Union de la Presse Francophone
 
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N° 106 - août-septembre 2002


Ernest BOLLINGER

Né le 22 avril 1932 à Zurich. Universitaire, auteur d'une thèse sur la structure de la presse suisse. A travaillé dans la communication, le journalisme et les relations publiques. Ancien chargé de l'information du gouvernement du canton de Genève (1986-1993), et professeur d'histoire des médias aux universités de Zurich, Berne et Fribourg.

Presse
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La situation actuelle de la presse écrite romande

La presse suisse a connu une mutation importante au cours des dernières années. Très diversifiée, essentiellement locale et régionale, elle a subi les contraintes d'une concentration rapide depuis les années 70. Des disparitions, mais surtout des fusions ont transformé le paysage traditionnel d'une presse multiple qui comptait - reflet du fédéralisme politique et culturel - 120 quotidiens différents pour une population de moins de sept millions d'habitants, sans parler des nombreux journaux ruraux qui paraissaient deux à quatre fois par semaine et dont la plupart ont entre-temps disparu.

Trois marchés relativement étanches et de taille inégale se partagent l'information écrite. Le plus grand, la Suisse d'expression allemande, dont les grands centres de presse sont Zurich, Bâle, Berne et Lucerne, connaît les plus forts tirages avec des quotidiens dont plusieurs sont issus de fusions : un journal de boulevard, Blick, avec plus de 300 000 exemplaires, un journal de qualité, Neue Zürcher Zeitung (NZZ), avec 170 000 exemplaires, plusieurs grands quotidiens régionaux diffusés à plus de 100 000 exemplaires. Le plus petit marché est celui de la Suisse italienne (le Tessin), avec trois quotidiens. Entre les deux, la Suisse d'expression française - la Suisse romande - compte 14 quotidiens, deux journaux du dimanche, quelques tri- et bi-hebdomadaires régionaux, un grand illustré et un news magazine. Pour compléter le tableau de la presse grand public, trois hebdomadaires gratuits à grand tirage sont apparus, ont développé leur partie rédactionnelle et attirent un public de plus en plus large. En revanche, et contrairement aux villes alémaniques, il n'existe pas de quotidiens gratuits du type " 20 minutes ".

Sur ce marché romand d'un peu plus d'un million d'habitants, deux grands centre de presse dominent le paysage : Genève et Lausanne. Commençons par la ville du bout du lac : La Tribune de Genève (76 700 exemplaires) est un quotidien local et régional par excellence qui consacre également quelques pages aux informations de la région française frontalière. Le Temps (53 500) est le seul quotidien qui profite d'une diffusion dans toute la Suisse romande. C'est un journal de qualité, et il est aussi lu dans les autres parties du pays ainsi qu'en France. Ce journal est issu du Nouveau Quotidien et du Journal de Genève qui ont disparu en 1998. Le quotidien Le Monde a récemment pris une participation de 20 % du capital du Temps.

Un troisième quotidien genevois, Le Courrier, est doté d'un tirage plus modeste : 9 700 exemplaires. Ancien organe du parti catholique, crée en 1868, il a plus récemment ouvert ses colonnes à d'autres mouvements et associations religieuses, humanitaires et écologistes. Il donne la parole aux minorités politiques, de préférence de gauche, sortant ainsi des sentiers battus.
En 1994, Genève a perdu un grand journal très populaire, La Suisse, qui se trouvait au bord du gouffre : une perte sensible pour la diversité d'opinion. Un autre quotidien de tirage plus modeste, Voix Ouvrière, seul quotidien communiste, a disparu en 1980.

Autre métropole de presse, Lausanne, possède un grand quotidien régional, 24 heures (autrefois Feuille d'Avis de Lausanne), un des plus anciens journaux suisses, crée en 1762. Il a le plus fort tirage (88 000 exemplaires) en Suisse romande. Le Matin (65 500 exemplaires), quotidien très illustré de type boulevard, dépasse la frontière cantonale et connaît une diffusion importante dans le reste de la Suisse romande. Depuis l'automne 2001, il paraît en format tabloïd. Ces deux journaux sont édités par le groupe lausannois Edipresse qui possède également La Tribune de Genève et une participation majoritaire dans Le Temps.
Trois autres quotidiens d'importance plus locale paraissent encore dans le canton de Vaud : La Côte (à Nyon, 14 100 exemplaires), La Presse Riviera (à Montreux, 25 000 exemplaires) et La Presse Nord Vaudois (à Yverdon, 11 000 exemplaires). Les deux premiers sont des produits de plusieurs fusions avec des petits journaux locaux de leur région). Le quotidien La Côte a été repris en juillet 2001 par le groupe français Hersant, alors que les deux autres font partie, depuis mai 2002, du groupe Edipresse (à 75 %) détenteur d'une position dominante dans la presse romande.

Deux quotidiens possèdent un quasi monopole dans leurs cantons respectifs : La Liberté (Fribourg, 37 800 exemplaires) et Le Nouvelliste (Valais, exemplaires). Autrefois de tendance catholique reflétant la confession majoritaire de leurs régions, ils se sont ouverts pour représenter aujourd'hui davantage les intérêts généraux de leur canton.
IL serait injuste de ne pas mentionner un journal qui ne paraît que trois fois par semaine dans la partie française du canton bilingue de Fribourg : La Gruyère, une excellente feuille locale diffusée à 15 000 exemplaires et qui par sa qualité rédactionnelle, a obtenu plusieurs prix du journalisme local.
Le canton de Neuchâtel possède le plus ancien quotidien suisse paraissant encore, L'Express (29 100 exemplaires), fondé sous le titre de Feuille d'Avis (de Neuchâtel) en 1738. Ce journal ayant un monopole dans la capitale du canton, a longtemps affiché une opinion politique conservatrice, mais déclare être aujourd'hui politiquement neutre.

A la Chaux-de-Fonds, dans les montagnes du même canton, parait L'Impartial (21 100 exemplaires) qui détient également une position régionale dominante. Malgré une forte hostilité réciproque de longue date, ces deux titres ont, sous la contrainte financière, entamé une étroite collaboration dans les années 90. Pourtant, en 2002, ils ont été rachetés à 62,5 % par le groupe Hersant qui avait déjà repris La Côte l'année précédente.

Dans le canton du Jura paraît Le Quotidien jurassien (25 120 exemplaires) issu d'une fusion de deux quotidiens régionaux en 1993, l'un de tendance politique radicale, l'autre catholique. Malgré la différence importante de ligne éditoriale et de sensibilité des deux journaux, la fusion s'est avéré être le seul moyen de sauver une presse d'identité jurassienne. Mais il n'empêche que la population de ce canton n'a plus guère de choix en matière de lecture quotidienne.

Située dans le canton de Berne, Bienne est une ville bilingue avec deux quotidiens, l'un en allemand, Bieler Tagblatt, l'autre en français, Journal du Jura (12 540 exemplaires). Les deux édités par la même entreprise et occupent chacun une position de force dans la région, depuis que le journal du Jura a absorbé son seul concurrent régional, La Tribune jurassienne.
Mentionnons encore une curiosité dans la même ville : un journal hebdomadaire gratuit, Biel-Bienne (102 000 exemplaires), lancé en 1978 pour briser le monopole détenu par l'éditeur des deux quotidiens. Il publie les mêmes articles en allemand et en français.

Outre quelques tri- et bi- hebdomadaires d'importance locale, la Suisse romande possède un grand illustré, L'Illustré (96 000 exemplaires), un grand magazine hebdomadaire, Femina (214 000 exemplaires), ainsi que l'Hebdo (50 500 exemplaires), un news magazine du type l'Express. L'Hebdomadaire illustré et l'Hebdo appartiennent à Ringier, la plus grande entreprise de presse, siégeant à Zurich, qui édite, à part le quotidien people Blick, de nombreux hebdomadaires et magazines TV.

Un hebdomadaire illustré plus modeste mais de qualité, L'Echo Magazine, de tendance catholique, paraît à Genève. Il est diffusé essentiellement à des abonnés.

La presse du dimanche de langue française possède une forte diffusion : Le Matin Dimanche, avec un tirage de 215 000 exemplaires est lu dans toute la Suisse romande, et dimanche.ch plus sobre (45 000 exemplaires), créé par le groupe Ringier en novembre 1999, se stabilise. Le premier est de type populaire, très volumineux se différencie du second, jeune voire branché pour un public plus élitaire.

Le processus de concentration dans la presse romande n'est probablement pas terminé. La baisse générale des recettes publicitaires et la concurrence de l'audiovisuelle risquent de rétrécir encore le marché de l'écrit. A cela s'ajoute une certaine désaffection des lecteurs pour la presse quotidienne qui se manifeste par des baisses de tirages, surtout pour les grands régionaux. Même si cette baisse est encore modeste, elle inquiète les éditeurs. Le développement de la presse gratuite - avec des projets venant du groupe Hersant annonce aussi des batailles plus dures pour les titres traditionnels qui tenteront de conserver leur part de publicité.
Curieusement, toutes ces menaces ne semblent pas trop décourager de nouveaux projets, et notamment au niveau de la collaboration entre différents cantons et régions. C'est cette volonté de se regrouper et de collaborer qui assurera la survie d'une presse d'information de qualité, encore riche en titres mais sur un marché plutôt étroit.

Ernest BOLLINGER