Je ne comprends pas...
Soixantième anniversaire de la libération
d'Auschwitz. Grand tralala, tout le "beau monde"
a été invité et, pour se donner bonne
conscience, on a aussi invité les quelques rescapés
de cet horrible naufrage de la civilisation. Bien entendu,
la télé est là et on profite de l'événement
pour parler de tous les bouquins qui sont sortis sur le sujet
depuis la fin de la guerre et dont personne n'avait parlé
jusqu'ici. Sont même invités des intellectuels
qui débattent de l'appellation de la chose. Doit-on
dire holocauste, shoah ou génocide?
Vous vous demandez sans doute: « De
quoi se mêle- t-elle? » De mes affaires, mes
bons amis. Mes parents ont été déportés
le 16 juillet 1942. J'avais 11 ans. Comment ça s'est
passé ? À 6 heures du matin on a frappé
à la porte et deux hommes sont entrés. L'un
en civil et l'autre était un policier français.
Mon père avait été averti
la veille par un ami qu'il y aurait "une grande rafle"
et qu'il devrait se cacher. Mon père, petit artisan
électricien qui, à 18 ans, avait traversé
l'Europe à pied pour échapper aux pogroms ukrainiens,
parlait mal le français et essayait depuis des années
de remplacer - hélas sans succès -, son titre
d'apatride contre celui de français. Il n'était
RIEN sauf un petit ouvrier, père de deux filles (dont
moi), qui vivait dans un petit appartement du quartier Saint-Lazare
à Paris et qui ne dérangeait personne, Comme
il avait la conscience tranquille, il a refusé de se
cacher.
Ça s'est fait très vite. On a
demandé à mes parents de s'habiller et de prendre
quelques effets de rechange. Pour la dernière fois,
j'ai regardé mon père se raser et me barbouiller
le nez de mousse. Une différence cependant: ce matin-là,
il pleurait en se rasant.
Ils ont rempli nos sacs à dos de quelques
trucs (ma soeur et moi étions scouts) et ils sont partis.
Quelques jours plus tard, nous recevions une carte nous disant
« Nous partons pour une destination inconnue. Nous reviendrons
bientôt. Soyez sages. »
Les policiers avaient ordre de m'emmener (pourquoi
moi et pas ma grande soeur, cela reste encore un mystère)
mais le policier a eu pitié. « Nous n'emmènerons
pas la petite, mais cachez-la ».
La suite n'est qu'un tourbillon: orphelinat, la maison d'amis
en banlieue, prise en charge par un organisme de charité,
envoi à la campagne dans une ferme, ma fuite parce
que les fermiers ne voulaient pas m'envoyer à l'école,
mon retour à Paris chez une tante (soeur de ma mère)
qui me jette dehors, les amis chez qui je me réfugie,
envoi de nouveau à la campagne chez d'autres fermiers
pour qui j'ai une gratitude éternelle, retour à
Paris à 14 ans, un peu d'études puis, à
16 ans, un travail de scribouillarde... moi qui rêvais
d'être chimiste. Deux mariages ratés, puis départ
pour le Canada. Montréal, je respire, je vis, je trouve
du travail à ma hauteur, je suis des cours à
l'université, je suis bilingue, je suis chargée
de relations publiques, présidente d'une association
de journalistes. Enfin JE SUIS!
Ça a pris trente ans... Trente ans pendant
lesquels j'ai réfléchi. La haine ne sert à
rien. Elle ne tue que celui qui la ressent. Un jour j'ai décidé
que je ne détesterai plus les Allemands. Je suis même
allée en Allemagne et j'ai pu, sans arrière-pensée,
admirer la Bavière. Non, je ne leur pardonne pas mais
ils ne me hantent plus. Alors, je ne vois aucun rapport entre
moi et le cirque qu'on me présente aujourd'hui. Comment
peut-on faire défiler à Auschwitz les représentants
des pays les plus antisémites au monde: l'Ukraine dont
mon père et ma grand-mère maternelle se sont
sauvés, la Pologne, où il ne reste presque plus
de juifs, l'Allemagne, dont un gouvernement élu par
son peuple a pu concocter ce massacre et la France, qui s'est
tue... et a même mis la main à la pâte.
Un absent, cependant : le Pape.
L'holocauste, c'est les cauchemars qui reviennent
toutes les nuits pendant des années et des années,
l'impossibilité d'être ce que l'on voulait être,
l'impression qu'on n'a pas le droit d'être heureux,
l'absence de racines, la perte de l'enfance car toute une
portion de ma vie m'a été volée. Je n'ai
pas pu parler à ma mère comme le font les adolescentes,
je n'ai pas pu faire avec mon père la première
danse à mon mariage, je n'ai pas pu... je n'ai pas
pu...
Tout ça pourquoi ? Parce que j'étais
juive. Cependant, mes parents, qui ne pratiquaient pas, m'avaient,
fait remplacer la religion par ma conscience.
Pourquoi tout ce "flafla" maintenant,
et non pour le 10e anniversaire... ou même le 50e (en
général, on aime bien les célébrations
de demi-siècle)... « Mes chers concitoyens, un
demi-siècle est passé depuis... »
Je ne comprends pas la raison de tout ce branle-bas.
Est-ce que parce que l'antisémitisme remonte dans les
sondages? Est-ce que parce que le bon peuple, désinformé
par des journaux en mal de tirage et des télés
en mal d'audience mélangent juifs et israéliens?
Je ne comprends pas. Tant pis.
À titre d'information, si vous allez au mémorial,
cherchez Bemard PERPER et Esther PERPER... c'étaient
mes parents.
Lydia BASIL