Union de la Presse Francophone
 

N° 109 - Janvier-février 2003

FRANCOPHONIE - QUEBEC

La bataille du français
par Dominique AUDIBERT, Le Point

En imposant au Québec depuis vingt-cinq ans l'usage du français, la loi 101 a évité sa disparition. Question d'identité et de dignité!

Fabricant de simulateurs de vol de la région de Montréal, l'entreprise CAE a fini par céder. Depuis des mois, elle était dans le collimateur de l'Office québécois de la langue française. Motif: non-respect des lois linguistiques en vigueur. En vertu de la Charte de la langue française, dite aussi loi 101, toute entreprise de plus de cinquante salariés doit généraliser l'usage de la langue de Molière. Faute d'y satisfaire, la société CAE s'était vu refuser son "certificat de francisation" ainsi que l'accès à des subventions et à des crédits publics représentant pour elle un financement de 21 millions de dollars. Pour y avoir droit, CAE a dû s'engager à franciser ses systèmes informatiques et dispenser des cours de français durant les heures de travail aux 68 personnes qui possèdent mal la langue.

Vingt-cinq ans après son adoption, en 1977, le Québec ne plaisante pas avec le respect de la fameuse loi 101. Dans son bureau de l'Office québécois de la langue française, à Montréal, le directeur de la communication, Gérald Paquette, a épinglé au mur comme un petit bulletin de victoire le cas de la société CAE. "Nous sommes les anges gardiens de la langue française, résume-t-il. On peut se monter patients, mais on est tenaces. Ici, au Québec, tout mot abandonné à l'anglais est un mot perdu!"

Dans cette bataille pied à pied, l'office, qui emploie 225 personnes, est le fer de lance de la reconquête linguistique menée par le Québec au nom des sept millions de francophones du Canada. Chaque année, environ 5000 plaintes parviennent à l'office. Le plus souvent, elles émanent de consommateurs francophones mécontents d'acheter des produits dont le mode d'emploi ou l'emballage n'existent qu'en anglais, ou des salariés qui se voient imposer l'usage de l'anglais dans leur travail. Généralement, l'affaire se règle à l'amiable, dès la première intervention de l'office. Moins de 5% des cas nécessitent une mise en demeure en bonne et due forme. A peine 1% des contentieux finit sur le bureau du procureur général du Québec.

Plus que sur la répression, l'office concentre désormais ses moyens sur la promotion du français comme langue d'usage dans tous les domaines. Par exemple, dans le secteur automobile, il n'était pas rare de voir des garages afficher "remplacement de brakes et de mufflers". On écrit désormais: "freins et pots d'échappement". Tous les produits Microsoft sortent aujourd'hui sur le marché québécois avec des logiciels et des modes d'emploi bilingues. Dans l'aéronautique, domaine de prédilection de l'anglais, Bombardier a été le premier constructeur dont l'une des usines monte entièrement ses avions en français. Le golf, grand sport national au Canada, a fait l'objet d'un lexique diffusé auprès des clubs et des moniteurs pour répandre l'emploi de allée (au lieu de fairway) et de ferdroit (au lieu de putter). Une escouade de linguistes de l'office a créé un "Grand dictionnaire terminologique", véritable bible officielle du français au Québec, qui propose 3,5 millions d'équivalents français à des mots ou expressions anglaises passés dans le langage courant. "Commandes en souffrance" a évincé "back orders", "heures d'ouverture" remplace "business hours". Enfin, pour les cas d'urgence, une banque de dépannage linguistique fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur l'Internet.

Alors, bien sûr, cette bataille, avec ses airs de croisade pour remplacer à toute force "hot dog" par "chien chaud" ou "stop" par "arrêt", a parfois fait sourire. Mais c'était pour le Québec un combat pour l'identité et la dignité. Dans la mémoire collective de la Belle Province, chaque famille garde en tête les années noires de la conquête anglaise, lorsque le français devint une langue proscrite et qu'on apostrophait les enfants d'un méprisant "speak white!" pour qu'ils renoncent à le parler. L'été dernier, pour bien marquer le chemin parcouru grâce à la loi 101, le gouvernement a lancé une grande campagne. Sur le boulevard Saint-Laurent, un slogan s'étalait sur toute la hauteur d'un immeuble en lettres blanches: "Depuis vingt-cinq ans, le français n'est plus au pied du mur". Cet été, à la télévision, le spot officiel était devenu une véritable "scie" à force de revenir en boucle toute la journée: on y voyait défiler, pêle-mêle, une petite fille vietnamienne, des Québécois "pure laine", des immigrés polonais ou des Blacks anglophones pour chanter - en français - "La langue de chez nous", un texte que l'inimitable Yves Duteil avait dédié à Félix Leclerc.

En tout cas, les résultats sont là. Le Québec est, aujourd'hui, francophone à 83%. Le maintien de la part de marché du français n'allait pas de soi. Nadia Bredimas-Assimopoulos, sociologue d'origine grecque qui a fait ses études à la Sorbonne et qui préside aujourd'hui le Conseil supérieur de la langue française, se souvient de son arrivée à Montréal à la fin des années 60: "Je croyais débarquer dans la deuxième métropole francophone du monde, mais dans les grands magasins il n'y avait pas une vendeuse pour vous servir en français. Et quand on me disait: "tu veux un lift?" - je peux te déposer - ou "il faut que j'inflate mon tyre" - je dois regonfler mon pneu -, je ne comprenais rien". A l'époque, le français était considéré comme une langue de seconde zone dans la vie professionnelle et l'anglais comme celle de la réussite sociale.

La loi 101 a été décisive dans deux domaines. D'abord, pour la francisation des entreprises du Québec: 70% des entreprises qui sont soumises à cette obligation (celles de plus de 50 salariés) ont un certificat attestant que l'usage du français y est généralisé. Ensuite, la scolarisation obligatoire des enfants en français - sauf pour les anglophones de souche établis au Québec - a eu des effets spectaculaires. Jadis, dans la Belle Province, 80% des enfants d'immigrés allaient dans les écoles anglaises, considérées par leurs parents comme un gage de réussite pour leur avenir. Aujourd'hui, la même proportion d'entre eux suit l'école en français. On voit à Montréal des enfants d'immigrés chinois, lituaniens ou pakistanais parler le français avec l'accent québécois.

Le sociologue Guy Rocher, qui fut le bras droit de Camille Laurin, le père de la loi 101, rappelle le chemin parcouru: "Cette loi a été notre deuxième révolution tranquille. Nous voulions créer un processus irréversible pour affirmer le Québec français. On l'a beaucoup critiquée, mais c'est elle qui a permis de rétablir la paix linguistique". Signe de cette détente: le nombre de couples "linguistiquement mixtes" n'a jamais été aussi élevé. En conclusion d'un ouvrage remarquable ("Le français au Québec, 400 ans d'histoire et de vie" Fides-Les Publications du Québec), Michel Plourde constate: "La langue française du Québec se présente comme un système complet et autonome. Au terme de quatre cents ans d'histoire et de vie, c'est désormais une réalité incontournable."

Mais voilà, la guerre du français a beau être finie, elle n'est pas pour autant définitivement gagnée. Pour deux raisons au moins. La première tient à la démographie. Le Québec a, aujourd'hui, un faible taux de natalité et on estime que, sur la pente actuelle, le nombre des Québécois commencera à décroître vers 2030. Résultat: le maintien de l'équilibre linguistique actuel va dépendre, pour l'essentiel, de l'immigration. D'après des simulations du démographe Marc Termote, pour maintenir la proportion présente de francophones à Montréal, il faudrait, jusqu'en 2041, que les deux tiers des immigrés qui arrivent chaque année au Québec possèdent déjà le français comme langue d'usage. Pas évident.

L'autre menace, c'est celle de la mondialisation, qui renforce sans cesse le rôle de l'anglais comme "lingua franca" de l'économie mondiale. A la proximité géographique et culturelle des Etats-Unis s'ajoute désormais la pression des marchés. D'ores et déjà, les Etats-Unis absorbent 85% des exportations du Québec, qui est aussi leur septième client. Avec la perspective de la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques), qui fera du continent américain une vaste zone de libre-échange du nord au sud, l'emprise américaine peut encore ses renforcer.

Le Québec en a vu d'autres, c'est vrai. Et les mauvaises langues peuvent dire que, quand on a résisté aux Anglais, on peut survivre à tout. Pour l'instant, au sein d'un Canada officiellement bilingue depuis 1969, le Québec est la seule province de la fédération véritablement bilingue dans sa vie quotidienne. Il n'est pas besoin d'aller au fond du Saskatchewan ou de l'Alberta pour le vérifier. A Ottawa, la capitale fédérale, près de la moitié des ministres du gouvernement de Jean Chrétien sont incapables de dire plus de dix mots en français.

Vincent Marissal, un éditorialiste du quotidien "La Presse", racontait tout récemment comment ses collègues anglophones d'Ottawa éteignent systématiquement leur magnétophone lorsqu'on passe au français dans les conférences de presse: "Vous posez une question en français, et vous entendez soudain une douzaine d'appareils faire clac! clac! clac!" Il ajoutait ce commentaire dans la langue de Shakespeare: "How sweet it is!"

Dominique AUDIBERT
Le Point