Union de la Presse Francophone
 

N° 109 - Janvier-février 2003

FRANCOPHONIE - FRANCE
Anne MURATORI-PHILIP, Le Figaro.

Sauvons notre langue

Dans son discours en séance publique annuelle de l'Acéadémie française,
Mme Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, secrétaire perpétuel,
s'est inquiétée de l'évolution du français

Le secrétaire perpétuel de l'Académie française, Hélène Carrère d'Encausse, a rappelé durant la séance publique annuelle combien la situation de notre langue est préoccupante en dépit des résultats encourageants du IXème Sommet de la francophonie à Beyrouth: selon les statistiques, trois cent millions d'hommes s'expriment en français. Et pourtant, reprenant une réflexion du romancier ivoirien Ahmadou Kourouma, le secrétaire perpétuel a démontré que l'anglomanie langagière n'est pas la seule menace qui pèse sur le français.

Nous sommes les premiers responsables par cette "volonté de donner un nom, ou plutôt de transformer en concept pour reprendre un mot coupé de son sens véritable, une action ou une idée que le bon français a toujours rendu par une phrase. Qui essaie désormais de "résoudre un problème", alors que l'horrible verbe "solutionner" évite le recours à une phrase et surtout évite de conjuguer le verbe résoudre... plus difficile à manier?"

Les accords des participes ne se portent guère mieux et la volonté de plier une langue à une vision aimable, pacifiée, confine à l'exagération, sans oublier l'idéologie responsable aussi d'une invention langagière désastreuse dont la féminisation des titres et fonctions.

Hélène Carrère d'Encausse a déploré cette mode qui consiste à utiliser un vocabulaire anésthésiant: "... la mort qui disparaît du vocabulaire au profit du "départ" et surtout depuis peu du "travail de deuil". La langue française ne connaît plus les nains ni les obèses; les premiers ont une verticalité contrariée, les seconds accusent une surcharge pondérale. Quant aux pauvres ou aux clochards, ils sont devenus des sans-domicile fixe. Et pourtant, rien n'a changé de la vie des hommes, de leurs comportements et de leurs rapports au sein de la société. Ni la souffrance ni la mort ne peuvent être évités".

Qui sont les responsables de ces mauvais traitements infligés à notre langue? Pour une bonne part les médias et la publicité; mais aussi l'enseignement du français, victime des aberrations de théoriciens de l'éducation. Pour le secrétaire perpétuel, leur idéologie est fondée sur trois principes: "L'égalité qui présume que tous les individus sont également doués pour tout et que l'enseignement doit s'adapter de la même manière à tous. Le deuxième principe est que l'enseignement n'a pas pour finalité la transmission du savoir, mais qu'il doit encourager l'invention spontanée, la découverte par les élèves de ce qui pourrait éventuellement leur être enseigné". Enfin, troisième principe, "la relativité de tout savoir". Le constat est affligeant: "Près de 30% des enfants quittant l'école primaire ne savent pas lire couramment, et ne comprennent pas toujours le sens de ce qu'ils lisent, les fautes d'orthographe ne sont pratiquement plus pénalisées. Mais surtout on a suggéré de simplifier le patrimoine littéraire pour le rendre accessible aux élèves. Ainsi ont surgi des propositions stupéfiantes: faire réécrire aux élèves des passages de Proust en éliminant les propositions subordonnées..."

Si Hélène Carrère d'Encausse a constaté malgré tout un fort attachement des Français pour leur langue, elle a insisté sur une nouvelle menace qui pointe à l'horizon: "Il s'agit de la disparition du principe fondateur de notre vie culturelle inscrit depuis 1539, dans l'édit de Villers-Cotterêts qui décréta le français langue de notre pays. Aujourd'hui des voix s'élèvent pour plaider qu'il faut faire place aux côtés du français dans l'enseignement, dans la vie publique aux langues qui étaient depuis le XVIème siècle du ressort de la vie privée. Depuis mars dernier, une instance officielle s'intitule Délégation générale à la langue française et aux langues de France, intitulé qui les place donc en situation d'égalité". Et l'historienne n'a pas hésité à lancer un cri d'alarme: "N'ignorons pas ce péril, sauvons notre langue quand il en est encore temps, car ce qui est en cause c'est nous tous, notre histoire, notre vie commune, notre identité".
Respectée hors des frontières, la langue française est malmenée dans son pays, ce qui risque de l'atteindre dans son prestige à l'étranger. "N'est-t-il pas temps de faire de la langue française une grande cause nationale?"

Hélène MURATORI-PHILIP
Le Figaro