Michael
Ringier
"A l'Est, des cartes
restent à distribuer"
Prudent, mais conquérant, francophile,
mais absent de France,
l'éditeur zurichois, contraint à l'export pour
se développer,
explique ses implantations en Europe de l'Est et en Asie.
Sous son allure austère de Suisse alémanique
protestant, descendant d'une famille huguenote qui a fui Nîmes
au XVIe siècle, Michaël Ringier, président
du groupe familial éponyme, qui, chaque année,
se fait un point d'honneur à venir présenter ses
résultats à Paris, manie avec dextérité
l'humour et la modestie. "L'an dernier, dit-il,
avec tout juste ce qu'il faut de lenteur dans l'expression,
Jean-Marie Messier a fait disparaître quinze fois notre
groupe...".
Bien peu de dirigeants oseraient une telle image pour évoquer
la taille de leur entreprise. "Eléphant" en
Suisse, le groupe zurichois, bien qu'en matière de chiffre
d'affaires, il ne puisse se comparer aux mastodontes anglo-saxons
de la communication, a su, comme eux, investir hors de la Confédération.
"C'était une obligation, explique-t-il. Le
marché suisse est étroit, sursaturé et
vulnérable. Loin d'être une barrière, la
langue, ou plutôt, nos langues sont une facilité
supplémentaire offerte aux éditeurs étrangers
qui veulent s'implanter chez nous".
Le contraire est beaucoup moins vrai. Et Michaël Ringier
en a fait l'expérience tant en Allemagne qu'en France.
L'éditeur, francophone, francophile et très heureux
de l'être, a un grave défaut : il n'est pas européen
parce que la Suisse continue imperturbablement de refuser d'entrer
dans l'Union européenne, au grand dam du groupe zurichois
qui, à chaque occasion, à chaque votation sur
le sujet, milite aux côtés des pro-européens.
"Etranger" en France
Ainsi, en France, où, dans les années 80, il
a cherché à s'implanter, la loi lui interdit,
parce qu' "étranger", de posséder plus
de 20 % du capital d'un titre d'informations politiques et générales.
S'adaptant à cette règle, il a acquis 20 % du
Point, mais, ne se sentant que peu de goût pour
le rôle d'actionnaire dormant, il a préféré
s'en séparer. Il s'est aussi lancé dans l'édition
d'un mensuel culturel de grande qualité, Emois,
qui, peut-être en avance sur son temps, n'a pas trouvé
son marché.
Aujourd'hui, Michaël Ringier, quand on le questionne sur
ses projets en France, répond simplement, avec une pointe
d'amertume : "Il faut trouver une occasion",
avant d'ajouter, réaliste : "Même si la
loi était modifiée, je ne vois pas la possibilité
pour nous d'entrer en France. Pour y être important, il
faut payer un gros droit d'entrée, pour changer les habitudes
du lectorat, pour provoquer un changement émotionnel
du rapport entre le média et son lecteur".
Un regret qui ne l'a pas empêché de conclure,
l'an dernier, un partenariat rédactionnel entre L'Hebdo
et L'Express, les deux publications s'échangeant
des articles dans le domaine du voyage. "Cet accord,
que nous voulons développer, ne vise pas à faire
baisser les coûts, mais à augmenter la qualité",
dit Michaël Ringier, qui souligne aussi qu'il ne s'agit
pas d'une stratégie générale de collaboration
avec des éditeurs européens. "Nous avons
le plus grand respect de l'indépendance rédactionnelle",
explique-t-il, en notant également qu'une telle politique
serait difficile à déployer dans la mesure où
nombre d'éditeurs étrangers vendent en Suisse
et sont donc ses concurrents.
Des terres à sa mesure
La ligne stratégique du groupe Ringier est ailleurs,
à l'Est où "les dernières cartes
restent à distribuer", estime l'éditeur
zurichois. "Dans cinq ans, notre position y sera beaucoup
plus forte", assure-t-il, passionné un instant,
au point d'oublier la prudence dont il fait montre tant dans
ses choix stratégiques que dans l'expression de ses opinions.
L'Asie est également une terre qui l'attire, parce que
l'économie y est bouillonnante, parce que, là
aussi, des groupes de médias de puissance moyenne peuvent
s'y développer aux côtés des multinationales
de . communication.
"Mais nous ne pouvons pas y jouer le rôle de
pionniers", tempère Michaël Ringier, qui
considère comme des "aventures difficiles"
ses investissements en Chine et au Vietnam. Sans cacher sa volonté
de dégager des bénéfices de ses implantations
à l'étranger, il n'est pas prêt pourtant
à abandonner pour cela les quelques principes qui fondent
l'indépendance et la qualité d'un titre. "Le
marché asiatique est pour l'instant limité parce
que la liberté de la presse n'est pas encore assurée
dans certains Etats, dit-il, et je me refuse à
investir de manière minoritaire dans un pays qui n'est
pas démocratique".
Aider à l'essor démocratique
Une attitude qu'il adopte aussi en Europe de l'Est où,
parfois, les nationalismes s'exacerbent au point de provoquer
un retour au populisme que certains titres n'hésitent
pas à utiliser pour se développer. "Pour
éviter de participer à cette dérive, nous
avons refusé un investissement en Serbie", note
Michaël Ringier, pour qui un éditeur, en toutes
circonstances, "doit garder une ligne démocratique".
Responsable du développement des médias et ancien
patron de Ringier-Romandie, Jacques Pilet, quant à lui,
voit dans cette expansion vers l'Est la démonstration
de l'attitude citoyenne du groupe."Dans cette région,
la presse a une responsabilité dans la formation de l'opinion
publique qui apprend la démocratie, dit-il. Bien
sûr, des opérateurs locaux peuvent assumer cette
tâche. Notre rôle est d'aider ce processus".
Une aide qui, au-delà de son aspect économique,
passe par la formation des journalistes, par la mise en place
de nouvelles méthodes de travail. "En Roumanie,
note-t-il, dans un paysage médiatique tumultueux,
où des titres sont instrumentalisés par des entreprises,
nous avons introduit le journalisme d'investigation. Il y a
eu beaucoup d'opposition. Mais nos journalistes ont pu compter
sur nous. Il en a été de même en Hongrie,
où certains politiciens estiment nos positions trop fortes.
Nous avons dû batailler contre le gouvernement. Et nous
avons gagné...".
Un regard sur l'Afrique
Peut-on imaginer que, fort de ces principes, Michaël Ringier
ait, un jour, un regard vers l'Afrique, notamment vers l'Afrique
francophone, l'autre région du monde qui s'ouvre à
la démocratie tout en ordonnant son économie ?
L'éditeur alémanique se montre prudent: "Il
n'y a pas de marché international de langue française,
juge-t-il. Il y a plusieurs marchés spécifiques
qui se juxtaposent sans se recouvrir. Ceci est d'autant plus
vrai dans le domaine de la communication que, partout dans le
monde, les marchés médiatiques, parce qu'ils sont
le reflet des réalités politique, sociale et économique
du pays, sont extrêmement nationaux. Ceci dit, certains
de ces marchés francophones d'Afrique pourraient, dans
l'avenir, se montrer intéressants pour un éditeur
suisse. Le Maroc, s'il s'ouvrait, serait de ceux-là.
Mais rien de sûr ne peut se faire tant que perdure le
conflit entre Israéliens et Palestiniens".
Si, au plan des investissements, Michaël Ringier estime
donc clairement que les temps ne sont pas venus de prendre des
risques outre-Méditerranée, il ne ferme pas la
porte à toute collaboration: "Nous pouvons apporter
notre pierre à la formation des journalistes africains,
suggère-t-il, leur faire connaître notre savoir-faire,
leur apprendre comment réussir de grands succès
avec des moyens modestes...". Il est vrai que, bien
souvent, la situation économique et professionnelle des
médias africains ressemble à celle de leurs confrères
d'Europe de l'Est au lendemain de l'effondrement du bloc communiste,
lorsque les groupes occidentaux, dont Ringier, leur ont apporté
leur aide, non par simple philanthropie, mais assurés
d'y réaliser à moyen terme un profitable retour
sur investissement.
Serge HIREL