Union de la Presse Francophone
 
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N° 110 - mars-avril 2003

FRANCOPHONIE

Hanna MBONJO

Centième anniversaire de la naissance de Georges Simenon

Simenon journaliste

Il y a cent ans naissait Georges Simenon, auteur à succès, inventeur du roman policier moderne et du commissaire Maigret. Adolescent prodige et prodigue, il apprend son métier d'écrivain à l'école de "La Gazette de Liége" (avec un "é")
où il fut journaliste de 1919 à 1922.

Janvier 1919, Liège. Un gamin de 16 ans rend nerveusement son premier article d'actualité locale, à l'essai. Il le présente au vieux Drion, localier de "La Gazette de Liége" qui en a roulé des bosses. Le vieux lit attentivement l'article, puis tire le gamin vers la fenêtre d'où l'on voit la place Saint-Lambert et lui demande: «Que voyez-vous ?». Le jeune homme écarquille les yeux, mais ne voit rien, vraiment rien. «Regardez bien, vous ne voyez rien ?». Le jeune homme est au désespoir, non il ne doit pas voir ce que voit l'autre. «Allons, et ce grand bâtiment là-bas ?» «C'est le Grand Bazar», réplique le novice. «Ah... enfin vous lisez Grand Bazar. Et vous ne remarquez donc pas que Bazar s'écrit sans "d " à la fin ? Si vous y aviez déjà prêté attention vous n'en auriez pas mis un dans votre copie». Mortifié, le gamin de 16 ans retient la leçon: journaliste, c'est tout observer et tout noter... en évitant les fautes d'orthographe.

Il entre, le voilà reporter. Georges Simenon est à peine sorti de l'adolescence lorsqu'il est engagé en janvier 1919 à "La Gazette de Liége" (avec un "é", l'accent grave ne sera jamais adopté par le journal, a contraire de la ville de Liège qui s'est alignée sur les recommandations de l'Académie Française en 1946). Après avoir tâté le métier d'apprenti boulanger puis celui de commis de librairie, il se lance dans le journalisme sur un coup de tête. Flânant dans le centre de Liège, le jeune Georges, désoeuvré, s'arrête sur la Place Verte. «Pourquoi mon regard s'est-il accroché, au coin de la rue de l'Official, à un balcon sur lequel de grosses lettres blanches formaient les mots "Gazette de Liége" ?» se demandera-t-il quelques années plus tard. Quoi qu'il en soit, il entre et le voilà reporter. "La Gazette de Liége", fondée en avril 1840 par Joseph Demarteau, est alors un journal ultra conservateur, proche de l'archevêché et dirigé d'une main de fer par Joseph Demarteau III. En 1919, lorsque le jeune Simenon se présente au journal la Première Guerre mondiale venait de ravager la population masculine. Les bras supplémentaires sont donc loin d'être inutiles. La première année de journalisme, celle de tous les apprentissages, est marquée par un travail ingrat: conférences, cérémonies commémoratives, congrès des anciens combattants, etc.. «On me donnait à faire ce que les autres ne voulaient pas ou ne pouvaient pas faire. C'est la meilleure introduction à la vie d'un romancier puisqu'on touchait à tout», se souvenait Simenon.

Une interview exclusive. Dès ses premiers articles, le jeune reporter signe Georges Sim. En quatre ans, Sim va être l'auteur d'environ 1 500 papiers. Et au passage, il se taille quelques «scoop» dont un entretien exclusif avec le Maréchal Foch en mars 1920. «Allez à Bruxelles l'interviewer!» avait ordonné Demarteau au jeune Sim. Et voilà Sim attendant sur le quai de la gare de Bruxelles, sous la pluie, l'arrivée du train du Maréchal. La concurrence est rude. Aucun journaliste ne parvient à approcher le wagon particulier du Maréchal Foch. Sim, patiemment attend le départ du train. La locomotive s'ébranle et prend de la vitesse. Il se jette alors sur le marchepied, manque de tomber et finalement s'introduit dans le wagon tant convoité tandis qu'un officier, pris de pitié, lui ouvrait la porte. A 17 ans, le chapeau mou et gorgé d'eau, l'imperméable souillé, Sim fait face au Maréchal Foch qui n'était alors pour lui qu'une statue de bronze «Qu'est-ce que vous voulez ?», dit le Maréchal. «Irez-vous à Varsovie ?» balbutie Sim. «Oui» répond le Maréchal. Lorsqu'il rentre au journal, le jeune reporter est surpris: Demarteau trouve ce «oui» sensationnel. Et le lendemain tous les journaux répètent à l'envie la réponse du Maréchal. «Il s'agissait de savoir, mais je l'ignorais, si la France appuierait la Pologne dans n'importe quel conflit. Et c'était aussi le commencement du slogan "Mourir pour Dantzig!". Et le commencement de la guerre de 1939», écrira Georges Simenon en se remémorant cet épisode épique de sa jeunesse.

A côté de ses reportages, Sim tient un billet quotidien intitulé "Hors du poulailler" qu'il signe «Monsieur Le Coq». Simenon avait-il lu les aventures du célèbre héros d'Emile Gaboriau, inventeur du roman policier à la française ? Peut-être. En tous cas il semble que ce patronyme ait été employé assez communément par la rédaction de "La Gazette" comme prête-nom. Pourquoi «poulailler»? «Ce titre m'a été imposé par le directeur, expliquera Simenon, parce que j'avais le droit d'y exposer n'importe quelles idées, même celles qui s'harmonisaient le moins avec le journal le plus conformiste et le plus catholique de Liège». En effet, Sim n'est pas tendre dans son billet. Surtout envers les fonctionnaires. Extrait de " La gazette de Liége" du 8 janvier 1921 : «Le malheureux rond-de-cuir, impitoyablement claquemuré par une bureaucratie consciente, abrutissante et organisée, possède un répertoire assez restreint de distractions et d'amusements ( ... )». Et vlan! Autre récrimination, toujours dans «Hors du poulailler»: «Depuis Charlie Chaplin jusqu'à Douglas Fairbanks, ces gens-là, qui sont séduisants, ( ...) nous apprennent à penser à vivre comme des citoyens du Nouveau Monde. Pis encore: ce qu'ils nous apprennent, ce sont les défauts de lAmérique ( ... ). La vieille Europe se laisse intoxiquer peu à peu». Déjà, dans les années vingt, il se trouvait un petit bonhomme critiquant l'invasion du cinéma américain.

Tas de vieilles barbes. Ces critiques, acerbes, allaient à rebrousse-poil de l'opinion commune et provoquaient parfois l'ire du patron Demarteau. Mais la plus grave crise qu'aient connue l'employé et l'employeur concerne les moeurs délurées du jeune Sim. Malgré son jeune âge Simenon hantait déjà les boîtes de nuit et connaissait, déjà, les bras voluptueux des prostituées. Au cours de sa première année à "La Gazette de Liége", on l'envoie à un banquet commémoratif. Sim s'ennuie et boit plus que de raison. Ivre, il lance à l'assemblée «On s'embête ici, tas de vieilles barbes...». Claquant la porte du banquet, il se dirige vers le théâtre de Trianon qui donnait une revue. Voilà le gamin de seize ans courant après les danseuses, criant «Je veux celle-là! je veux celle- là!», faisant irruption sur scène en pleine représentation. Mis à la porte de l'établissement, il se retrouve dans les locaux de La Gazette, ivre mort. Pas de chance, le patron est là. Et le jeune Sim lui lance les pires insultes «Vous êtes un cochon. Vous, croyez que je suis saoul, hein ?... Vous êtes un faux frère... un sépulcre blanchi... avec vot'barbe et vot'nez en fraise... vous n'en êtes pas moins comme les aut'». Puis il s'endort. Le lendemain, de retour à "La Gazette" après avoir été ramené chez lui, Simenon s'attend au pire. Surprise: Joseph Demarteau laisse encore une chance à son jeune reporter. De retour à Liège en 1952, Simenon se souviendra de cette exceptionnelle clémence et dira à Demarteau: «Vous auriez pu me mettre au moins cinq fois à la porte, et vous ne l'avez pas fait. C'est grâce à votre compréhension que je n'ai pas mal tourné...».

Je n'étais qu'un enfant. De 1919 à 1922, Georges Sim, le journaliste, a formé Georges Simenon l'écrivain. En 1954 Simenon se rappelle: «Ce matin de janvier, Place Saint-Lambert, je n'étais qu'un enfant pour qui la vie ressemblait encore à un livre d'images. Soudain, je me trouvais transporté dans les coulisses, face à face avec la réalité crue, et pendant quatre ans, j'allais voir l'envers du décor, découvrir les ressorts, cachés au public, qui animent la vie d'une cité». Et que sont les romans policiers de Simenon sinon le dévoilement de ce qui se cache, en premier lieu le nom de l'assassin ? Journaliste n'est-ce pas avant tout écrire pour le lecteur? Et qui mieux que Georges Simenon avait compris tout l'intérêt de faire de la littérature pour des lecteurs et pas pour quelques académiciens vieillissants?

Hanna MBONJO

A lire : "Simenon avant Simenon. Les années de journalisme" de Christophe Camus, éditions Didier-Hatier.