Union de la Presse Francophone
 
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N° 106 - août-septembre 2002


Serge HIREL

Michael Ringier

"A l'Est, des cartes restent à distribuer"

Prudent, mais conquérant, francophile, mais absent de France,
l'éditeur zurichois, contraint à l'export pour se développer,
explique ses implantations en Europe de l'Est et en Asie.

Sous son allure austère de Suisse alémanique protestant, descendant d'une famille huguenote qui a fui Nîmes au XVIe siècle, Michaël Ringier, président du groupe familial éponyme, qui, chaque année, se fait un point d'honneur à venir présenter ses résultats à Paris, manie avec dextérité l'humour et la modestie. "L'an dernier, dit-il, avec tout juste ce qu'il faut de lenteur dans l'expression, Jean-Marie Messier a fait disparaître quinze fois notre groupe...".

Bien peu de dirigeants oseraient une telle image pour évoquer la taille de leur entreprise. "Eléphant" en Suisse, le groupe zurichois, bien qu'en matière de chiffre d'affaires, il ne puisse se comparer aux mastodontes anglo-saxons de la communication, a su, comme eux, investir hors de la Confédération. "C'était une obligation, explique-t-il. Le marché suisse est étroit, sursaturé et vulnérable. Loin d'être une barrière, la langue, ou plutôt, nos langues sont une facilité supplémentaire offerte aux éditeurs étrangers qui veulent s'implanter chez nous".

Le contraire est beaucoup moins vrai. Et Michaël Ringier en a fait l'expérience tant en Allemagne qu'en France. L'éditeur, francophone, francophile et très heureux de l'être, a un grave défaut : il n'est pas européen parce que la Suisse continue imperturbablement de refuser d'entrer dans l'Union européenne, au grand dam du groupe zurichois qui, à chaque occasion, à chaque votation sur le sujet, milite aux côtés des pro-européens.

"Etranger" en France

Ainsi, en France, où, dans les années 80, il a cherché à s'implanter, la loi lui interdit, parce qu' "étranger", de posséder plus de 20 % du capital d'un titre d'informations politiques et générales. S'adaptant à cette règle, il a acquis 20 % du Point, mais, ne se sentant que peu de goût pour le rôle d'actionnaire dormant, il a préféré s'en séparer. Il s'est aussi lancé dans l'édition d'un mensuel culturel de grande qualité, Emois, qui, peut-être en avance sur son temps, n'a pas trouvé son marché.

Aujourd'hui, Michaël Ringier, quand on le questionne sur ses projets en France, répond simplement, avec une pointe d'amertume : "Il faut trouver une occasion", avant d'ajouter, réaliste : "Même si la loi était modifiée, je ne vois pas la possibilité pour nous d'entrer en France. Pour y être important, il faut payer un gros droit d'entrée, pour changer les habitudes du lectorat, pour provoquer un changement émotionnel du rapport entre le média et son lecteur".

Un regret qui ne l'a pas empêché de conclure, l'an dernier, un partenariat rédactionnel entre L'Hebdo et L'Express, les deux publications s'échangeant des articles dans le domaine du voyage. "Cet accord, que nous voulons développer, ne vise pas à faire baisser les coûts, mais à augmenter la qualité", dit Michaël Ringier, qui souligne aussi qu'il ne s'agit pas d'une stratégie générale de collaboration avec des éditeurs européens. "Nous avons le plus grand respect de l'indépendance rédactionnelle", explique-t-il, en notant également qu'une telle politique serait difficile à déployer dans la mesure où nombre d'éditeurs étrangers vendent en Suisse et sont donc ses concurrents.

Des terres à sa mesure

La ligne stratégique du groupe Ringier est ailleurs, à l'Est où "les dernières cartes restent à distribuer", estime l'éditeur zurichois. "Dans cinq ans, notre position y sera beaucoup plus forte", assure-t-il, passionné un instant, au point d'oublier la prudence dont il fait montre tant dans ses choix stratégiques que dans l'expression de ses opinions. L'Asie est également une terre qui l'attire, parce que l'économie y est bouillonnante, parce que, là aussi, des groupes de médias de puissance moyenne peuvent s'y développer aux côtés des multinationales de . communication.

"Mais nous ne pouvons pas y jouer le rôle de pionniers", tempère Michaël Ringier, qui considère comme des "aventures difficiles" ses investissements en Chine et au Vietnam. Sans cacher sa volonté de dégager des bénéfices de ses implantations à l'étranger, il n'est pas prêt pourtant à abandonner pour cela les quelques principes qui fondent l'indépendance et la qualité d'un titre. "Le marché asiatique est pour l'instant limité parce que la liberté de la presse n'est pas encore assurée dans certains Etats, dit-il, et je me refuse à investir de manière minoritaire dans un pays qui n'est pas démocratique".

Aider à l'essor démocratique

Une attitude qu'il adopte aussi en Europe de l'Est où, parfois, les nationalismes s'exacerbent au point de provoquer un retour au populisme que certains titres n'hésitent pas à utiliser pour se développer. "Pour éviter de participer à cette dérive, nous avons refusé un investissement en Serbie", note Michaël Ringier, pour qui un éditeur, en toutes circonstances, "doit garder une ligne démocratique".

Responsable du développement des médias et ancien patron de Ringier-Romandie, Jacques Pilet, quant à lui, voit dans cette expansion vers l'Est la démonstration de l'attitude citoyenne du groupe."Dans cette région, la presse a une responsabilité dans la formation de l'opinion publique qui apprend la démocratie, dit-il. Bien sûr, des opérateurs locaux peuvent assumer cette tâche. Notre rôle est d'aider ce processus".

Une aide qui, au-delà de son aspect économique, passe par la formation des journalistes, par la mise en place de nouvelles méthodes de travail. "En Roumanie, note-t-il, dans un paysage médiatique tumultueux, où des titres sont instrumentalisés par des entreprises, nous avons introduit le journalisme d'investigation. Il y a eu beaucoup d'opposition. Mais nos journalistes ont pu compter sur nous. Il en a été de même en Hongrie, où certains politiciens estiment nos positions trop fortes. Nous avons dû batailler contre le gouvernement. Et nous avons gagné...".

Un regard sur l'Afrique

Peut-on imaginer que, fort de ces principes, Michaël Ringier ait, un jour, un regard vers l'Afrique, notamment vers l'Afrique francophone, l'autre région du monde qui s'ouvre à la démocratie tout en ordonnant son économie ? L'éditeur alémanique se montre prudent: "Il n'y a pas de marché international de langue française, juge-t-il. Il y a plusieurs marchés spécifiques qui se juxtaposent sans se recouvrir. Ceci est d'autant plus vrai dans le domaine de la communication que, partout dans le monde, les marchés médiatiques, parce qu'ils sont le reflet des réalités politique, sociale et économique du pays, sont extrêmement nationaux. Ceci dit, certains de ces marchés francophones d'Afrique pourraient, dans l'avenir, se montrer intéressants pour un éditeur suisse. Le Maroc, s'il s'ouvrait, serait de ceux-là. Mais rien de sûr ne peut se faire tant que perdure le conflit entre Israéliens et Palestiniens".

Si, au plan des investissements, Michaël Ringier estime donc clairement que les temps ne sont pas venus de prendre des risques outre-Méditerranée, il ne ferme pas la porte à toute collaboration: "Nous pouvons apporter notre pierre à la formation des journalistes africains, suggère-t-il, leur faire connaître notre savoir-faire, leur apprendre comment réussir de grands succès avec des moyens modestes...". Il est vrai que, bien souvent, la situation économique et professionnelle des médias africains ressemble à celle de leurs confrères d'Europe de l'Est au lendemain de l'effondrement du bloc communiste, lorsque les groupes occidentaux, dont Ringier, leur ont apporté leur aide, non par simple philanthropie, mais assurés d'y réaliser à moyen terme un profitable retour sur investissement.

Serge HIREL