Union de la Presse Francophone
 
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N° 106 - août-septembre 2002


Serge HIREL

Groupe EDIPRESSE

La réussite d'une dynastie familiale

Président du premier groupe de presse de Romandie, Pierre Lamunière,
en vingt ans, a, à la fois, conforté ses positions en Suisse
et multiplié les conquêtes à l'étranger.
Aujourd'hui, rattrapés par la crise économique,
ses titres se défendent en améliorant leur qualité.

La tour Edipresse à Lausanne, qui, depuis 1964, dresse sa douzaine d'étages de béton et de verre à deux pas de la gare, est plus qu'un simple bâtiment abritant le siège du principal groupe de presse romand. Les Lausannois en ont fait un véritable symbole de leur ville, non en raison de son élégance -contestable-, mais de l'institution qu'elle abrite. Car Edipresse, en Suisse francophone, par son histoire, par sa puissance économique et éditoriale, est une société-phare, une de celles qui font rayonner ce petit territoire, non seulement en lui fournissant ses principaux journaux, mais aussi, en exportant son savoir-faire à l'étranger depuis près de vingt ans.

Le groupe de Pierre Lamunière, qui, en 2001, a réalisé un chiffre d'affaires de 715 millions de francs suisses et emploie trois mille collaborateurs, publie aujourd'hui quatre-vingt-cinq titres et, outre la Confédération, est présent en Espagne, en Pologne, en Ukraine, au Portugal, au Mexique, en Grèce et en Roumanie.

En Romandie, il édite notamment quatre quotidiens d'informations générales -"24 Heures", "Le Matin", "La Tribune de Genève" et "Le Temps" -, deux bi-hebdomadaires d'informations locales - "Le Journal de Morges" et "La Broye"-, deux hebdomadaires gratuits -"Genève Home Informations -GHI" et "Lausanne-Cités"- et, en presse magazine, un hebdo féminin -"Fémina" (213 000 exemplaires)-, un mensuel santé - "Optima" (293 000 exemplaires)-, un mensuel économique -"Bilan" (20 000 exemplaires)- et trois guides de télévision offerts en suppléments des quotidiens.

Un groupe presque centenaire

Dans cinq ans, en 2007, le groupe, né du rapprochement de quatre imprimeries de Lausanne, fêtera son centenaire. En réalité, ses racines sont bien plus anciennes. C'est en 1762 qu'est fondée la "Feuille d'avis de Lausanne". Quotidienne dès 1872, elle n'adoptera un nom plus moderne et correspondant mieux à son contenu qu'un siècle plus tard."24 Heures", aujourd'hui encore, avec une diffusion de plus de 88 000 exemplaires, reste le premier quotidien francophone de Suisse.

Un autre titre-maison, "Le Matin", dont la diffusion dépasse les 65 000 exemplaires, a, lui aussi, un long passé. Son ancêtre, créé en 1862, était le quotidien "L'Estafette", qui, en 1895, fusionna avec "La Tribune de Lausanne", née deux ans plus tôt. En 1912, les fondateurs des Imprimeries Réunies, à l'occasion d'une succession, firent l'acquisition de ce titre qui, paraissant le soir, leur semblait le complément idéal de la "Feuille d'Avis". Ce n'est qu'en 1972, lorsque "La Tribune", devient un journal du matin, que commence à apparaître son nouveau nom.

Le tournant des années 80

Les années 80 marqueront un tournant majeur dans l'histoire du groupe romand, avec notamment l'arrivée au pouvoir du président actuel, dont le père, Marc, et le grand-père, Jacques, avaient déjà joué un rôle éminent dans la montée en puissance des Imprimeries réunies. Le nouveau patron, se sentant à l'étroit sur le marché romand, fait une première incursion à l'étranger, en Espagne, puis reprend et relance "La Tribune de Genève" - diffusé aujourd'hui à 77 000 exemplaires-, avant de s'allier au groupe Ringier pour lancer "Le Nouveau Quotidien". Dans les années suivantes, apparition de nouveaux titres et refonte des anciens alterneront, ce qui confortera le statut de leader du groupe.

L'embellie économique mondiale aidant, Pierre Lamunière poursuit également ses conquêtes extérieures. Aux grands marchés (Allemagne, Grande-Bretagne, Etat-Unis), il préfère ceux de taille moyenne et quelques pays émergents où, dit-il, "les investissements sont modestes alors que le potentiel, dans une perspective à dix ans, peut se révéler très important". La crise venue, il poursuit avec prudence cette politique, tout en réduisant la voilure dans d'autres secteurs, notamment dans le "hors ligne", qui -le groupe le reconnaît- n'a pas donné les résultats qu'il en escomptait après des investissements de 10 millions de francs suisses (MFS) pour la seule année 2001.

Pour la première fois depuis longtemps, Edipresse, l'an dernier, a présenté un bilan en demi-teinte. Si le chiffre d'affaires a légèrement augmenté (0,5%), le bénéfice d'exploitation après amortissements a chuté de 60,9 à 38,4 MFS, le résultat net (part du groupe) s'établissant, pour sa part, à 15,3 MFS, contre 40 MFS en 2000.

De nouvelles rotatives

Pour les dirigeants du groupe, en particulier le directeur général, Paul Miskiewicz -un ancien typographe parisien d'origine polonaise-, cette situation, maîtrisée, est due à la fois à l'augmentation du prix du papier, aux coûts de l'arrêt de plusieurs publications, au financement d'un certain nombre de restructurations, notamment dans le multimédia et, surtout, à l'effondrement du marché publicitaire, le chiffre d'affaires de la presse romande, des quotidiens notamment, provenant pour 65% des annonceurs.

Même si, en Suisse, Edipresse, avec une progression de 0,6% de ses revenus publicitaires en 2001, a fait mieux que la plupart de ses confrères -l'indice Publicitas révèle une chute générale de 7%-, ses titres ont plus ou moins été atteints. Ainsi, "24 heures", dont 33% du chiffre d'affaires publicitaires parvient des offres d'emploi, a enregistré, l'an dernier, une baisse de 25 à 30% de celles-ci, après une remontée spectaculaire du chômage.

La réponse d'Edipresse à cette situation de crise n'a pas été un repli frileux, mais, au contraire, une agressivité commerciale plus forte et une offensive dans la qualité des contenus éditoriaux. En ce domaine, les deux actions les plus spectaculaires ont été le passage du "Matin" au format tabloïd, en septembre 2001, et la refonte de la charte graphique de "La Tribune de Genève", intervenue au début de cette année. Le groupe lausannois a aussi consenti, l'an dernier, un investissement technique majeur: le remplacement du parc de rotatives pour un montant de 70 MFS. Un investissement entièrement financé par le cash-flow et la vente d'un immeuble.

En mai, lorsque Pierre Lamunière a présenté ces résultats qu'il juge "moyens", il s'attendait, comme les autres, à une reprise économique au deuxième semestre de 2002. On sait aujourd'hui ce qu'il en est. Comme depuis mai 2001, la publicité reste, chaque mois, en recul de 8 à 10% par rapport aux performances de l'année précédente. Ce qui pourrait conduire à un bilan 2002 tout juste stable, même si les filiales étrangères devraient, pour la plupart, être en progrès.

Une situation qui, sans être vraiment alarmante, est préoccupante, d'autant plus que, depuis un an, Philipe Hersant cherche à s'implanter sur le marché romand. Pour Edipresse, une incursion du groupe français sur Genève ou Lausanne serait un "casus belli". Pour le combattre, encore faut-il qu'au delà se son savoir-faire éditorial, le groupe romand en conserve les moyens économiques.

Serge HIREL