|
N° 109
- février 2003
|
LIVRES
Denis JEAMBAR, Alain GARNIER.
MEDIA
- Bien entendu ... c'est off
"Etre journaliste, le plus beau métier du monde"
par Denis Jeambar, L'Express.
Il a beaucoup rêvé, Daniel Carton, petit gars du
Pas-de-Calais, pauvre parmi les pauvres, défroqué
avant de "faire" curé, "plouc miraculé"
devenu localier à La Voix du Nord avant de connaître
la consécration dans le temple du Monde puis au
Nouvel Observateur. Ensuite il a déchanté
dans ce Paris qui l'a tant fasciné et trompé. Le
livre qu'il tire de cette carrière journalistique interrompue
pour acte d'indépendance dans les institutions peuplées
de belles âmes qui l'ont accueilli déplaira sans
doute à beaucoup. Car, même si l'amertume pèse
parfois dans ces pages, c'est d'abord la réalité
qui est décrite. Ce récit est à la fois une
mise à nu du métier de journaliste politique et
une charge terrible contre l'évolution récente de
cette Mecque du journalisme français qu'est Le Monde.
Or certaines vérités ne sont jamais dites dans un
milieu qui plaide pour la transparence, mais pratique une omerta
sans faille. Oui, Carton a raison d'écrire que les liaisons
entre les politiques et les journalistes qui les suivent sont
trop souvent incestueuses. Que ceux qui, en dépit du fameux
"off" - cache-misère de relations ambiguës
- disent toujours ce qu'ils savent au risque de compromettre leurs
relations avec la classe politique lèvent le doigt. Carton,
pas plus qu'un autre (dont l'auteur de cet article quand il pratiqua
le journalisme politique) n'est complètement innocent.
Ces combines et dépendances sont certes inhérentes
à la relation complexe entre l'informateur et le journaliste
(qui manipule qui?) mais elles ont fini par constituer un système
de désinformation dans le journalisme politique à
la française. Comment pourrait-il en aller autrement, d'ailleurs,
quand les mêmes se côtoient - et parfois se fréquentent
- depuis tant et tant d'années? A ne jamais se renouveler,
ou si peu, les journalistes politiques sont devenus les complices
de la caste qu'ils observent et à laquelle ils finissent
par s'identifier.
Ce rude décapage épingle les plus puissants et les
plus moralisateurs: Le Monde, son directeur Jean-Marie
Colombani ("le prince des ténèbres") et
ses amis, Alain Duhamel ("le bavard"), Jérôme
Jaffré ("l'expert") et leurs compagnons de route.
Nul n'avait encore osé dire aussi crûment et avec
tant de précisions la brutalité de leurs méthodes
et la réalité de leurs ambitions: nous ne sommes
plus ici dans le journalisme, mais dans l'univers du pouvoir pur
et dur. Un pouvoir médiatique qui veut prendre le dessus
sur le pouvoir politique et peser tout simplement sur la marche
du pays. Ce chapitre intitulé "Les trois grâces"
est à la fois le plus préoccupant et le plus désolant
dans ce livre salubre.
Daniel Carton risque fort d'être mis en pièce par
ses anciens confrères ou plus simplement, ignoré
- ce dont on ne parle pas n'existe pas! Pourtant, ce récit
d'un profond désenchantement devrait servir d'électrochoc.
Pour que le plus beau
métier du monde le demeure. Ou le redevienne. D.J.
"Bien entendu ... c'est off",
Daniel Carton, Albin-Michel
FRANCOPHONIE - Mémoires de Békées
Elles sont les descendantes des grands planteurs des îles
françaises d'Amérique. Renée Dormoy, mère
du poète Saint-John Perse, le Prix Nobel de littérature
1960, a laissé des notes. Elodie Dujon, auteur de la première
thèse en Sorbonne sur la langue créole, a transmis
un récit de son enfance pour que ses petits enfants gardent
quelque chose de leur monde disparu. Ces souvenirs presqu'inédits
de femmes blanches créoles nous font pénétrer
sur l'habitation (la plantation des Antilles), la cellule
de vie économique, sociale, culturelle des îles à
sucre, héritage mélangé de la colonisation
à la française. Elles "parlent vrai" de
leur îles-racines, Guadeloupe et Martinique à la
fin du XIXème siècle, au moment où, après
l'émancipation des esclaves, décimée par
les crises du sucre et l'hécatombe de l'éruption
de la Montagne Pelée à la Martinique en 1902, la
classe des maîtres, paternalistes et solidaires, affronte
la ruine. Ces récits donnent des clefs essentielles pour
approcher au coeur de ce monde créole, racial et non raciste,
expert naturel en diversité culturelle, composante brouillonne
et vivifiante de la francophonie. A.G.
" Mémoires de Békées ", Elodie
Dujon-Jourdain et Renée Dormoy-Léger, présentation
Henriette Levillain, éditions L'Harmattan, 182 p., 17 euros.