Centième anniversaire
de la naissance de Georges Simenon
Simenon journaliste
Il y a cent ans naissait Georges Simenon,
auteur à succès, inventeur du roman policier moderne
et du commissaire Maigret. Adolescent prodige et prodigue, il
apprend son métier d'écrivain à l'école
de "La Gazette de Liége" (avec un "é")
où il fut journaliste de 1919 à 1922.
Janvier 1919, Liège. Un gamin de 16 ans rend nerveusement
son premier article d'actualité locale, à l'essai.
Il le présente au vieux Drion, localier de "La
Gazette de Liége" qui en a roulé des
bosses. Le vieux lit attentivement l'article, puis tire le gamin
vers la fenêtre d'où l'on voit la place Saint-Lambert
et lui demande: «Que voyez-vous ?». Le jeune
homme écarquille les yeux, mais ne voit rien, vraiment
rien. «Regardez bien, vous ne voyez rien ?».
Le jeune homme est au désespoir, non il ne doit pas voir
ce que voit l'autre. «Allons, et ce grand bâtiment
là-bas ?» «C'est le Grand Bazar»,
réplique le novice. «Ah... enfin vous lisez
Grand Bazar. Et vous ne remarquez donc pas que Bazar s'écrit
sans "d " à la fin ? Si vous y aviez déjà
prêté attention vous n'en auriez pas mis un dans
votre copie». Mortifié, le gamin de 16 ans
retient la leçon: journaliste, c'est tout observer et
tout noter... en évitant les fautes d'orthographe.
Il entre, le voilà reporter.
Georges Simenon est à peine sorti de l'adolescence
lorsqu'il est engagé en janvier 1919 à "La
Gazette de Liége" (avec un "é",
l'accent grave ne sera jamais adopté par le journal,
a contraire de la ville de Liège qui s'est alignée
sur les recommandations de l'Académie Française
en 1946). Après avoir tâté le métier
d'apprenti boulanger puis celui de commis de librairie, il se
lance dans le journalisme sur un coup de tête. Flânant
dans le centre de Liège, le jeune Georges, désoeuvré,
s'arrête sur la Place Verte. «Pourquoi mon regard
s'est-il accroché, au coin de la rue de l'Official, à
un balcon sur lequel de grosses lettres blanches formaient les
mots "Gazette de Liége" ?» se demandera-t-il
quelques années plus tard. Quoi qu'il en soit, il entre
et le voilà reporter. "La Gazette de Liége",
fondée en avril 1840 par Joseph Demarteau, est alors
un journal ultra conservateur, proche de l'archevêché
et dirigé d'une main de fer par Joseph Demarteau III.
En 1919, lorsque le jeune Simenon se présente au journal
la Première Guerre mondiale venait de ravager la population
masculine. Les bras supplémentaires sont donc loin d'être
inutiles. La première année de journalisme, celle
de tous les apprentissages, est marquée par un travail
ingrat: conférences, cérémonies commémoratives,
congrès des anciens combattants, etc.. «On me
donnait à faire ce que les autres ne voulaient pas ou
ne pouvaient pas faire. C'est la meilleure introduction à
la vie d'un romancier puisqu'on touchait à tout»,
se souvenait Simenon.
Une interview exclusive. Dès
ses premiers articles, le jeune reporter signe Georges Sim.
En quatre ans, Sim va être l'auteur d'environ 1 500 papiers.
Et au passage, il se taille quelques «scoop»
dont un entretien exclusif avec le Maréchal Foch en mars
1920. «Allez à Bruxelles l'interviewer!»
avait ordonné Demarteau au jeune Sim. Et voilà
Sim attendant sur le quai de la gare de Bruxelles, sous la pluie,
l'arrivée du train du Maréchal. La concurrence
est rude. Aucun journaliste ne parvient à approcher le
wagon particulier du Maréchal Foch. Sim, patiemment attend
le départ du train. La locomotive s'ébranle et
prend de la vitesse. Il se jette alors sur le marchepied, manque
de tomber et finalement s'introduit dans le wagon tant convoité
tandis qu'un officier, pris de pitié, lui ouvrait la
porte. A 17 ans, le chapeau mou et gorgé d'eau, l'imperméable
souillé, Sim fait face au Maréchal Foch qui n'était
alors pour lui qu'une statue de bronze «Qu'est-ce que
vous voulez ?», dit le Maréchal. «Irez-vous
à Varsovie ?» balbutie Sim. «Oui»
répond le Maréchal. Lorsqu'il rentre au journal,
le jeune reporter est surpris: Demarteau trouve ce «oui»
sensationnel. Et le lendemain tous les journaux répètent
à l'envie la réponse du Maréchal. «Il
s'agissait de savoir, mais je l'ignorais, si la France appuierait
la Pologne dans n'importe quel conflit. Et c'était aussi
le commencement du slogan "Mourir pour Dantzig!".
Et le commencement de la guerre de 1939», écrira
Georges Simenon en se remémorant cet épisode épique
de sa jeunesse.
A côté de ses reportages, Sim tient un billet
quotidien intitulé "Hors du poulailler"
qu'il signe «Monsieur Le Coq». Simenon avait-il
lu les aventures du célèbre héros d'Emile
Gaboriau, inventeur du roman policier à la française
? Peut-être. En tous cas il semble que ce patronyme ait
été employé assez communément par
la rédaction de "La Gazette" comme prête-nom.
Pourquoi «poulailler»? «Ce titre m'a été
imposé par le directeur, expliquera Simenon, parce que
j'avais le droit d'y exposer n'importe quelles idées,
même celles qui s'harmonisaient le moins avec le journal
le plus conformiste et le plus catholique de Liège».
En effet, Sim n'est pas tendre dans son billet. Surtout envers
les fonctionnaires. Extrait de " La gazette de Liége"
du 8 janvier 1921 : «Le malheureux rond-de-cuir, impitoyablement
claquemuré par une bureaucratie consciente, abrutissante
et organisée, possède un répertoire assez
restreint de distractions et d'amusements ( ... )».
Et vlan! Autre récrimination, toujours dans «Hors
du poulailler»: «Depuis Charlie Chaplin jusqu'à
Douglas Fairbanks, ces gens-là, qui sont séduisants,
( ...) nous apprennent à penser à vivre comme
des citoyens du Nouveau Monde. Pis encore: ce qu'ils
nous apprennent, ce sont les défauts de lAmérique
( ... ). La vieille Europe se laisse intoxiquer peu à
peu». Déjà, dans les années vingt,
il se trouvait un petit bonhomme critiquant l'invasion du cinéma
américain.
Tas de vieilles barbes.
Ces critiques, acerbes, allaient à rebrousse-poil
de l'opinion commune et provoquaient parfois l'ire du patron
Demarteau. Mais la plus grave crise qu'aient connue l'employé
et l'employeur concerne les moeurs délurées du
jeune Sim. Malgré son jeune âge Simenon hantait
déjà les boîtes de nuit et connaissait,
déjà, les bras voluptueux des prostituées.
Au cours de sa première année à "La
Gazette de Liége", on l'envoie à un banquet
commémoratif. Sim s'ennuie et boit plus que de raison.
Ivre, il lance à l'assemblée «On s'embête
ici, tas de vieilles barbes...». Claquant la porte
du banquet, il se dirige vers le théâtre de Trianon
qui donnait une revue. Voilà le gamin de seize ans courant
après les danseuses, criant «Je veux celle-là!
je veux celle- là!», faisant irruption sur
scène en pleine représentation. Mis à la
porte de l'établissement, il se retrouve dans les locaux
de La Gazette, ivre mort. Pas de chance, le patron est là.
Et le jeune Sim lui lance les pires insultes «Vous
êtes un cochon. Vous, croyez que je suis saoul, hein ?...
Vous êtes un faux frère... un sépulcre blanchi...
avec vot'barbe et vot'nez en fraise... vous n'en êtes
pas moins comme les aut'». Puis il s'endort. Le lendemain,
de retour à "La Gazette" après avoir
été ramené chez lui, Simenon s'attend au
pire. Surprise: Joseph Demarteau laisse encore une chance à
son jeune reporter. De retour à Liège en 1952,
Simenon se souviendra de cette exceptionnelle clémence
et dira à Demarteau: «Vous auriez pu me mettre
au moins cinq fois à la porte, et vous ne l'avez pas
fait. C'est grâce à votre compréhension
que je n'ai pas mal tourné...».
Je n'étais qu'un enfant.
De 1919 à 1922, Georges Sim, le journaliste, a formé
Georges Simenon l'écrivain. En 1954 Simenon se rappelle:
«Ce matin de janvier, Place Saint-Lambert, je n'étais
qu'un enfant pour qui la vie ressemblait encore à un
livre d'images. Soudain, je me trouvais transporté dans
les coulisses, face à face avec la réalité
crue, et pendant quatre ans, j'allais voir l'envers du décor,
découvrir les ressorts, cachés au public, qui
animent la vie d'une cité». Et que sont les
romans policiers de Simenon sinon le dévoilement de ce
qui se cache, en premier lieu le nom de l'assassin ? Journaliste
n'est-ce pas avant tout écrire pour le lecteur? Et qui
mieux que Georges Simenon avait compris tout l'intérêt
de faire de la littérature pour des lecteurs et pas pour
quelques académiciens vieillissants?
Hanna MBONJO
A lire : "Simenon avant
Simenon. Les années de journalisme" de Christophe
Camus, éditions Didier-Hatier.