Union de la Presse Francophone
 
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N° 106 - août-septembre 2002


Serge HIREL

Hersant en Romandie, les raisons de son appétit

Fragilisée par sa dispersion, la presse romande attire la convoitise
du groupe français, déjà présent sur l'autre rive du lac Léman.
Attaqué sur son pré carré, Edipresse,
qui craint une incursion à Genève et à Lausanne,
se défend, sous le regard inquisiteur de la Comco.

L'arrivée inopinée de Philippe Hersant, à l'automne 2001, sur la rive suisse du lac Léman, où il a repris le quotidien local de Nyon, "La Côte", avait déjà fait l'effet d'un coup de tonnerre dans un ciel serein. Quand, en février dernier, le patron de France-Antilles a acheté les deux quotidiens de Neuchâtel, "L'Express" et "L'Impartial", tout le monde a compris qu'il ne s'arrêterait pas là, qu'il avait de l'appétit, bref qu'un violent orage allait s'abattre sur la presse romande.

Depuis des lustres, poursuivi par des détracteurs opiniâtres, le groupe Hersant a mauvaise réputation. On le dit sans état d'âme, sans humanité, sans même de respect pour l'indépendance des journalistes. Bref, un "ogre", un "papivore" peu fréquentable. Depuis quelques mois, les éditeurs suisses et les rédactions des trois journaux qui lui appartiennent font, eux, l'apprentissage du contraire. Même si le groupe français a mis en place ses méthodes de travail, cela s'est fait "sur un mode conciliant et discret", reconnaissait Albert Tille, en mars dernier, dans un article publié par "Domaine public".

Philippe Hersant n'a rien bouleversé, a ouvert le dialogue avec son personnel, a même relevé les plus bas salaires. Il se dit que "La Côte", qui, jusqu'à maintenant, n'était pas membre de l'association des éditeurs romands, pourrait y adhérer. Quant à l'accord "Romandie Combi", qui permet aux quotidiens de Neuchâtel, de Fribourg, de Berne, du Jura, du Nord-Vaudois et du Valais d'échanger des articles et de former entre eux un "pool" publicitaire, rien n'indique qu'il pourrait disparaître.

Edipresse soupçonné de position dominante

Pourtant, une question lancinante revient sans cesse: pourquoi le groupe français, au moment même où son autre branche, la Socpresse, quitte la Belgique, s'intéresse-t-il à la petite Suisse romande? Une question qui en appelle une autre: où donc s'arrêtera le désir de conquête du nouvel arrivant?

Pour l'instant, à ces deux interrogations, nul ne peut répondre avec certitude, d'autant que Philippe Hersant, à l'instar de son père qui, de sa vie, n'a quasiment pas accordé d'interview, ne goûte guère de répondre aux questions des journalistes, un art d'esquive que d'autres grands patrons ont, eux, érigé en outil de management... Pour comprendre, il faudra donc se contenter d'examiner la situation présente, puis d'analyser les faits.

Un premier élément saute aux yeux: qui ne serait pas attiré par une région où les investissements publicitaires et les ventes sont largement supérieurs à ceux que l'on connaît de l'autre coté de la frontière? Une incursion est d'autant plus facile que, hormis les groupes Edipresse et Ringier, la presse romande présente un paysage éclaté. La plupart des titres, en raison de l'étroitesse de leur marché, souvent cantonal, n'ont que les moyens économiques de leur survie. De plus, dans la plupart des cas, il s'agit de sociétés familiales, qui, donc, de temps à temps, sont confrontées à des problèmes de succession.

L'autre élément favorable à Philippe Hersant est la puissance même d'Edipresse. Une puissance que la Commission de la Concurrence, la Comco, semble parfois assimiler à une position dominante. Ce qui la conduit et la conduira à se montrer tatillonne sur chaque dossier de rachat de titres présenté par Pierre Lamunière, président d'Edipresse, alors que l'éditeur français, lui, n'aura rien à redouter.

Hersant: une nouvelle roto

Petit nouveau en Suisse, le groupe Hersant connaît pourtant bien la région. De l'autre coté de la frontière, sa domination est évidente: la Socpresse possède les trois quotidiens régionaux les plus proches, "Le Progrès", "Le Dauphiné" et "Les Dépêches", ainsi que quelques hebdomadaires régionaux qui en sont filiales. Depuis quelques mois, par le biais de la prise de contrôle du groupe Voix du Nord, cinq autres titres de PHR sont tombés dans son escarcelle, dont "Le Messager", qui, installé à Thonon-les-Bains, est diffusé sur la rive française du lac Léman.

Bien qu'il n'ait rien confirmé, bon nombre d'informations ponctuelles permettent d'affirmer que le groupe Hersant réfléchit actuellement à une restructuration de ses activités en région Rhône-Alpes. A cette occasion, les hebdomadaires de la Socpresse pourraient, en tout ou partie, être confiés à France-Antilles, qui implanterait dans la région un centre d'impression. Une usine qui assurerait aussi la fabrication de ses journaux suisses. Du coup, peut-on penser que Philippe Hersant ne poursuit son marché en Romandie que pour alimenter ses machines?

C'est possible, mais l'on peut aussi imaginer que l'objectif du groupe français ne soit pas qu'industriel, que le vrai but de cette incursion en Suisse soit la conquête de Genève et, accessoirement, de Lausanne. La capitale économique de la Romandie n'est pas une ville comme une autre. De taille moyenne -ce n'est ni Paris, ni même Lyon-, elle offre pourtant un bassin d'affaires hors du commun, grâce à la présence de nombreuses instances internationales, mais aussi au pouvoir d'achat de ses habitants, bien au dessus de la moyenne. De plus, le jour où la Confédération choisira de rejoindre la Communauté européenne, elle sera la porte d'entrée obligée... Etre éditeur de presse en un tel lieu peut présenter quelques avantages...

Lamunière: "Rester suisse"

Aux yeux de Pierre Lamunière, solidement implanté dans les deux villes, une telle intrusion dans son pré carré, confirmée récemment par des rumeurs de rachat par Philippe Hersant d'un gratuit genevois, le "022-Votre Journal", est insupportable. S'il parvenait à ses fins, le groupe français, non seulement, remettrait en question la puissance économique d'Edipresse, mais, pour l'éditeur lausannois, il ferait aussi prendre de grands risques à la Romandie et même à la Suisse. "J'estime qu'il est de l'intérêt national que les grands journaux de ce pays restent en mains suisses et chez les professionnels de la branche", déclarait-il, en avril dernier, dans une interview publié par "24 Heures".

A mots couverts, il y préconisait même qu'en cas de problèmes de succession, une fusion entre les grands groupes familiaux helvétiques ne soit pas empêchée par la Comco. "La porte serait alors ouverte à des rachats par des groupes étrangers, disait-il. La Suisse est un petit pays et a besoin de groupes nationaux assez forts pour faire face aux géants du secteur. A trop vouloir les limiter, il y a un risque considérable qu'ils finissent tous absorbés par des concurrents étrangers autrement plus puissants et nettement moins sensibles aux subtilités de notre système fédéraliste."

Le message est clairement destiné à la Commission de la Concurrence. On saura fin septembre si elle l'a pris en compte. Dans quelques semaines, la Comco doit en effet accepter ou non le rachat par Edipresse du groupe Corbaz, qui édite "La Presse de la Riviera", à Montreux-Vevey, et "La Presse Nord-Vaudois", à Yverdon . Deux titres que Philippe Hersant convoitaient aussi.

Le combat entre les deux groupes est donc entamé et chacun, dans la discrétion, fourbit ses armes pour séduire les éditeurs de la dizaine de quotidiens locaux que compte la Romandie. Tout juste sait-on que "Le Nouvelliste", édité dans le Valais, semble hors de portée du groupe Hersant. Edipresse, qui en possède 37,5%, bénéficie aussi d'un droit de préemption, que seule la Commission de la Concurrence pourrait lui interdire d'exercer.

Un "paradoxe injuste"

La lutte, pourtant, est inégale. Non seulement cette épée de Damoclès de la Comco ne pèse que sur la tête de Pierre Lamunière, mais l'éditeur suisse ne peut pas rendre ses coups à son adversaire en tentant de conquérir des parts de marché sur son terrain, en France. De l'autre coté de la frontière, la loi interdit en effet à un étranger -c'est-à-dire à un ressortissant d'un pays non membre de la Communauté européenne- de posséder plus de 20% d'un titre d'informations politiques et générales. Chez Edipresse, dont tout le monde connaît les sentiments pro-européens, on vit cette situation "paradoxale" comme "une grave injustice".

Reste une solution, iconoclaste certes, mais qui ne peut pas être ignorée: une entente entre les deux hommes... Pierre Lamunière est seul maître à bord d'Edipresse, dont il possède 75% des droits de vote. Mais l'éditeur ne semble pas envisager un instant un tel dénouement. Dans l'interview accordée en avril à "24 Heures", bien qu'il ne soit âgé que de 52 ans, il évoquait sa succession. "Si aucun de mes enfants n'a le goût ou les capacités de me succéder, je rechercherai alors absolument un autre éditeur suisse pour reprendre Edipresse", affirmait-il. Il ne pouvait mieux exprimer son refus de tout accord avec l'intrus qui, depuis un an, chasse sur ses terres.

Serge HIREL