies de collaboration avec des confrères qui, non concurrents, ont une approche identique de l'information. Ainsi, sans aucun aspect capitalistique-pour l'instant-, "Le Temps" travaille aussi quotidiennement avec son homologue bruxellois "Le Soir" qui évolue également sur un marché francophone d'une taille relativement faible. Un autre accord, avec un titre luxembourgeois cette fois, pourrait être conclu à brève ou moyenne échéance, Suisse et Grand-Duché ayant en commun un goût prononcé pour l'information économique en raison notamment de la puissance de leur secteur bancaire.

Reste que le journal genevois, malgré son excellent parcours, ne peut pas se reposer sur ses lauriers. Et ne le pourra probablement jamais. Même si la tradition venue de la Réforme, conduit les Suisses à lire beaucoup la presse, "Le Temps", qui compte aujourd'hui 200 000 lecteurs et est diffusé à 80% par abonnement, doit toujours prendre en compte la concurrence des titres francophones étrangers largement distribués en Suisse, mais aussi celle des douze autres quotidiens qui paraissent en Romandie, bien qu'aucun d'eux ne soit positionné sur le même créneau éditorial.

Le challenge est simple à exprimer, mais plus difficile à mettre en oeuvre au quotidien: ne jamais cesser d'être indispensable au lecteur pour le garder. D'où ce choix de l'information de qualité, recherchée par un lectorat plutôt urbain et à haut revenu, dont la formation est plus élevée que la moyenne. Un lectorat que "Le Temps" trouve essentiellement dans les milieux économique, universitaire et politique et dans le personnel des nombreuses instances internationales installées dans la capitale romande ou à Lausanne.

Dix correspondants à l'étranger

Pour satisfaire ce lectorat, les 85 journalistes du jeune quotidien ne peuvent pas se contenter de rendre compte, de suivre l'actualité. Ils doivent l'anticiper, l'analyser, la commenter. L'actualité helvétique bien sûr, mais aussi l'actualité à l'étranger, le Suisse, par tradition, se passionnant pour les affaires du monde. Ce qui a obligé "Le Temps" à imiter les plus grands de ses confrères en créant des postes de correspondants à l'étranger, à Paris, Bruxelles, Londres, Berlin, Rome, Jerusalem, New-York, Moscou, Pékin et Tokyo. Ce qui a conduit aussi le titre à adopter un ton différent, à porter sur les nouvelles un regard plus personnel, quelquefois bien éloigné du "politiquement correct".

C'est à ce prix qu'en quatre ans, "Le Temps" a réussi à faire autorité. En Romandie naturellement, mais également en Suisse alémanique, où, désormais, on lit le jeune quotidien lorsque l'on veut savoir, comprendre ce qui se passe dans la partie francophone du pays. Le pari éditorial semble ainsi définitivement gagné. Mais, économiquement, la taille du marché ne pouvant évoluer, le titre ne pouvant sortir de ses frontières, l'exercice reste périlleux. Et le demeurera. Seule la qualité rédactionnelle permet et permettra de tenir à distance le cauchemar du déficit structurel et de conserver à la Romandie un organe de presse de portée internationale, indispensable au rôle qui est le sien dans la Confédération et, plus largement, sur le Vieux Continent.

Serge HIREL