Françoise, profession
journaliste
Françoise Giroud était journaliste dans l'âme.
De même qu'André Malraux, l'un des plus grands
écrivains français du siècle, l'un des
plus fins connaisseurs de l'art universel, n'avait pas passé
son bac, de même Françoise Giroud n'était
pas passée par la voie royale des écoles, simple
sténo-dactylo, script de cinéma, dont la sûreté
de jugement et la puissance de travail imposèrent très
vite l'autorité.
Françoise Giroud avait l'âme claire : bon sens,
exigence d'exactitude, qualité de la langue sans cesse
retravaillée pour que l'expression de l'information soit
sans ambiguïté, le travail sur la phrase inséparable
de celui de la pensée, dans la recherche permanente du
mot juste, de la phrase synthétique, de l'idée
précise.
Qu'on ne s'y trompe pas, le journalisme de Françoise
Giroud n'était pas « objectif », au sens
anglo-saxon du terme. C'était un journalisme militant,
engagé, frondeur, libre. En 1956, à L'Express,
elle est à la pointe du combat contre les guerres coloniales
et elle lutte, en particulier, contre la guerre d'Algérie
: son journalisme est un contre-pouvoir, aux antipodes de toute
complaisance.
Le travail du journaliste, c'est de montrer les faits, de les
comprendre, pour les expliquer, les faire comprendre. Il ne
s'agit pas de faire de la littérature, il s'agit d'exprimer
en phrases courtes et nettes ce qui est. Un article est alors
dicté par quelques principes simples et impérieux
: toute l'information doit être dans les trois premières
phrases, en quelques lignes le lecteur doit avoir compris.
Au quotidien, Françoise Giroud a été une
formidable patronne de presse : relisant sans arrêt, et
faisant réécrire, tous les articles de ses journalistes,
n'hésitant pas à reprendre elle-même les
papiers qui ne lui donnaient pas entière satisfaction,
aidant chacun à clarifier sa pensée en même
temps que son style. Elle était l'exigence incarnée,
incontestable parce que s'appliquant à répondre
elle-même à la discipline qu'elle demandait aux
autres de tenir. Avec un sourire impérieux, elle traçait
la ligne, elle était suivie. Face à cette exigence
et au cap fixé, le doute n'était pas de mise.
Impitoyable pour les paresses, les imprécisions, les
facilités, les mensonges, les complaisances... les «
amateurs ». Le journalisme est un métier, qui ne
se satisfait ni d'approximation ni d'invention, ni de délation
ni de rhétorique.
On lui a reproché un excès de parisianisme ;
sans doute aimait-elle la proximité des pouvoirs. Mais
elle ne tirait jamais sur une ambulance et était sans
complaisance pour les puissants. Et condamnait sans retenue,
toute incitation à la violence, à la xénophobie.
Certains vantaient ses dons : c'était une volonté.
Elle tirait de ses collaborateurs de L'Express le meilleur
d'eux-mêmes, donnant elle aussi le meilleur d'elle-même
dans ses chroniques, sans tricher, admettant qu'on puisse ne
pas partager sa perception des événements et des
hommes, mais non qu'on lui refuse le droit de l'exprimer honnêtement.
Elle avait cette humilité qui est l'orgueil du vrai journaliste,
ce « sens commun » qui est l'apanage de ceux qui
maîtrisent supérieurement leur expression.
Elle nous a quittés, mais sa leçon reste vivace
et actuelle, pour tous les médias et sur tous les continents.
Hervé BOURGES
Président international
de l'Union internationale de la presse francophone