Hersant en Romandie, les raisons
de son appétit
Fragilisée par sa dispersion, la
presse romande attire la convoitise
du groupe français, déjà présent
sur l'autre rive du lac Léman.
Attaqué sur son pré carré, Edipresse,
qui craint une incursion à Genève et à
Lausanne,
se défend, sous le regard inquisiteur de la Comco.
L'arrivée inopinée de Philippe Hersant, à
l'automne 2001, sur la rive suisse du lac Léman, où
il a repris le quotidien local de Nyon, "La Côte",
avait déjà fait l'effet d'un coup de tonnerre
dans un ciel serein. Quand, en février dernier, le patron
de France-Antilles a acheté les deux quotidiens
de Neuchâtel, "L'Express" et "L'Impartial",
tout le monde a compris qu'il ne s'arrêterait pas là,
qu'il avait de l'appétit, bref qu'un violent orage allait
s'abattre sur la presse romande.
Depuis des lustres, poursuivi par des détracteurs opiniâtres,
le groupe Hersant a mauvaise réputation. On le dit sans
état d'âme, sans humanité, sans même
de respect pour l'indépendance des journalistes. Bref,
un "ogre", un "papivore" peu fréquentable.
Depuis quelques mois, les éditeurs suisses et les rédactions
des trois journaux qui lui appartiennent font, eux, l'apprentissage
du contraire. Même si le groupe français a mis
en place ses méthodes de travail, cela s'est fait "sur
un mode conciliant et discret", reconnaissait Albert Tille,
en mars dernier, dans un article publié par "Domaine
public".
Philippe Hersant n'a rien bouleversé, a ouvert le dialogue
avec son personnel, a même relevé les plus bas
salaires. Il se dit que "La Côte",
qui, jusqu'à maintenant, n'était pas membre de
l'association des éditeurs romands, pourrait y adhérer.
Quant à l'accord "Romandie Combi", qui permet
aux quotidiens de Neuchâtel, de Fribourg, de Berne, du
Jura, du Nord-Vaudois et du Valais d'échanger des articles
et de former entre eux un "pool" publicitaire, rien
n'indique qu'il pourrait disparaître.
Edipresse soupçonné de position dominante
Pourtant, une question lancinante revient sans cesse: pourquoi
le groupe français, au moment même où son
autre branche, la Socpresse, quitte la Belgique, s'intéresse-t-il
à la petite Suisse romande? Une question qui en appelle
une autre: où donc s'arrêtera le désir de
conquête du nouvel arrivant?
Pour l'instant, à ces deux interrogations, nul ne peut
répondre avec certitude, d'autant que Philippe Hersant,
à l'instar de son père qui, de sa vie, n'a quasiment
pas accordé d'interview, ne goûte guère
de répondre aux questions des journalistes, un art d'esquive
que d'autres grands patrons ont, eux, érigé en
outil de management... Pour comprendre, il faudra donc se contenter
d'examiner la situation présente, puis d'analyser les
faits.
Un premier élément saute aux yeux: qui ne serait
pas attiré par une région où les investissements
publicitaires et les ventes sont largement supérieurs
à ceux que l'on connaît de l'autre coté
de la frontière? Une incursion est d'autant plus facile
que, hormis les groupes Edipresse et Ringier, la presse romande
présente un paysage éclaté. La plupart
des titres, en raison de l'étroitesse de leur marché,
souvent cantonal, n'ont que les moyens économiques de
leur survie. De plus, dans la plupart des cas, il s'agit de
sociétés familiales, qui, donc, de temps à
temps, sont confrontées à des problèmes
de succession.
L'autre élément favorable à Philippe Hersant
est la puissance même d'Edipresse. Une puissance que la
Commission de la Concurrence, la Comco, semble parfois assimiler
à une position dominante. Ce qui la conduit et la conduira
à se montrer tatillonne sur chaque dossier de rachat
de titres présenté par Pierre Lamunière,
président d'Edipresse, alors que l'éditeur français,
lui, n'aura rien à redouter.
Hersant: une nouvelle roto
Petit nouveau en Suisse, le groupe Hersant connaît pourtant
bien la région. De l'autre coté de la frontière,
sa domination est évidente: la Socpresse possède
les trois quotidiens régionaux les plus proches, "Le
Progrès", "Le Dauphiné"
et "Les Dépêches", ainsi
que quelques hebdomadaires régionaux qui en sont filiales.
Depuis quelques mois, par le biais de la prise de contrôle
du groupe Voix du Nord, cinq autres titres de PHR sont tombés
dans son escarcelle, dont "Le Messager",
qui, installé à Thonon-les-Bains, est diffusé
sur la rive française du lac Léman.
Bien qu'il n'ait rien confirmé, bon nombre d'informations
ponctuelles permettent d'affirmer que le groupe Hersant réfléchit
actuellement à une restructuration de ses activités
en région Rhône-Alpes. A cette occasion, les hebdomadaires
de la Socpresse pourraient, en tout ou partie, être confiés
à France-Antilles, qui implanterait dans la région
un centre d'impression. Une usine qui assurerait aussi la fabrication
de ses journaux suisses. Du coup, peut-on penser que Philippe
Hersant ne poursuit son marché en Romandie que pour alimenter
ses machines?
C'est possible, mais l'on peut aussi imaginer que l'objectif
du groupe français ne soit pas qu'industriel, que le
vrai but de cette incursion en Suisse soit la conquête
de Genève et, accessoirement, de Lausanne. La capitale
économique de la Romandie n'est pas une ville comme une
autre. De taille moyenne -ce n'est ni Paris, ni même Lyon-,
elle offre pourtant un bassin d'affaires hors du commun, grâce
à la présence de nombreuses instances internationales,
mais aussi au pouvoir d'achat de ses habitants, bien au dessus
de la moyenne. De plus, le jour où la Confédération
choisira de rejoindre la Communauté européenne,
elle sera la porte d'entrée obligée... Etre éditeur
de presse en un tel lieu peut présenter quelques avantages...
Lamunière: "Rester suisse"
Aux yeux de Pierre Lamunière, solidement implanté
dans les deux villes, une telle intrusion dans son pré
carré, confirmée récemment par des rumeurs
de rachat par Philippe Hersant d'un gratuit genevois, le "022-Votre
Journal", est insupportable. S'il parvenait à ses
fins, le groupe français, non seulement, remettrait en
question la puissance économique d'Edipresse, mais, pour
l'éditeur lausannois, il ferait aussi prendre de grands
risques à la Romandie et même à la Suisse.
"J'estime qu'il est de l'intérêt national
que les grands journaux de ce pays restent en mains suisses
et chez les professionnels de la branche", déclarait-il,
en avril dernier, dans une interview publié par "24
Heures".
A mots couverts, il y préconisait même qu'en cas
de problèmes de succession, une fusion entre les grands
groupes familiaux helvétiques ne soit pas empêchée
par la Comco. "La porte serait alors ouverte à
des rachats par des groupes étrangers, disait-il.
La Suisse est un petit pays et a besoin de groupes nationaux
assez forts pour faire face aux géants du secteur. A
trop vouloir les limiter, il y a un risque considérable
qu'ils finissent tous absorbés par des concurrents étrangers
autrement plus puissants et nettement moins sensibles aux subtilités
de notre système fédéraliste."
Le message est clairement destiné à la Commission
de la Concurrence. On saura fin septembre si elle l'a pris en
compte. Dans quelques semaines, la Comco doit en effet accepter
ou non le rachat par Edipresse du groupe Corbaz, qui édite
"La Presse de la Riviera", à
Montreux-Vevey, et "La Presse Nord-Vaudois",
à Yverdon . Deux titres que Philippe Hersant convoitaient
aussi.
Le combat entre les deux groupes est donc entamé et
chacun, dans la discrétion, fourbit ses armes pour séduire
les éditeurs de la dizaine de quotidiens locaux que compte
la Romandie. Tout juste sait-on que "Le Nouvelliste",
édité dans le Valais, semble hors de portée
du groupe Hersant. Edipresse, qui en possède 37,5%, bénéficie
aussi d'un droit de préemption, que seule la Commission
de la Concurrence pourrait lui interdire d'exercer.
Un "paradoxe injuste"
La lutte, pourtant, est inégale. Non seulement cette
épée de Damoclès de la Comco ne pèse
que sur la tête de Pierre Lamunière, mais l'éditeur
suisse ne peut pas rendre ses coups à son adversaire
en tentant de conquérir des parts de marché sur
son terrain, en France. De l'autre coté de la frontière,
la loi interdit en effet à un étranger -c'est-à-dire
à un ressortissant d'un pays non membre de la Communauté
européenne- de posséder plus de 20% d'un titre
d'informations politiques et générales. Chez Edipresse,
dont tout le monde connaît les sentiments pro-européens,
on vit cette situation "paradoxale" comme "une
grave injustice".
Reste une solution, iconoclaste certes, mais qui ne peut pas
être ignorée: une entente entre les deux hommes...
Pierre Lamunière est seul maître à bord
d'Edipresse, dont il possède 75% des droits de vote.
Mais l'éditeur ne semble pas envisager un instant un
tel dénouement. Dans l'interview accordée en avril
à "24 Heures", bien qu'il ne
soit âgé que de 52 ans, il évoquait sa succession.
"Si aucun de mes enfants n'a le goût ou les capacités
de me succéder, je rechercherai alors absolument un autre
éditeur suisse pour reprendre Edipresse", affirmait-il.
Il ne pouvait mieux exprimer son refus de tout accord avec l'intrus
qui, depuis un an, chasse sur ses terres.
Serge HIREL