LE TEMPS
Le quotidien de la presse suisse romande
Un statut de "titre de
référence"
En quatre ans, le seul journal "de
qualité" de Romandie,
né de la fusion du "Journal de Genève"
et du "Nouveau quotidien",
a réussi son implantation. L'équilibre financier
est atteint, mais restera fragile,
en raison de l'étroitesse du marché sur lequel
il évolue.
Au milieu d'une presse quotidienne d'informations locales abondante,
mais également bien démarquée des titres
"populaires", "Le Temps" fait figure
d'exception. Son parti-pris de n'offrir aux lecteurs que de
l'information "sérieuse", qui le classe parmi
les journaux "de qualité", n'est pourtant pas
sa seule originalité.
Original, il l'est aussi par les conditions de sa naissance
et la composition de son capital. "Le Temps",
dont le premier numéro a été publié
en mars 1998, est le résultat de la fusion de deux quotidiens
francophones que tout opposait. Fondé en 1826, "Le
Journal de Genève", libéral, s'intéressait
surtout à l'économie et appartenait à un
actionnariat diversifié composé, outre le Bourse
de Genève, de banquiers et de fondations de famille.
"Le Nouveau Quotidien", quant à lui,
lancé en 1991, se voulait "sociétal",
"fun", et privilégiait les "coups"
journalistiques. Les deux principaux groupes de presse de la
Fédération étaient à son chevet
: Edipresse possédait 80% du capital et le Zurichois
Ringier 20%.
Nécessaire à la Romandie
Un seul point était commun aux deux titres: l'un et
l'autre perdaient de l'argent, "Le Nouveau Quotidien",
pour sa part, n'ayant jamais réussi à atteindre
l'équilibre. Les deux sociétés d'édition
ont pris conscience non seulement des risques qu'elles prenaient,
mais aussi de celui que l'éventuelle disparition des
deux titres faisait courir à la Suisse francophone: être,
tôt ou tard, privée d'une voix de portée
nationale. Sous cet angle, leur rapprochement peut être
considéré comme un geste quasiment patriotique.
Les actionnaires du "Journal de Genève"
et ceux du "Nouveau Quotidien" ont donc pris
chacun 47% d'une nouvelle société créée
pour éditer "Le Temps", les 6% restants
étant la propriété collective du personnel.
Quatre ans après sa naissance, il est certain que le
nouveau titre a gagné son pari. L'équilibre financier
sera atteint dans les mois qui viennent, malgré la crise
économique qui frappe durement les investissements publicitaires
en Suisse romande depuis le deuxième semestre 2001, et
sa réputation est établie. En Suisse bien sûr,
mais aussi en Europe où l'exigence de rigueur journalistique
dont il fait preuve lui a permis d'accéder au statut
de "journal de référence".
Ses pairs, français, allemands, anglais, scandinaves,
tirent tous à des centaines de milliers d'exemplaires.
Lui se contente d'une diffusion apparemment modeste: 65 000
exemplaires. Il peut, pourtant, en être très fier:
compte-tenu de la faiblesse de la taille de son marché
-la Suisse ne compte que 1,5 million de francophones-, son taux
de pénétration -plus de 10%- est remarquable.
Si, en France, un titre atteignait cette barre, sa diffusion
dépasserait les deux millions d'exemplaires...
"Le Monde" au tour de table
Est-ce cette réussite qui a incité son confrère
français "Le Monde" à s'intéresser
au "Temps"? Ou est-ce la réputation
du journal de Jean-Marie Colombani qui a conduit la direction
du quotidien suisse à s'en approcher ? Toujours est-il
qu'en 2001, les actionnaires issus du "Journal de Genève"
ont vendu 20% du capital du "Temps" au "Monde",
les 27% restants devenant la propriété de deux
banques genevoises.
Une opération, originale elle aussi, qui a renforcé
l'aura du jeune quotidien. Mais qui lui permet également
d'explorer de nouvelles voies de collaboration avec des confrères
qui, non concurrents, ont une approche identique de l'information.
Ainsi, sans aucun aspect capitalistique-pour l'instant-, "Le
Temps" travaille aussi quotidiennement avec son homologue
bruxellois "Le Soir" qui évolue également
sur un marché francophone d'une taille relativement faible.
Un autre accord, avec un titre luxembourgeois cette fois, pourrait
être conclu à brève ou moyenne échéance,
Suisse et Grand-Duché ayant en commun un goût prononcé
pour l'information économique en raison notamment de
la puissance de leur secteur bancaire.
Reste que le journal genevois, malgré son excellent
parcours, ne peut pas se reposer sur ses lauriers. Et ne le
pourra probablement jamais. Même si la tradition venue
de la Réforme, conduit les Suisses à lire beaucoup
la presse, "Le Temps", qui compte aujourd'hui
200 000 lecteurs et est diffusé à 80% par abonnement,
doit toujours prendre en compte la concurrence des titres francophones
étrangers largement distribués en Suisse, mais
aussi celle des douze autres quotidiens qui paraissent en Romandie,
bien qu'aucun d'eux ne soit positionné sur le même
créneau éditorial.
Le challenge est simple à exprimer, mais plus difficile
à mettre en oeuvre au quotidien: ne jamais cesser d'être
indispensable au lecteur pour le garder. D'où ce choix
de l'information de qualité, recherchée par un
lectorat plutôt urbain et à haut revenu, dont la
formation est plus élevée que la moyenne. Un lectorat
que "Le Temps" trouve essentiellement dans
les milieux économique, universitaire et politique et
dans le personnel des nombreuses instances internationales installées
dans la capitale romande ou à Lausanne.
Dix correspondants à l'étranger
Pour satisfaire ce lectorat, les 85 journalistes du jeune quotidien
ne peuvent pas se contenter de rendre compte, de suivre l'actualité.
Ils doivent l'anticiper, l'analyser, la commenter. L'actualité
helvétique bien sûr, mais aussi l'actualité
à l'étranger, le Suisse, par tradition, se passionnant
pour les affaires du monde. Ce qui a obligé "Le
Temps" à imiter les plus grands de ses confrères
en créant des postes de correspondants à l'étranger,
à Paris, Bruxelles, Londres, Berlin, Rome, Jerusalem,
New-York, Moscou, Pékin et Tokyo. Ce qui a conduit aussi
le titre à adopter un ton différent, à
porter sur les nouvelles un regard plus personnel, quelquefois
bien éloigné du "politiquement correct".
C'est à ce prix qu'en quatre ans, "Le Temps"
a réussi à faire autorité. En Romandie
naturellement, mais également en Suisse alémanique,
où, désormais, on lit le jeune quotidien lorsque
l'on veut savoir, comprendre ce qui se passe dans la partie
francophone du pays. Le pari éditorial semble ainsi définitivement
gagné. Mais, économiquement, la taille du marché
ne pouvant évoluer, le titre ne pouvant sortir de ses
frontières, l'exercice reste périlleux. Et le
demeurera. Seule la qualité rédactionnelle permet
et permettra de tenir à distance le cauchemar du déficit
structurel et de conserver à la Romandie un organe de
presse de portée internationale, indispensable au rôle
qui est le sien dans la Confédération et, plus
largement, sur le Vieux Continent.
Serge HIREL