Union de la Presse Francophone
 
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N° 120 - janvier-février 2005

par Lydia BASIL
Correspondante en Turquie

Commémoration de la libération d'Auschwitz

Je ne comprends pas...

Soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz. Grand tralala, tout le "beau monde" a été invité et, pour se donner bonne conscience, on a aussi invité les quelques rescapés de cet horrible naufrage de la civilisation. Bien entendu, la télé est là et on profite de l'événement pour parler de tous les bouquins qui sont sortis sur le sujet depuis la fin de la guerre et dont personne n'avait parlé jusqu'ici. Sont même invités des intellectuels qui débattent de l'appellation de la chose. Doit-on dire holocauste, shoah ou génocide?

Vous vous demandez sans doute: « De quoi se mêle- t-elle? » De mes affaires, mes bons amis. Mes parents ont été déportés le 16 juillet 1942. J'avais 11 ans. Comment ça s'est passé ? À 6 heures du matin on a frappé à la porte et deux hommes sont entrés. L'un en civil et l'autre était un policier français.

Mon père avait été averti la veille par un ami qu'il y aurait "une grande rafle" et qu'il devrait se cacher. Mon père, petit artisan électricien qui, à 18 ans, avait traversé l'Europe à pied pour échapper aux pogroms ukrainiens, parlait mal le français et essayait depuis des années de remplacer - hélas sans succès -, son titre d'apatride contre celui de français. Il n'était RIEN sauf un petit ouvrier, père de deux filles (dont moi), qui vivait dans un petit appartement du quartier Saint-Lazare à Paris et qui ne dérangeait personne, Comme il avait la conscience tranquille, il a refusé de se cacher.

Ça s'est fait très vite. On a demandé à mes parents de s'habiller et de prendre quelques effets de rechange. Pour la dernière fois, j'ai regardé mon père se raser et me barbouiller le nez de mousse. Une différence cependant: ce matin-là, il pleurait en se rasant.

Ils ont rempli nos sacs à dos de quelques trucs (ma soeur et moi étions scouts) et ils sont partis. Quelques jours plus tard, nous recevions une carte nous disant « Nous partons pour une destination inconnue. Nous reviendrons bientôt. Soyez sages. »

Les policiers avaient ordre de m'emmener (pourquoi moi et pas ma grande soeur, cela reste encore un mystère) mais le policier a eu pitié. « Nous n'emmènerons pas la petite, mais cachez-la ».
La suite n'est qu'un tourbillon: orphelinat, la maison d'amis en banlieue, prise en charge par un organisme de charité, envoi à la campagne dans une ferme, ma fuite parce que les fermiers ne voulaient pas m'envoyer à l'école, mon retour à Paris chez une tante (soeur de ma mère) qui me jette dehors, les amis chez qui je me réfugie, envoi de nouveau à la campagne chez d'autres fermiers pour qui j'ai une gratitude éternelle, retour à Paris à 14 ans, un peu d'études puis, à 16 ans, un travail de scribouillarde... moi qui rêvais d'être chimiste. Deux mariages ratés, puis départ pour le Canada. Montréal, je respire, je vis, je trouve du travail à ma hauteur, je suis des cours à l'université, je suis bilingue, je suis chargée de relations publiques, présidente d'une association de journalistes. Enfin JE SUIS!

Ça a pris trente ans... Trente ans pendant lesquels j'ai réfléchi. La haine ne sert à rien. Elle ne tue que celui qui la ressent. Un jour j'ai décidé que je ne détesterai plus les Allemands. Je suis même allée en Allemagne et j'ai pu, sans arrière-pensée, admirer la Bavière. Non, je ne leur pardonne pas mais ils ne me hantent plus. Alors, je ne vois aucun rapport entre moi et le cirque qu'on me présente aujourd'hui. Comment peut-on faire défiler à Auschwitz les représentants des pays les plus antisémites au monde: l'Ukraine dont mon père et ma grand-mère maternelle se sont sauvés, la Pologne, où il ne reste presque plus de juifs, l'Allemagne, dont un gouvernement élu par son peuple a pu concocter ce massacre et la France, qui s'est tue... et a même mis la main à la pâte. Un absent, cependant : le Pape.

L'holocauste, c'est les cauchemars qui reviennent toutes les nuits pendant des années et des années, l'impossibilité d'être ce que l'on voulait être, l'impression qu'on n'a pas le droit d'être heureux, l'absence de racines, la perte de l'enfance car toute une portion de ma vie m'a été volée. Je n'ai pas pu parler à ma mère comme le font les adolescentes, je n'ai pas pu faire avec mon père la première danse à mon mariage, je n'ai pas pu... je n'ai pas pu...

Tout ça pourquoi ? Parce que j'étais juive. Cependant, mes parents, qui ne pratiquaient pas, m'avaient, fait remplacer la religion par ma conscience.

Pourquoi tout ce "flafla" maintenant, et non pour le 10e anniversaire... ou même le 50e (en général, on aime bien les célébrations de demi-siècle)... « Mes chers concitoyens, un demi-siècle est passé depuis... »

Je ne comprends pas la raison de tout ce branle-bas. Est-ce que parce que l'antisémitisme remonte dans les sondages? Est-ce que parce que le bon peuple, désinformé par des journaux en mal de tirage et des télés en mal d'audience mélangent juifs et israéliens? Je ne comprends pas. Tant pis.
À titre d'information, si vous allez au mémorial, cherchez Bemard PERPER et Esther PERPER... c'étaient mes parents.

Lydia BASIL