Groupe EDIPRESSE
La réussite d'une dynastie
familiale
Président du premier groupe de
presse de Romandie, Pierre Lamunière,
en vingt ans, a, à la fois, conforté ses positions
en Suisse
et multiplié les conquêtes à l'étranger.
Aujourd'hui, rattrapés par la crise économique,
ses titres se défendent en améliorant leur qualité.
La tour Edipresse à Lausanne, qui, depuis 1964, dresse
sa douzaine d'étages de béton et de verre à
deux pas de la gare, est plus qu'un simple bâtiment abritant
le siège du principal groupe de presse romand. Les Lausannois
en ont fait un véritable symbole de leur ville, non en
raison de son élégance -contestable-, mais de
l'institution qu'elle abrite. Car Edipresse, en Suisse
francophone, par son histoire, par sa puissance économique
et éditoriale, est une société-phare, une
de celles qui font rayonner ce petit territoire, non seulement
en lui fournissant ses principaux journaux, mais aussi, en exportant
son savoir-faire à l'étranger depuis près
de vingt ans.
Le groupe de Pierre Lamunière, qui, en 2001, a réalisé
un chiffre d'affaires de 715 millions de francs suisses et emploie
trois mille collaborateurs, publie aujourd'hui quatre-vingt-cinq
titres et, outre la Confédération, est présent
en Espagne, en Pologne, en Ukraine, au Portugal, au Mexique,
en Grèce et en Roumanie.
En Romandie, il édite notamment quatre quotidiens d'informations
générales -"24 Heures",
"Le Matin", "La Tribune de
Genève" et "Le Temps"
-, deux bi-hebdomadaires d'informations locales - "Le
Journal de Morges" et "La Broye"-,
deux hebdomadaires gratuits -"Genève Home
Informations -GHI" et "Lausanne-Cités"-
et, en presse magazine, un hebdo féminin -"Fémina"
(213 000 exemplaires)-, un mensuel santé - "Optima"
(293 000 exemplaires)-, un mensuel économique -"Bilan"
(20 000 exemplaires)- et trois guides de télévision
offerts en suppléments des quotidiens.
Un groupe presque centenaire
Dans cinq ans, en 2007, le groupe, né du rapprochement
de quatre imprimeries de Lausanne, fêtera son centenaire.
En réalité, ses racines sont bien plus anciennes.
C'est en 1762 qu'est fondée la "Feuille d'avis
de Lausanne". Quotidienne dès 1872, elle
n'adoptera un nom plus moderne et correspondant mieux à
son contenu qu'un siècle plus tard."24 Heures",
aujourd'hui encore, avec une diffusion de plus de 88 000 exemplaires,
reste le premier quotidien francophone de Suisse.
Un autre titre-maison, "Le Matin",
dont la diffusion dépasse les 65 000 exemplaires, a,
lui aussi, un long passé. Son ancêtre, créé
en 1862, était le quotidien "L'Estafette",
qui, en 1895, fusionna avec "La Tribune de Lausanne",
née deux ans plus tôt. En 1912, les fondateurs
des Imprimeries Réunies, à l'occasion d'une succession,
firent l'acquisition de ce titre qui, paraissant le soir, leur
semblait le complément idéal de la "Feuille
d'Avis". Ce n'est qu'en 1972, lorsque "La
Tribune", devient un journal du matin, que commence
à apparaître son nouveau nom.
Le tournant des années 80
Les années 80 marqueront un tournant majeur dans l'histoire
du groupe romand, avec notamment l'arrivée au pouvoir
du président actuel, dont le père, Marc, et le
grand-père, Jacques, avaient déjà joué
un rôle éminent dans la montée en puissance
des Imprimeries réunies. Le nouveau patron, se sentant
à l'étroit sur le marché romand, fait une
première incursion à l'étranger, en Espagne,
puis reprend et relance "La Tribune de Genève"
- diffusé aujourd'hui à 77 000 exemplaires-, avant
de s'allier au groupe Ringier pour lancer "Le Nouveau
Quotidien". Dans les années suivantes, apparition
de nouveaux titres et refonte des anciens alterneront, ce qui
confortera le statut de leader du groupe.
L'embellie économique mondiale aidant, Pierre Lamunière
poursuit également ses conquêtes extérieures.
Aux grands marchés (Allemagne, Grande-Bretagne, Etat-Unis),
il préfère ceux de taille moyenne et quelques
pays émergents où, dit-il, "les investissements
sont modestes alors que le potentiel, dans une perspective à
dix ans, peut se révéler très important".
La crise venue, il poursuit avec prudence cette politique, tout
en réduisant la voilure dans d'autres secteurs, notamment
dans le "hors ligne", qui -le groupe le reconnaît-
n'a pas donné les résultats qu'il en escomptait
après des investissements de 10 millions de francs suisses
(MFS) pour la seule année 2001.
Pour la première fois depuis longtemps, Edipresse, l'an
dernier, a présenté un bilan en demi-teinte. Si
le chiffre d'affaires a légèrement augmenté
(0,5%), le bénéfice d'exploitation après
amortissements a chuté de 60,9 à 38,4 MFS, le
résultat net (part du groupe) s'établissant, pour
sa part, à 15,3 MFS, contre 40 MFS en 2000.
De nouvelles rotatives
Pour les dirigeants du groupe, en particulier le directeur
général, Paul Miskiewicz -un ancien typographe
parisien d'origine polonaise-, cette situation, maîtrisée,
est due à la fois à l'augmentation du prix du
papier, aux coûts de l'arrêt de plusieurs publications,
au financement d'un certain nombre de restructurations, notamment
dans le multimédia et, surtout, à l'effondrement
du marché publicitaire, le chiffre d'affaires de la presse
romande, des quotidiens notamment, provenant pour 65% des annonceurs.
Même si, en Suisse, Edipresse, avec une progression de
0,6% de ses revenus publicitaires en 2001, a fait mieux que
la plupart de ses confrères -l'indice Publicitas révèle
une chute générale de 7%-, ses titres ont plus
ou moins été atteints. Ainsi, "24 heures",
dont 33% du chiffre d'affaires publicitaires parvient des offres
d'emploi, a enregistré, l'an dernier, une baisse de 25
à 30% de celles-ci, après une remontée
spectaculaire du chômage.
La réponse d'Edipresse à cette situation de crise
n'a pas été un repli frileux, mais, au contraire,
une agressivité commerciale plus forte et une offensive
dans la qualité des contenus éditoriaux. En ce
domaine, les deux actions les plus spectaculaires ont été
le passage du "Matin" au format tabloïd,
en septembre 2001, et la refonte de la charte graphique de "La
Tribune de Genève", intervenue au début
de cette année. Le groupe lausannois a aussi consenti,
l'an dernier, un investissement technique majeur: le remplacement
du parc de rotatives pour un montant de 70 MFS. Un investissement
entièrement financé par le cash-flow et la vente
d'un immeuble.
En mai, lorsque Pierre Lamunière a présenté
ces résultats qu'il juge "moyens", il s'attendait,
comme les autres, à une reprise économique au
deuxième semestre de 2002. On sait aujourd'hui ce qu'il
en est. Comme depuis mai 2001, la publicité reste, chaque
mois, en recul de 8 à 10% par rapport aux performances
de l'année précédente. Ce qui pourrait
conduire à un bilan 2002 tout juste stable, même
si les filiales étrangères devraient, pour la
plupart, être en progrès.
Une situation qui, sans être vraiment alarmante, est
préoccupante, d'autant plus que, depuis un an, Philipe
Hersant cherche à s'implanter sur le marché romand.
Pour Edipresse, une incursion du groupe français sur
Genève ou Lausanne serait un "casus belli".
Pour le combattre, encore faut-il qu'au delà se son savoir-faire
éditorial, le groupe romand en conserve les moyens économiques.
Serge HIREL