Union de la Presse Francophone
 
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N° 111 - mai-juin 2003

EUROPE - Strasbourg
par Serge HIREL

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L'UPF au Parlement de Strasbourg

"Le Parlement européen: un "anti-Babel"

Au cours d'un séminaire à Strasbourg, les 14 et 15 juin 2003, une délégation de l'Union internationale de la prese francophone (UPF), a étudié le rôle et les pratiques du Parlement Européen, où tout est traduit et interprété en onze langues. Un dispositif qui sera renforcé à l'occasion de l'entrée au sein de l'Union, le 1er janvier prochain, de dix nouveaux membres.

A l'invitation de Christian Garrigues, directeur adjoint du Bureau d'Information pour la France du Parlement Européen, une trentaine de membres de l'UPF ont participé, à la mi-mai, à un voyage d'études à Strasbourg, qui leur a permis d'approfondir leurs connaissances des rouages et des pratiques des institutions européennes. Le moment était particulièrement bien choisi puisqu'il coïncidait avec l'accueil par le Parlement Européen des observateurs des dix pays qui entreront au sein de l'Union Européenne le 1er janvier prochain.
La délégation de l'UPF, conduite par Daniel Favre, vice-président international, et Georges Gros, secrétaire général, se composait essentiellement de journalistes africains et de confrères de ces pays dont l'entrée dans l'UE est programmée. Sans compter un petit groupe venu de Suisse, où, on le sait, le sentiment européen progresse.
Piloté par leur hôte dans les méandres des palais strasbourgeois, le groupe a visité rapidement les lieux, assisté quelques instants à une séance plénière et a même eu l'honneur d'être accueilli par le président Patrick Cox, qui, ancien journaliste, n'a pas résisté à poser pour la photo avec ses confrères...

Des mots et des dossiers.Mais, de ces deux jours de séminaire, on retiendra surtout le programme de conférences, auquel ont participé quelques "vedettes" du Parlement, malgré leur emploi du temps très chargé. Les uns et les autres, tout en abordant les dossiers sur lesquels ils travaillent, ont saisi plus ou moins l'occasion pour exprimer leurs opinions sur les deux principales préoccupations du moment: l'élargissement et le projet de constitution européenne, confiée à la Convention, présidée par Valéry Giscard d'Estaing. Ce qui a permis à la délégation de l'UPF de mieux saisir les rapports de force entre le Conseil des ministres, la Commission de Bruxelles et le Parlement de Strasbourg, grâce notamment à l'intervention de Michael Shackleton, chef de la division "Conciliations", mais aussi de savourer quelques "petites phrases" comme seuls les hommes politiques savent en ciseler. La palme en ce domaine revient au chrétien-démocrate Jean-Louis Bourlanges (groupe PPE-DE), qui, bien que proche de l'ancien Président français, voit dans son projet de présidence européenne "une rencontre entre le fantasme royaliste de Giscard et la rouerie anti-Commission de Chirac" !

Europe fédérale, règle de l'unanimité, politique étrangère commune, Europe de la défense, relations avec l'OMC, diversité des cultures, aides régionales,... Tous les sujets qui animent aujourd'hui les cercles européens ont été examinés au fil des interventions, qui, toutes, ont démontré que l'image surannée d'un Parlement européen émettant des voeux sans lendemain appartient désormais au passé. Depuis les traités de Maastricht et de Nice, l'assemblée de Strasbourg pèse sur la plupart des dossiers, notamment les plus techniques. "J'ai vraiment l'impression de travailler à l'amélioration de la vie quotidienne de nos concitoyens", dira Françoise Grossetête (PPE-DE), tandis que le socialiste Gilles Savary (groupe PSE) démontrait, lui, que l'avenir du ferroutage et du transport par voie d'eau se jouait plus à Strasbourg qu'ailleurs.

La délégation de l'UPF a aussi entendu l'ancien ministre français Alain Lamassoure (PPE-DE) qui se présente comme un "fédéraliste compliqué" -"L'Europe ne sera jamais une fédération comme les Etats-Unis", dit-il- et le communiste alsacien Francis Wurtz (groupe GUE-NGL) qui, lui, veut "faire émerger un acteur mondial alternatif". "Je crois à une Europe à géométrie variable, mais pas à la carte", a-t-il affirmé, tout en qualifiant de "stupidité infantile" le projet de défense européenne s'il s'agit de concurrencer ainsi les Etats-Unis.
Quant à la socialiste Catherine Lalumière (groupe PSE), elle a abordé, elle, entre autres sujets, les rapports entre l'Europe et les pays ACP. "Nous devons revoir de fond en comble notre politique de développement, qui est un échec", a-t-elle reconnu. Ce qui ne l'a pas empêché d'estimer que le Nepad, le nouveau programme de développement élaboré par les Africains eux-mêmes, était "un cautère sur une jambe de bois"...

Comprendre pour le prix d'un café. Enfin, le programme comprenait aussi un débat sur l'enjeu des langues, auquel participaient Thierry Cornillet (PPE-DE), président de l'Association Internationale des Régions Francophones, Gérard Bokanowski, directeur général des services de traduction, et Olga Cosmidou, directrice de l'interprétation, qu'elle présente comme une "médiation culturelle".
Avec l'élargissement imminent à vingt-cinq membres, le dossier est particulièrement d'actualité. Au fur et à mesure de l'entrée de nouveaux pays au sein de l'UE, le problème est devenu de plus en plus complexe. Aujourd'hui, le Parlement européen travaille en onze langues, ce qui offre cent-dix combinaisons possibles et oblige les services à manipuler un incroyable amas de documents.
On aurait pu penser que, le 1er janvier prochain, ce système, au lieu de s'alourdir fortement, allait être allégé, à l'image des pratiques de la Commission où trois langues seulement sont utilisées: le français, l'allemand et l'anglais. Il n'en sera rien. Le bureau du Parlement a décidé de dire non à la réduction du nombre de langues et a donné son feu vert à l'administration pour l'embauche de 550 nouveaux interprètes et traducteurs, qui s'ajouteront aux 1 000 déjà employés.
"Nous pratiquerons le multilinguisme maîtrisé", explique Olga Cosmidou, qui, autant pour réduire les coûts que faute de disposer sur le marché de l'emploi des professionnels nécessaires, aura recours, "quand il le faudra, à une langue-pivot, si possible jamais à deux", dit-elle.
"Le Parlement n'est pas, ne peut pas être une Babel moderne où chacun ne comprendrait plus l'autre. Grâce à nos services, c'est même l'anti-Babel", se félicite Gérard Bokanowski, qui estime que les langues sont "un enjeu politique majeur": "Si on coupe le citoyen de sa langue, il sera encore plus éloigné de l'Europe",dit-il, avant d'avancer un argument de poids: "Aujourd'hui, le respect des onze langues européennes ne coûte qu'un euro par citoyen et par an... Le prix d'un café!".

Connaître deux langues étrangères. Historiquement première langue européenne, le français, contrairement à ses déboires dans quelques autres instances internationales, ne risque donc rien à Strasbourg... Thierry Cornillet est plus nuancé. S'il est sûr qu'il n'y aura jamais de langue unique en Europe, il fait pourtant remarquer que le dispositif d'interprétation ne joue qu'en séance plénière, pas toujours dans les commissions. "Dans les couloirs et pendant les repas, les députés doivent se débrouiller", dit-il, craignant que, peu à peu, l'anglais ne l'emporte. La parade? Que chaque Européen, outre sa langue maternelle, connaisse l'anglais et une autre langue européenne. En ce domaine, contrairement à une idée reçue, les Français ne sont pas les plus en retard: si 51% d'entre eux ne connaissent que la langue de Molière, les Britanniques sont 63% à ne pratiquer que celle de Shakespeare.

Serge HIREL