Union de la Presse Francophone
 
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N° 109 - Janvier-février 2003

EDITORIAL
par Hervé BOURGES
président international de l'UPF

Françoise, profession journaliste

Françoise Giroud était journaliste dans l'âme. De même qu'André Malraux, l'un des plus grands écrivains français du siècle, l'un des plus fins connaisseurs de l'art universel, n'avait pas passé son bac, de même Françoise Giroud n'était pas passée par la voie royale des écoles, simple sténo-dactylo, script de cinéma, dont la sûreté de jugement et la puissance de travail imposèrent très vite l'autorité.

Françoise Giroud avait l'âme claire : bon sens, exigence d'exactitude, qualité de la langue sans cesse retravaillée pour que l'expression de l'information soit sans ambiguïté, le travail sur la phrase inséparable de celui de la pensée, dans la recherche permanente du mot juste, de la phrase synthétique, de l'idée précise.

Qu'on ne s'y trompe pas, le journalisme de Françoise Giroud n'était pas « objectif », au sens anglo-saxon du terme. C'était un journalisme militant, engagé, frondeur, libre. En 1956, à L'Express, elle est à la pointe du combat contre les guerres coloniales et elle lutte, en particulier, contre la guerre d'Algérie : son journalisme est un contre-pouvoir, aux antipodes de toute complaisance.

Le travail du journaliste, c'est de montrer les faits, de les comprendre, pour les expliquer, les faire comprendre. Il ne s'agit pas de faire de la littérature, il s'agit d'exprimer en phrases courtes et nettes ce qui est. Un article est alors dicté par quelques principes simples et impérieux : toute l'information doit être dans les trois premières phrases, en quelques lignes le lecteur doit avoir compris.

Au quotidien, Françoise Giroud a été une formidable patronne de presse : relisant sans arrêt, et faisant réécrire, tous les articles de ses journalistes, n'hésitant pas à reprendre elle-même les papiers qui ne lui donnaient pas entière satisfaction, aidant chacun à clarifier sa pensée en même temps que son style. Elle était l'exigence incarnée, incontestable parce que s'appliquant à répondre elle-même à la discipline qu'elle demandait aux autres de tenir. Avec un sourire impérieux, elle traçait la ligne, elle était suivie. Face à cette exigence et au cap fixé, le doute n'était pas de mise.

Impitoyable pour les paresses, les imprécisions, les facilités, les mensonges, les complaisances... les « amateurs ». Le journalisme est un métier, qui ne se satisfait ni d'approximation ni d'invention, ni de délation ni de rhétorique.

On lui a reproché un excès de parisianisme ; sans doute aimait-elle la proximité des pouvoirs. Mais elle ne tirait jamais sur une ambulance et était sans complaisance pour les puissants. Et condamnait sans retenue, toute incitation à la violence, à la xénophobie.

Certains vantaient ses dons : c'était une volonté. Elle tirait de ses collaborateurs de L'Express le meilleur d'eux-mêmes, donnant elle aussi le meilleur d'elle-même dans ses chroniques, sans tricher, admettant qu'on puisse ne pas partager sa perception des événements et des hommes, mais non qu'on lui refuse le droit de l'exprimer honnêtement. Elle avait cette humilité qui est l'orgueil du vrai journaliste, ce « sens commun » qui est l'apanage de ceux qui maîtrisent supérieurement leur expression.

Elle nous a quittés, mais sa leçon reste vivace et actuelle, pour tous les médias et sur tous les continents.

Hervé BOURGES
Président international
de l'Union internationale de la presse francophone