Union de la Presse Francophone
 
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N° 106 - août-septembre 2002


Entretien avec Gilles MARCHAND

Directeur de la Télévision Suisse romande (TSR)
par Daniel FAVRE

Télévision

Quand il faut affronter 33 chaînes !

En Suisse, la langue est une barrière fondamentale

Est-ce un défi quotidien de rivaliser avec les grandes chaînes françaises
lorsque les moyens sont très limités ?

- Gilles Marchand: En effet, la Suisse est un petit pays, a fortiori la Suisse romande qui s'adresse à un bassin de population d'un peu plus d'un million d'habitants. Financée à environ 66% par la redevance et 34% par la publicité et le sponsoring, la Télévision Suisse Romande (TSR) dispose d'un budget annuel de 300 millions de francs suisses, contre 1,2 milliard pour M6 ou 3,5 milliards pour TF1 !
Par ailleurs, la concurrence des chaînes étrangères qui couvrent notre pays en raison de sa faible superficie correspond à 60% de la consommation télévisuelle, alors que, dans les pays européens, seuls 5% de la concurrence viennent des pays voisins.
Ces conditions, le téléspectateur les ignore. Il consomme et juge toutes les chaînes (y compris la nôtre) à la même aune. Nous devons rivaliser d'efficacité (numérisation des centres de production), d'astuces, de créativité.
Nous devons également faire face aux fenêtres publicitaires, que nous considérons comme une concurrence déloyale. M6 diffuse actuellement des publicités suisses, sans apport de production destiné à la Suisse, et sans s'acquitter des droits de diffusion de la fiction sur notre territoire. C'est une menace financière que nous prenons très au sérieux (potentiellement un manque à gagner de 8 à 10 millions par an).

Quelles sont les recettes de la TSR pour lutter
contre une concurrence toujours croissante ?

- G. M.: Notre réponse à cette concurrence est évidemment l'ancrage régional, quel que soit le genre d'émission (information, culture, divertissement, sport, jeunesse, etc.). Côté fiction, nous produisons des sitcoms maisons ou des téléfilms co-produits avec des sociétés de production helvétiques. Les films ou les séries sont diffusés avant les autres chaînes francophones, cette priorité de diffusion est très appréciée de notre public.
Depuis 1998, nous avons doublé notre offre de programme en créant un deuxième canal : TSR 2 qui diffuse en priorité des émissions pour la jeunesse la journée, du sport en direct le soir et des émissions destinées à des publics plus ciblés (documentaires, films).
Enfin, nous essayons de concentrer nos moyens et notre propre production aux heures de grande écoute.
Cette politique a remporté un succès constant, puisque depuis 1990, date à laquelle la TSR était confrontée à 12 chaînes contre 33 en moyenne aujourd'hui , les 30 à 33% de parts de marché pour 24h/24 ont été conservées.
Cependant, depuis l'année dernière, à l'instar des chaînes de service public, nous sommes confrontés à un genre nouveau : la real TV. Que ce soit Loft Story, Popstars sur M6 ou Kohlanta, Le Maillon faible, etc., sur TF1. La TSR réfléchit à la meilleure façon de répondre et d'attirer le public des jeunes adultes. Des groupes de réflexion ont été créés pour préparer l'avenir dans tous les domaines.

Collaborez-vous avec les télévisions des autres régions linguistiques
(télévision suisse alémanique et télévision suisse italienne ) ?

- G. M.: Avec la Schweizerfernseher et la Televisione de lingua italiano, oui, considérablement. Les directeurs de chaînes, de programmes, ainsi que les rédacteurs en chef des différentes régions se rencontrent régulièrement. Cela se traduit par de nombreux échanges sur le plan des programmes (actualité, émission de consommation, magazines, etc.). Certains téléfilms ou séries documentaires produits par nos confrères sont doublés en français, par exemple " Tierspital " diffusé cet été. Nous retransmettons en commun le sport et les manifestations nationales, comme " Miss Suisse ", le 1er août, ou de grandes émissions de variété. Nous collaborons à la production de films d'intérêt national ou à des séries de documentaires à valeur patrimoniales (" Littérature de Suisse, Architecture de Suisse, les Compositeurs suisses ").
Le seul véritable obstacle à nos fructueux échanges, c'est la langue, cela exclut toutes les émissions avec des présentateurs en direct.

Les Suisses romands suivent-ils les autres programmes suisses ?
- G. M.: Peu, il s'agit d'un pourcentage de 2,7% de parts de marché pour SFDRS et TSI en moyenne en 2001. Comme je vous l'ai indiqué précédemment, la langue est une barrière fondamentale.

Les collaborations et co-productions dans le cadre de la francophonie
ne cessent d'augmenter. Quel est l'apport de la TSR ?

Il existe plusieurs cadres de collaboration. La CTF (Communauté des Télévisions Francophones), qui réunit les télévisions de service public française, belge, canadienne ainsi que TV5, organise des séminaires régulièrement. Les spécialistes de chaque genre de programme se retrouvent en commission, et planchent sur des projets communs. Cet été, par exemple, " Affaires de goûts ", 10 fois 25 minutes de recettes culinaires, ont été tournées dans chacun des pays de la CTF.
En fiction, genre onéreux par essence, nos moyens sont limités. De fait, nous cherchons un financement auprès des chaînes francophones pour nos productions et à l'inverse nous co-finançons beaucoup d'œuvres de fiction françaises, y compris des chaînes commerciales.
Pour finir, en tant que partenaire de la chaîne ARTE, nous co-produisons à hauteur de 1,5 million d'euros par an des documentaires, voire des fictions en langue allemande et française diffusées aussi bien sur Arte que sur les chaînes nationales helvétiques.

Lors de l'ouverture de l'Exposition nationale suisse (Expo 02),
vous avez réalisé une " véritable première mondiale "
.
- G. M.: Ce fut, en effet, une prouesse technique sans précédent pour la TSR et SRG SSR idée suisse. Une retransmission intégrale et interactive sur les trois chaînes nationales. Le spectacle d'ouverture d'Expo 02 était en fait constitué de cinq spectacles, situés chacun dans un lieu différent, séparés de quelque 60 km les uns des autres et joués néanmoins sur la même partition musicale. Du point de vue de la production et de la réalisation, la gageure était donc de synchroniser cinq sources de son et d'image diffusés en direct à l'antenne comme sur les cinq arteplages (sites de l'Expo 02). La retransmission s'est opérée par fibre optique pour le son et l'image des spectacles, par satellite pour les images de plans généraux et par liaison RNIS pour le son des commentaires en trois langues différentes selon le canal de diffusion. En tout, ce sont 280 collaborateurs, 6 cars de reportages, 31 caméras, deux hélicoptères et 4 bateaux qui ont contribué à relever ce défi historique : quelques images ont tremblé un quart de seconde, mais ce fut le seul incident en 3 heures de spectacle.

L'un de vos objectifs est-il de développer de nouvelles technologies
dans le domaine du multimédia ?

- G. M.: L'évolution des médias est en constante accélération. La télévision reste un support prioritaire pour nous, mais bientôt, elle sera regardée sur toutes sortes d'écrans (palm, téléphone portable, etc.) et consommée de plus en plus à la demande. Nous veillons à suivre, voire anticiper le mouvement. Par exemple, grâce à un accord exclusif avec le CIO (Comité International Olympique), nous avons proposé, cet hiver, la diffusion à la carte des images des J.O. de Salt Lake City sur large bande (ADSL).
Bien entendu nous sommes également actifs sur internet. " tsr.ch " est devenu le premier site romand depuis peu. Sa facilité d'utilisation fait de lui un outil pratique pour les internautes. " tsr.ch " offre d'abord des informations en prolongement des programmes avec un site par émission et des vidéos à la clef. Il propose également un contenu qui lui est propre, notamment avec une revue de presse du matin, un édito, un invité de midi, la mise en évidence d'un événement lié à la chaîne et enfin un dossier thématique, sans compter les opérations spéciales montées conjointement avec les événements que couvre la TSR (Festival de films, coupe du monde, etc.).

Propos recueillis par Daniel FAVRE