Union de la Presse Francophone
 
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N° 111 - mai-juin 2003

IDEES
Philippe de SAINT-ROBERT
Le Figaro

Les Etats-Unis face à eux-mêmes

Philippe de Saint-Robert analyse la politique étrangère des Etats-Unis. Les démonstrations de puissance du "gendarme du monde" seraient-elles le signe d'une décomposition inéluctable de l'empire américain ?

Il est arrivé aux Américains de beaucoup se critiquer eux-mêmes, et de se mettre en garde contre leurs propres démons. De quel droit nous interdire de rappeler que ceux-là ont eu souvent raison? "Comme Platon était l'ami d'Aristote au moment même où ils étaient en désaccord sur la nature du Bien", ainsi que le rappelait Allan Bloom dans "The Closing of The American Mind" ("L'Ame désarmée", Julliard, 1987), pourquoi ne pourrions-nous pas manifester, sans nous brouiller, nos divergences, même profondes, sur nos conceptions du Bien et du Mal, d'autant plus légitimes qu'en leur nom on veut nous entraîner dans des guerres qui ne sauraient être les nôtres? L'instrumentalisation de la morale par la politique a toujours conduit à des confusions délétères.

Les Américains tente d'éliminer l'Europe. Revenons plutôt à un peu de réalisme. La volonté des Américains d'éliminer l'Europe du jeu mondial est plus évidente que jamais, et le faux-semblant d'une diplomatie européenne, confiée comme par hasard à un ancien secrétaire général de l'Otan, n'avait d'autre dessein que de mettre sous tutelle ce qui reste en Europe de diplomaties nationales. Dès que surgit une grande crise, cette utopie vole en éclat du fait même de l'arrogance de la politique américaine, qui n'a jamais été aussi peu respectueuse des règles qu'elle prétend imposer aux autres - des règles qui ne sont plus que des consignes.
De la Doctrine Monroe à la revendication de la "direction spirituelle de la planète" exprimée sans complexe par le sénateur Robert Kennedy, lors de la campagne présidentielle de 1968 ("Ce n'est pas seulement le leadership de notre parti ou de notre pays qui est en jeu, mais c'est notre droit à la direction spirituelle de la planète"), la ligne qui nous conduit à l'actuelle paranoïa de George W.Bush, et de la demi-douzaine d'apprentis sorciers qui l'entoure, était tracée de longue date. Comment, dès lors, les Américains pourraient-ils supporter qu'aucun pays européen puisse encore exister par lui-même dans l'Occident vassalisé de leur utopie impériale? Ils eurent déjà beaucoup de mal à supporter le général de Gaulle, et pourtant ils durent s'y faire et le ciel ne nous tomba pas sur la tête.
Ils craignirent un moment François Mitterrand, mais c'était à cause de la présence éphémère de quelques ministres communistes bien inoffensifs, et ils furent vite rassurés. La francophobie des Américains, comme celle des Anglais, s'alimente d'un rien. Si nous redressons la tête, c'est vaine et ridicule prétention ; si nous la baissons, c'est la preuve évidente de notre déconfiture. On pourrait remonter loin, mais restons dans la décennie: en février 1997, le New York Times nous dépeint précisément comme "une France en déconfiture"; le 20 octobre 2002, un universitaire américain, Ezra Suleiman, confie au Figaro Magazine que "la France doit cesser de croire au mirage de sa grandeur", l'un des clichés les plus éculés de la pensée anti-française d'outre-Atlantique. Mais à part cela, c'est nous qui devrions soigner notre "anti-américanisme" (Dieu merci, Jean-François Revel s'en charge).
Il est du reste surprenant de voir la presse française se prêter si complaisamment à la propagande antifrançaise qui lui vient d'Amérique: c'est même une manie car, à vrai dire, les Français me paraissent beaucoup plus atteints d'américanophobie. C'est l'Amérique qui, depuis la dernière guerre, n'a cessé de s'éloigner de la vieille Europe, sa mère, de sa culture, de sa civilisation, de ses langues, de ses valeurs, pour s'enfermer dans une vision étroite et repliée d'elle-même, avec une prétention moralisatrice à la limite du ridicule, encore parlais-je de limite par euphémisme.

Crise morale. Mais, pas plus aux Etats-Unis qu'ailleurs, la pensée dominante du moment, pour consternante qu'elle soit, n'est le tout de leur histoire, même récente, et, avant de mettre une fois de plus le Proche-Orient à feu et à sang, la Maison-Blanche devrait se remémorer un proche passé qui entraîna les Etats-Unis dans une crise morale profonde et suscita en son sein des critiques lucides et prémonitoires. En avril 1966, le sénateur Fulbright avertissait avec courage ses concitoyens: "La guerre au Vietnam paralyse la grande société américaine et elle suscite une fièvre de puissance aux Etats-Unis. L'Amérique trahit certains signes de cette présomption fatale, de cette extension excessive de la puissance et de la mission qui ont provoqué la ruine d'Athènes, de la France napoléonienne et de l'Allemagne nazie. Le processus a à peine commencé, mais la guerre que nous menons actuellement ne peut que l'accélérer".
En décembre suivant, un autre sénateur, Joseph Clark, dénonçait à son tour l'influence croissante "de la CIA, du FBI et du complexe militaro-industriel", rappelant que "le général Eisenhower nous a mis en garde contre les liens établis entre les industriels et les militaires et dont l'existence est très clairement démontrée par leur pression énorme sur l'opinion publique et sur le Parlement, ainsi que par l'importance de l'aide américaine aux régimes militaires des différentes régions du monde". Aux trois groupes de pression épinglés par le sénateur Clark, il conviendrait d'ajouter les pétroliers, toujours si désintéressés et préoccupés de "démocratie".
Les avertissements cinglants que je viens d'évoquer sont-ils le fait d'américanophobes français, nostalgiques d'une grandeur passée? Pas que je sache. La question est: peut-on, en France, sérieusement analyser, critiquer, voir telle qu'elle est la politique internationale des Etats-Unis, dont le moindre inconvénient n'est pas de compromettre et d'entraîner leurs alliés dans leurs aventures les moins justifiées en politique et en droit? Est-il encore permis d'y mettre un veto, non au nom d'une supposée grandeur passée et dépassée, mais plus simplement de notre liberté et de notre avenir? C'est même une "vraie question", comme disent nos politiciens médiatisés.

Une crise intérieure profonde. Certains pensent que l'agressivité américaine, loin d'être le signe d'une force sûre d'elle-même, dénote au contraire un besoin de fuir, dans une aventure extérieure, une crise intérieure profonde, crise notamment de la morale économique dans une société où le fonctionnement de l'économie constitue la base doctrinaire de la morale civique, relayée par un "évangélisme" puéril et puritain qui ignore tout de ce qui fait la grandeur caritative du christianisme.
Cette thèse de la "décomposition du système américain" est soutenue par Emmanuel Todd dans son essai "Après l'empire" (Gallimard). Faisant fi des clichés et des amalgames chers aux chroniqueurs qui se sentent personnellement blessés dès qu'on touche à un symbole de puissance, Emmanuel Todd montre qu'il existe bien un "conflit de civilisation" entre l'Europe et les Etats-Unis. Et il est prémonitoire dans ces lignes écrites avant que n'éclate la crise irakienne: "Le conflit entre la France et les Etats-Unis est un demi-conflit; l'opposition entre les conceptions américaine et allemande est en revanche absolue. Les Français, empêtrés dans le souvenir du général de Gaulle, se croyaient jusqu'à présent seuls capables d'indépendance. Ils auront du mal à imaginer une Allemagne se rebellant, au nom de ses propres valeurs". Et contrairement à ce que suggèrent les illusions de la mondialisation et l'utopie du libéralisme bureaucratique telles que le fabrique l'actuelle "construction européenne", on ne peut que penser avec Emmanuel Todd que "l'universalisme est partout en recul". Car ce que nous croyons, par facilité sémantique, être des crises d'identité est en réalité une crise d'universalité.

Philippe de SAINT-ROBERT,
Le Figaro