A l'invitation de Christian Garrigues, directeur
adjoint du Bureau d'Information pour la France du Parlement
Européen, une trentaine de membres de l'UPF ont participé,
à la mi-mai, à un voyage d'études à
Strasbourg, qui leur a permis d'approfondir leurs connaissances
des rouages et des pratiques des institutions européennes.
Le moment était particulièrement bien choisi puisqu'il
coïncidait avec l'accueil par le Parlement Européen
des observateurs des dix pays qui entreront au sein de l'Union
Européenne le 1er janvier prochain.
La délégation de l'UPF, conduite par Daniel Favre,
vice-président international, et Georges Gros, secrétaire
général, se composait essentiellement de journalistes
africains et de confrères de ces pays dont l'entrée
dans l'UE est programmée. Sans compter un petit groupe
venu de Suisse, où, on le sait, le sentiment européen
progresse.
Piloté par leur hôte dans les méandres des
palais strasbourgeois, le groupe a visité rapidement
les lieux, assisté quelques instants à une séance
plénière et a même eu l'honneur d'être
accueilli par le président Patrick Cox, qui, ancien journaliste,
n'a pas résisté à poser pour la photo avec
ses confrères...
Des mots et des
dossiers.Mais, de ces deux jours de séminaire,
on retiendra surtout le programme de conférences, auquel
ont participé quelques "vedettes" du Parlement,
malgré leur emploi du temps très chargé.
Les uns et les autres, tout en abordant les dossiers sur lesquels
ils travaillent, ont saisi plus ou moins l'occasion pour exprimer
leurs opinions sur les deux principales préoccupations
du moment: l'élargissement et le projet de constitution
européenne, confiée à la Convention, présidée
par Valéry Giscard d'Estaing. Ce qui a permis à
la délégation de l'UPF de mieux saisir les rapports
de force entre le Conseil des ministres, la Commission de Bruxelles
et le Parlement de Strasbourg, grâce notamment à
l'intervention de Michael Shackleton, chef de la division
"Conciliations", mais aussi de savourer quelques
"petites phrases" comme seuls les hommes politiques
savent en ciseler. La palme en ce domaine revient au chrétien-démocrate
Jean-Louis Bourlanges (groupe PPE-DE), qui, bien que
proche de l'ancien Président français, voit dans
son projet de présidence européenne "une
rencontre entre le fantasme royaliste de Giscard et la rouerie
anti-Commission de Chirac" !
Europe fédérale, règle de
l'unanimité, politique étrangère commune,
Europe de la défense, relations avec l'OMC, diversité
des cultures, aides régionales,... Tous les sujets qui
animent aujourd'hui les cercles européens ont été
examinés au fil des interventions, qui, toutes, ont démontré
que l'image surannée d'un Parlement européen émettant
des voeux sans lendemain appartient désormais au passé.
Depuis les traités de Maastricht et de Nice, l'assemblée
de Strasbourg pèse sur la plupart des dossiers, notamment
les plus techniques. "J'ai vraiment l'impression de
travailler à l'amélioration de la vie quotidienne
de nos concitoyens", dira Françoise Grossetête
(PPE-DE), tandis que le socialiste Gilles Savary (groupe
PSE) démontrait, lui, que l'avenir du ferroutage
et du transport par voie d'eau se jouait plus à Strasbourg
qu'ailleurs.
La délégation de l'UPF a aussi entendu
l'ancien ministre français Alain Lamassoure (PPE-DE)
qui se présente comme un "fédéraliste
compliqué" -"L'Europe ne sera jamais une
fédération comme les Etats-Unis", dit-il-
et le communiste alsacien Francis Wurtz (groupe GUE-NGL)
qui, lui, veut "faire émerger un acteur mondial
alternatif". "Je crois à une Europe
à géométrie variable, mais pas à
la carte", a-t-il affirmé, tout en qualifiant
de "stupidité infantile" le projet de
défense européenne s'il s'agit de concurrencer
ainsi les Etats-Unis.
Quant à la socialiste Catherine Lalumière (groupe
PSE), elle a abordé, elle, entre autres sujets, les
rapports entre l'Europe et les pays ACP. "Nous devons
revoir de fond en comble notre politique de développement,
qui est un échec", a-t-elle reconnu. Ce qui
ne l'a pas empêché d'estimer que le Nepad, le nouveau
programme de développement élaboré par
les Africains eux-mêmes, était "un cautère
sur une jambe de bois"...
Comprendre pour le prix d'un
café. Enfin, le programme comprenait aussi
un débat sur l'enjeu des langues, auquel participaient
Thierry Cornillet (PPE-DE), président de l'Association
Internationale des Régions Francophones, Gérard
Bokanowski, directeur général des services de
traduction, et Olga Cosmidou, directrice de l'interprétation,
qu'elle présente comme une "médiation
culturelle".
Avec l'élargissement imminent à vingt-cinq membres,
le dossier est particulièrement d'actualité. Au
fur et à mesure de l'entrée de nouveaux pays au
sein de l'UE, le problème est devenu de plus en plus
complexe. Aujourd'hui, le Parlement européen travaille
en onze langues, ce qui offre cent-dix combinaisons possibles
et oblige les services à manipuler un incroyable amas
de documents.
On aurait pu penser que, le 1er janvier prochain, ce système,
au lieu de s'alourdir fortement, allait être allégé,
à l'image des pratiques de la Commission où trois
langues seulement sont utilisées: le français,
l'allemand et l'anglais. Il n'en sera rien. Le bureau du Parlement
a décidé de dire non à la réduction
du nombre de langues et a donné son feu vert à
l'administration pour l'embauche de 550 nouveaux interprètes
et traducteurs, qui s'ajouteront aux 1 000 déjà
employés.
"Nous pratiquerons le multilinguisme maîtrisé",
explique Olga Cosmidou, qui, autant pour réduire les
coûts que faute de disposer sur le marché de l'emploi
des professionnels nécessaires, aura recours, "quand
il le faudra, à une langue-pivot, si possible jamais
à deux", dit-elle.
"Le Parlement n'est pas, ne peut pas être une
Babel moderne où chacun ne comprendrait plus l'autre.
Grâce à nos services, c'est même l'anti-Babel",
se félicite Gérard Bokanowski, qui estime que
les langues sont "un enjeu politique majeur":
"Si on coupe le citoyen de sa langue, il sera encore
plus éloigné de l'Europe",dit-il, avant
d'avancer un argument de poids: "Aujourd'hui, le respect
des onze langues européennes ne coûte qu'un euro
par citoyen et par an... Le prix d'un café!".
Connaître deux langues
étrangères. Historiquement première
langue européenne, le français, contrairement
à ses déboires dans quelques autres instances
internationales, ne risque donc rien à Strasbourg...
Thierry Cornillet est plus nuancé. S'il est sûr
qu'il n'y aura jamais de langue unique en Europe, il fait pourtant
remarquer que le dispositif d'interprétation ne joue
qu'en séance plénière, pas toujours dans
les commissions. "Dans les couloirs et pendant les repas,
les députés doivent se débrouiller",
dit-il, craignant que, peu à peu, l'anglais ne l'emporte.
La parade? Que chaque Européen, outre sa langue maternelle,
connaisse l'anglais et une autre langue européenne. En
ce domaine, contrairement à une idée reçue,
les Français ne sont pas les plus en retard: si 51% d'entre
eux ne connaissent que la langue de Molière, les Britanniques
sont 63% à ne pratiquer que celle de Shakespeare.
Serge HIREL