Télévision
Quand il faut affronter 33
chaînes !
En Suisse, la langue est
une barrière fondamentale
Est-ce un défi quotidien de rivaliser avec les
grandes chaînes françaises
lorsque les moyens sont très limités ?
- Gilles Marchand: En effet, la Suisse est un
petit pays, a fortiori la Suisse romande qui s'adresse à
un bassin de population d'un peu plus d'un million d'habitants.
Financée à environ 66% par la redevance et 34%
par la publicité et le sponsoring, la Télévision
Suisse Romande (TSR) dispose d'un budget annuel de 300 millions
de francs suisses, contre 1,2 milliard pour M6 ou 3,5 milliards
pour TF1 !
Par ailleurs, la concurrence des chaînes étrangères
qui couvrent notre pays en raison de sa faible superficie correspond
à 60% de la consommation télévisuelle,
alors que, dans les pays européens, seuls 5% de la concurrence
viennent des pays voisins.
Ces conditions, le téléspectateur les ignore.
Il consomme et juge toutes les chaînes (y compris la nôtre)
à la même aune. Nous devons rivaliser d'efficacité
(numérisation des centres de production), d'astuces,
de créativité.
Nous devons également faire face aux fenêtres publicitaires,
que nous considérons comme une concurrence déloyale.
M6 diffuse actuellement des publicités suisses, sans
apport de production destiné à la Suisse, et sans
s'acquitter des droits de diffusion de la fiction sur notre
territoire. C'est une menace financière que nous prenons
très au sérieux (potentiellement un manque à
gagner de 8 à 10 millions par an).
Quelles sont les recettes de la TSR pour lutter
contre une concurrence toujours croissante ?
- G. M.: Notre réponse à cette concurrence est
évidemment l'ancrage régional, quel que soit le
genre d'émission (information, culture, divertissement,
sport, jeunesse, etc.). Côté fiction, nous produisons
des sitcoms maisons ou des téléfilms co-produits
avec des sociétés de production helvétiques.
Les films ou les séries sont diffusés avant les
autres chaînes francophones, cette priorité de
diffusion est très appréciée de notre public.
Depuis 1998, nous avons doublé notre offre de programme
en créant un deuxième canal : TSR 2 qui diffuse
en priorité des émissions pour la jeunesse la
journée, du sport en direct le soir et des émissions
destinées à des publics plus ciblés (documentaires,
films).
Enfin, nous essayons de concentrer nos moyens et notre propre
production aux heures de grande écoute.
Cette politique a remporté un succès constant,
puisque depuis 1990, date à laquelle la TSR était
confrontée à 12 chaînes contre 33 en moyenne
aujourd'hui , les 30 à 33% de parts de marché
pour 24h/24 ont été conservées.
Cependant, depuis l'année dernière, à l'instar
des chaînes de service public, nous sommes confrontés
à un genre nouveau : la real TV. Que ce soit Loft
Story, Popstars sur M6 ou Kohlanta, Le
Maillon faible, etc., sur TF1. La TSR réfléchit
à la meilleure façon de répondre et d'attirer
le public des jeunes adultes. Des groupes de réflexion
ont été créés pour préparer
l'avenir dans tous les domaines.
Collaborez-vous avec les télévisions des
autres régions linguistiques
(télévision suisse alémanique et télévision
suisse italienne ) ?
- G. M.: Avec la Schweizerfernseher et la Televisione de lingua
italiano, oui, considérablement. Les directeurs de chaînes,
de programmes, ainsi que les rédacteurs en chef des différentes
régions se rencontrent régulièrement. Cela
se traduit par de nombreux échanges sur le plan des programmes
(actualité, émission de consommation, magazines,
etc.). Certains téléfilms ou séries documentaires
produits par nos confrères sont doublés en français,
par exemple " Tierspital " diffusé cet été.
Nous retransmettons en commun le sport et les manifestations
nationales, comme " Miss Suisse ", le 1er août,
ou de grandes émissions de variété. Nous
collaborons à la production de films d'intérêt
national ou à des séries de documentaires à
valeur patrimoniales (" Littérature de Suisse,
Architecture de Suisse, les Compositeurs suisses ").
Le seul véritable obstacle à nos fructueux échanges,
c'est la langue, cela exclut toutes les émissions avec
des présentateurs en direct.
Les Suisses romands suivent-ils les autres programmes
suisses ?
- G. M.: Peu, il s'agit d'un pourcentage de 2,7% de parts de
marché pour SFDRS et TSI en moyenne en 2001. Comme je
vous l'ai indiqué précédemment, la langue
est une barrière fondamentale.
Les collaborations et co-productions dans le cadre de
la francophonie
ne cessent d'augmenter. Quel est l'apport de la TSR ?
Il existe plusieurs cadres de collaboration. La CTF (Communauté
des Télévisions Francophones), qui réunit
les télévisions de service public française,
belge, canadienne ainsi que TV5, organise des séminaires
régulièrement. Les spécialistes de chaque
genre de programme se retrouvent en commission, et planchent
sur des projets communs. Cet été, par exemple,
" Affaires de goûts ", 10 fois 25 minutes de
recettes culinaires, ont été tournées dans
chacun des pays de la CTF.
En fiction, genre onéreux par essence, nos moyens sont
limités. De fait, nous cherchons un financement auprès
des chaînes francophones pour nos productions et à
l'inverse nous co-finançons beaucoup d'uvres de
fiction françaises, y compris des chaînes commerciales.
Pour finir, en tant que partenaire de la chaîne ARTE,
nous co-produisons à hauteur de 1,5 million d'euros par
an des documentaires, voire des fictions en langue allemande
et française diffusées aussi bien sur Arte que
sur les chaînes nationales helvétiques.
Lors de l'ouverture de l'Exposition nationale suisse
(Expo 02),
vous avez réalisé une " véritable
première mondiale ".
- G. M.: Ce fut, en effet, une prouesse technique sans précédent
pour la TSR et SRG SSR idée suisse. Une retransmission
intégrale et interactive sur les trois chaînes
nationales. Le spectacle d'ouverture d'Expo 02 était
en fait constitué de cinq spectacles, situés chacun
dans un lieu différent, séparés de quelque
60 km les uns des autres et joués néanmoins sur
la même partition musicale. Du point de vue de la production
et de la réalisation, la gageure était donc de
synchroniser cinq sources de son et d'image diffusés
en direct à l'antenne comme sur les cinq arteplages (sites
de l'Expo 02). La retransmission s'est opérée
par fibre optique pour le son et l'image des spectacles, par
satellite pour les images de plans généraux et
par liaison RNIS pour le son des commentaires en trois langues
différentes selon le canal de diffusion. En tout, ce
sont 280 collaborateurs, 6 cars de reportages, 31 caméras,
deux hélicoptères et 4 bateaux qui ont contribué
à relever ce défi historique : quelques images
ont tremblé un quart de seconde, mais ce fut le seul
incident en 3 heures de spectacle.
L'un de vos objectifs est-il de développer de
nouvelles technologies
dans le domaine du multimédia ?
- G. M.: L'évolution des médias est en constante
accélération. La télévision reste
un support prioritaire pour nous, mais bientôt, elle sera
regardée sur toutes sortes d'écrans (palm,
téléphone portable, etc.) et consommée
de plus en plus à la demande. Nous veillons à
suivre, voire anticiper le mouvement. Par exemple, grâce
à un accord exclusif avec le CIO (Comité International
Olympique), nous avons proposé, cet hiver, la diffusion
à la carte des images des J.O. de Salt Lake City sur
large bande (ADSL).
Bien entendu nous sommes également actifs sur internet.
" tsr.ch " est devenu le premier site romand depuis
peu. Sa facilité d'utilisation fait de lui un outil pratique
pour les internautes. " tsr.ch " offre d'abord des
informations en prolongement des programmes avec un site par
émission et des vidéos à la clef. Il propose
également un contenu qui lui est propre, notamment avec
une revue de presse du matin, un édito, un invité
de midi, la mise en évidence d'un événement
lié à la chaîne et enfin un dossier thématique,
sans compter les opérations spéciales montées
conjointement avec les événements que couvre la
TSR (Festival de films, coupe du monde, etc.).
Propos recueillis par Daniel FAVRE