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N° 109
- Janvier-février 2003
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L'Amérique "Etat
voyou"
par Régis FAUCON
ancien rédacteur en chef de TF1
3 février 2003
Lorsque George Bush entre à la Maison-Blanche
il y a deux ans, un peu par effraction, par la grâce d'un
système électoral qui donne la victoire à
celui qui obtient le moins de voix, il était évident
que cette erreur de casting nous préparerait des lendemains
difficiles. Mais la réalité a dépassé
les prédictions les plus alarmistes. Armé de sa
seule réputation de recordman des mises à mort,
le Texan qui a débouché sur la scène mondiale
ne sait déjà plus où donner de la gâchette.
La Corée du Nord est un cas d'école.
Dès son arrivée, Bush Jr met brutalement un terme
à la délicate tentative de normalisation entamée
par Bill Clinton - dont la visite à Pyongyang de Madeleine
Albright en octobre 2000 constitue le moment le plus spectaculaire.
La nouvelle Administration ruine tous ces efforts en inscrivant
la Corée du Nord sur la liste des pays de l'axe du Mal,
braque le dernier bastion stalinien de la planète qui se
lance dans une dangereuse escalade nucléaire. Même
si Washington explique, contre toute logique, que Kim Jong-Il
est moins dangereux que Saddam Hussein, la "méthode
Bush" aura réussi à ramener la péninsule
coréenne aux pires heures de la guerre froide.
Ensuite, dans le conflit israélo-palestinien,
"W" va montrer son abyssale méconnaissance du
monde qu'il prétend régenter. Il commence par faire
ce qu'il ne fallait pas faire avant de ne pas faire ce qu'il fallait
faire. Alors que le président démocrate s'était
personnellement impliqué jusqu'aux derniers jours de son
mandat pour tenter d'arracher un accord, son successeur choisit
d'ignorer le conflit en refusant d'impliquer plus longtemps les
Etats-Unis, pourtant seuls capables de calmer le jeu. Après
le cataclysme et le brutal réveil du 11 septembre 2001,
les brillants stratèges qui l'entourent lui ayant expliqué
qu'Arafat et Ben Laden, les Palestiniens et les talibans, c'était
la même chose, il soutient inconditionnellement Ariel Sharon
et met Yasser Arafat hors-jeu, avec les résultats que l'on
connaît, c'est-à-dire un nombre jamais égalé
de victimes des deux côtés.
Et puis il y a l'Irak. Contre l'ONU, contre presque
tous les Européens, contre les pays arabes, contre les
conseillers de son père et même contre certains de
ses généraux, le buté de la Maison-Blanche
veut sa guerre. Le débat sur les inspections de l'ONU est
surréaliste, puisque quels qu'en soient les résultats,
les Etats-Unis ont déjà décidé de
frapper. Si la communauté internationale veut la paix et
le désarmement de l'Irak, l'Amérique veut la guerre,
la peau de Saddam et le pétrole irakien. Que "W"
roule pour le lobby pétrolier qui engraisse parents, amis
et relations ayant financé sa campagne électorale,
c'est son droit, mais que l'on cesse de faire croire que le combat
et les valeurs de cette Amérique-là sont les nôtres.
Pour avoir travaillé avec, pour et chez les
Américains dès la fin des années 60, je ne
crois pas être le plus mal placé pour dire que l'Amérique
de Bush n'est pas l'Amérique. Dans un pays où les
positionnements politiques n'ont rien à voir avec ce qu'ils
sont chez nous, où le centre est à droite, ou libéral
veut dire gauchiste, on ne réalisera jamais assez que Bush
et les idéologues de sa garde rapprochée, c'est
l'extrême droite au pouvoir. Purs produits de la droite
religieuse ultraconservatrice, croisés du Bien, champions
du Droit, ces fous de Dieu "made in USA", figés
dans leurs certitudes, revanchards, intolérants, répressifs,
racistes, sexistes, ont confisqué le pouvoir. Et le respecté
Colin Powell a dû s'aligner...
Et que se passera-t-il demain si, en se rasant,
George Bush décide d'en finir avec Kadhafi ou Castro ?
Ou si, entre le hot-dog et l'apple-pie, il lui prend l'idée
de bombarder l'Iran, le Soudan ou le Yémen ? Dans le monde
manichéen qui est le sien, il a en réserve une belle
liste de vilains dirigeants et d'États voyous. Mais un
pays qui s'oppose à la Cour pénale internationale,
au protocole de Kyoto sur l'effet de serre, à l'interdiction
des mines antipersonnel, à l'abolition de la peine de mort
ou à l'accès des pays pauvres aux médicaments
génériques, qui viole la Charte des Nations unies
interdisant toute guerre préventive, piétine allégrement
les règles du commerce international, un tel pays ne se
comporte-t-il pas, lui aussi, à sa façon, en État
voyou ?
Que les inconditionnels de l'Amérique se
rassurent. Le sacrifice des "boys" de 20 ans tombés
sur les plages de Normandie en juin 44 pour que nous vivions libres,
ce sacrifice-là ne sera jamais oublié. Ni le respect
et la compassion dus aux 3 000 victimes innocentes du 11 septembre.
Il serait honteux de contester aux Etats-unis le droit de mener
une guerre impitoyable à tous les terrorismes. Encore ne
faudrait-il pas se tromper d'adversaire et faire une fixation
sur un Saddam Hussein qui, pour détestable que soit le
bourreau de Bagdad, semble n'avoir aucun lien avec al-Qaida.
Régis FAUCON
ancien rédacteur en chef de TF1
3 février 2003