Union de la Presse Francophone
 
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N° 111 - mai-juin 2003

IDEES
Philippe BARTHELET
Valeurs actuelles

Analyse des "analystes"

Extrait de la chronique publiée sous le titre "Opinion"
dans
Valeurs actuelles (9 mai 2003)

Il est curieux de remarquer que la vertu la moins en vogue, chez les "analystes" des médias, soit cette aménité philosophique qui invite à la controverse et par là au respect des nuances. Ce que l'on appelle "analyses", d'ailleurs, n'est que le synonyme pompeux d'opinions, et les opineurs patentés des gazettes pourraient reprendre à leur compte la devise de M. Prudhomme: "C'est mon opinion et je la partage" (quitte, si les temps changent, à changer avec eux d'opinion, pour garder sans partage l'autorité que par elle ils s'arrogent). Il ne leur importe que modérément de provoquer leurs contemporains à réfléchir.
Réfléchir est d'ailleurs un de ces mots du vocabulaire intellectuel qui a changé de sens: il veut dire maintenant supprimer ("Comme on a réfléchi à la peine de mort, il faut désormais réfléchir à la perpétuité", analysait naguère l'avocat d'un assassin). Glissements progressifs, non pas du plaisir comme dans les films de M. Robbe-Grillet, mais de la confusion qui veut aujourd'hui que comprendre signifie accepter et ne pas comprendre, condamner: c'est ainsi que l'on se condamne à la fin à la tolérance et à l'intolérance, qui sont deux infirmités symétriques de l'esprit. Comme si l'on ne pouvait pas refuser d'admettre ce que l'on comprend et à l'inverse, reconnaître le droit d'exister à ce que l'on ne comprend pas. La liberté de penser, pléonasme, suppose le fameux droit à l'erreur; et aussi le droit corollaire de ne pas toujours partager ses propres opinions; enfin, et par-dessus tout, ce nouveau droit de l'homme que réclamait Baudelaire: "le droit de s'en aller".

Philippe BARTHELET
Valeurs actuelles