Union de la Presse Francophone
 

N° 109 - Janvier-février 2003

L'Europe accuse son âge
par Alain GENESTAR
directeur général de la rédaction de Paris Match
Editorial du n° 2802 du 30 janvier au 5 février 2003


La vérité n'est pas toujours bonne à dire. Et encore plus difficile à entendre. Quand Donald Rumfeld, le très droitier secrétaire à la Défense de George Bush, parle de « vieille Europe » en visant la France et l'Allemagne, il ne fait qu'émettre une évidence. L'Europe est vieille de son histoire et de sa riche culture. Ne dit-on pas d'elle, en l'opposant au Nouveau Monde, qu'elle est le Vieux Continent? Oui, l'Europe est vieille mais n'aime pas qu'on lui rappelle son âge. Ainsi est-elle. Susceptible et coquette.

L'inélégance de l'équipier de Bush, qui n'a sans doute guère de talent pour dire aux femmes ce qu'elles aiment entendre, qu'elles sont les plus belles et les plus désirables, a le mérite de la franchise gaillarde. Cette Europe-là est plus vieille que la nouvelle fraîchernent venue de l'Est, de l'autre côté du Mur, l'Europe des Polonais, des Tchèques ou des Hongrois qui adhèrent à l'Union en rêvant à l'Amérique.

La guerre annoncée contre l'Irak a déjà fait une victime. Elle était mal en point mais feignait de croire, en se mentant à elle-même, à la réalité de son idéal: l'unité des Européens, de la mer du Nord à la Méditerranée, de l'Atlantique presque jusqu'à l'Oural. Cette union, qui devait passer de quinze à vingt-cinq, est morte avant même d'être née. Une part de l'Europe, symbolisée par la France et l'Allernagne, est réticente à suivre l'Amérique dans la guerre, ou y est radicalement opposée; l'autre, la plus jeune, alliée à l'Angleterre, s'est rangée sous la bannière étoilée. La scission est consommée.

Car qu'y a-t-il de plus fort - et de plus mal - qu'une guerre pour délimiter deux camps, les opposer l'un à l'autre, les éloigner définitivement? L'Europe, dans sa lente construction, a livré beaucoup de batailles, ses Etats membres se sont souvent chamaillés dans des querelles d'intérêt et l'illusion de l'unité y a laissé quelques plumes. Mais ces rivalités commerciales, industrielles, agricoles et financières, ces disputes à n'en plus finir sur les quotas laitiers, la vache folle ou les réglementations douanières ne sont rien à côté de l'engagement à faire ou ne pas faire la guerre. C'est un acte rare, sacré et sacrilège, qui unit on désunit. L'Europe s'est désunie. A qui la faute ?

A elle-même d'abord. L'Europe - la vieille, car la jeune a pour elle l'excuse de l'âge - n'a pas su, tout au long des décennies perdues à ne pas agir, construire une véritable entité fondée sur ses valeurs communes. Elle s'est satisfaite d'un médiocre minimum, oubliant la politique, donc la diplomatie, pour parler d'argent. Elle n'était - et n'est encore - que technocratique, monétaire et budgétaire, inapte à se mettre d'accord pour définir son rôle et le tenir sur la scène internationale. Elle est économiquernent géante, mais diplomatiquement muette et militairement naine. La crise irakienne n'a fait que révéler, jusqu'à la caricature, cette cruelle évidence. L'Europe, à la veille de la guerre, n'existe plus. Elle est, comme autrefois la gauche française avec sans doute le même destin, « plurielle ». Donc fondamentalement divisée.

Il est de bon ton, aujourd'hui, en bêlant avec les pacifistes de tout poil, de reprocher à Bush d'avoir gâché le crédit d'émotion qui a suivi le 11 septembre. L'argument, avancé par la vieille Europe, est hypocrite et - au vu du drame absolu - indigne.

Le président américain, certes, n'est pas de taille face à une très grande Histoire qui le dépasse. Il s'exerce à la diplomatie avec la balourdise d'un éléphant se promenant dans un monde de porcelaine. Il s'est montré incapable de convaincre et de respecter ses alliés et ses voisins de table au Conseil de sécurité. Mais l'antiaméricanisme ambiant d'aujourd'hui ne date pas des erreurs de Bush, il est ancien, ancré dans les mentalités d'une Europe qui ne supporte pas sa perte d'influence.

La vieille Europe est nostalgique de sa puissance et de sa jeunesse. En accusant l'Amérique, ce qui est une manière d'épargner Saddam, elle ne fait qu'accuser publiquement son âge.

Alain GENESTAR
Paris Match 30 janvier 2003