|
N° 109
- Janvier-février 2003
|
FRANCOPHONIE
Hervé LAVENIR de
BUFFON , Paris-Match
Le français, une langue
pour l'Europe
Fondateur et principal animateur des Comités
pour le français langue européenne,
Hervé Lavenir de Buffon dresse, deux mois après
le Sommet de la Francophonie
de Beyrouth, le bilan de la lutte.
Sans avoir derrière lui, comme l'anglo-américain,
la puissance assimilatrice, corrosive et massifiante des Etats-Unis,
le français s'avère bien plus "qualitatif".
En dépit des hauts et des bas de sa diffusion, ici ou là,
il attire assez pour conserver globalement ses troupes à
travers le monde. Deuxième seconde langue de la planète
Terre, il est, nous dit le " Quid ", langue officielle
ou de situation privilégiée dans 33 pays, contre
45 pour l'anglais. A quoi il faut ajouter que le français
demeure aussi bien plus élitiste que l'anglais courant,
ce qui est un gage d'influence plus forte - n'en déplaise
aux champions de l'égalitarisme. Le parler reste ou
redevient un signe de culture, de réussite ou de supériorité
sociale dans une grande partie du monde.
Quoique disposant d'énormes moyens financiers,
les adversaires du français savent bien qu'il est trop
tôt pour chanter victoire et croire que les jeux sont vraiment
déjà faits en faveur de l'anglais. D'où leurs
attaques persistantes et leur engagement contre le français.
Attaques encore facilitées par la servilité linguistique
de certains Européens, ou plutôt Euro-ricains, assez
forte pour avoir imposé l'anglais, par exemple à
la Banque centrale européenne, dont pourtant le Royaume-Uni
est absent.
Or, dans le monde d'aujourd'hui, les identités,
nationales ou régionales, se défendent et même
contre-attaquent partout. Jusqu'à présent si faciles
et si triomphants, les progrès de l'anglais et de ce qui
va avec - la "ricanisation du langage", disait Marcel
Aymé, ainsi que celle des esprits et des allures - suscitent
maintenant des réactions de rejet de plus en plus fortes.
Déjà la bataille contre l'exception culturelle à
la française est virtuellement perdue par les mondialistes,
qui se croyaient vainqueurs - Jean-Marie Messier l'a su un peu
tard...
Un rapport de la C.I.A., en 1997, accordait cinq
ans aux Anglo-Saxons pour faire prévaloir leur langue comme
seul idiome international - faute de quoi, concluait l'auteur,
le but deviendrait inaccessible "en raison des réactions
vraiment hostiles et nombreuses qui apparaissent et se développent
partout contre les Etats-Unis, leur politique et l'américanisation
de la planète..." Bien sûr, la C.I.A. peut
se tromper. Elle l'a fait souvent. Mais les signes de cette réaction
se multiplient. Au Japon, le Parlement a rejeté avec indignation
la demande faite par les Etats-Unis de reconnaître l'anglais
comme deuxième langue nationale; il a aussi voté,
suivant l'exemple français, une "loi Toubon"
à la japonaise.Une telle mesure de protection linguistique
a déjà été prise en Pologne, en Suisse
et en Allemagne.
L'Europe des Six, celle des fondateurs, connaissait
la paix linguistique. Tout a changé avec l'admission de
la Grande-Bretagne en 1973. La température et la pression
montent au sein des institutions européennes. Les escarmouches
y sont devenues quotidiennes. Le malaise s'y est installé,
du fait, surtout, de certains hauts et moins hauts fonctionnaires
britanniques. On ne compte plus, venant du clan anglophone, les
manquements flagrants aux engagements pris par les Anglais quand
il s'agissait d'être admis. Ni les violations du règlement
ou des usages établis, ni les fausses raisons, les coups
tordus - pannes de micro ou de machine au bon moment, manque de
papier ou grippes soudaines d'interprète ou de traducteur...
Pourquoi? pour ne pas traduire ou imprimer en d'autres langues
que l'anglais. Et parvenir à l'imposer comme la langue
qui serait unanimement connue, préférée,
adoptée - ce qui est rigoureusement faux, tous les sondages
effectués dans les administrations européennes le
prouvent. Seulement, pour les tenants de l'anglais - ou de ce
jargon qu'est devenu l'anglo-américain international -,
tous les mauvais procédés sont bons. Que ce soit
pour ne pas engager de fonctionnaires autres que "de langue
maternelle anglaise", pour rejeter - illégalement
- les réponses à des appels d'offres non rédigés
en anglais, pour imposer l'informatique en anglais, ou encore
pour forcer des fonctionnaires habitués à travailler
en français ou en d'autres langues à le faire désormais
en anglais. Je n'exagère pas.
De pareilles outrances peuvent s'expliquer, sinon
se justifier, de plusieurs façons. D'abord, bien sûr,
parce que l'enjeu de la domination linguistique - et de son
corollaire, la soumission ou vassalisation culturelle - est véritablement
colossal, dans tous les domaines.
Il n'est pas excessif de l'affirmer, comme l'a fait
le général de Gaulle: une Europe qui aurait l'anglo-américain
pour langue véhiculaire serait, tôt ou tard, américanisée.
Elle perdrait, avant même de l'avoir acquise, son identité
face aux Etats-Unis. Avec ceux-ci, les relations sont si intenses
qu'il faut - loin de se laisser passivement assimiler - s'affirmer
et se comporter, d'abord et avant tout, en Européens. En
se rappelant que, selon le bon sens et la sagesse populaire, plus
on est proche du feu, plus il faut se garder des brûlures.
Avec, bientôt, plus de 400 millions d'habitants,
avec son niveau de développement, avec sa puissance intellectuelle,
scientifique et économique, avec ses prolongements de souveraineté
et d'influence dans le monde, bref, avec sa puissance potentielle
et en devenir, l'Europe est un enjeu vraiment gigantesque.
Pour les Etats-Unis, il s'agit de la "contrôler",
tout autant que le pétrole de l'Arabie, de l'Irak, de l'Asie
centrale. La guerre des langues va donc se poursuivre. Elle
exigera des Européens une grande lucidité, une forte
solidarité et la volonté d'affirmer que l'Europe
s'attaque enfin aux vrais problèmes: ceux de sa démographie,
de son identité, de la maîtrise de sa politique étrangère
et de défense. Autrement dit, de son existence en tant
qu'union, ou entente de nations
Hervé LAVENIR DE BUFFON
Paris-Match