Union de la Presse Francophone
 
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N° 120 - janvier-février 2005

Oui, il faut continuer à couvrir l'Irak

Christian Chesnot: « Témoigner, mais pas à n'importe quel prix »

Collaborateur de RFI et Radio France, Christian Chesnot a été capturé et retenu en otage en Irak du 20 août au 21 décembre 2004, avec Georges Malbrunot, pigiste au Figaro et à Ouest France.

Les journalistes doivent-ils continuer à couvrir l'Irak ? Depuis ma libération le 21 décembre dernier, mes confrères français et étrangers me posent cette question avec anxiété. Entre le droit à l'information et la sécurité des reporters sur le terrain, comment concilier ces deux exigences ?

Mon enlèvement avec Georges Malbrunot sur la route de Najaf, puis la disparition à Bagdad en janvier de Florence Aubenas, grand reporter au quotidien Libération, ont relancé de manière dramatique le débat sur la couverture par la presse des conflits armés.

Partout dans le monde, la mission du journaliste reste la même: témoigner. Notre métier nous conduit là où le citoyen lambda ne peut avoir accès. C'est un privilège mais surtout une grande responsabilité. Evidemment, cette mission n'est pas sans risques. En couvrant le dossier irakien, j'ai accepté cette part de danger, comme Georges Malbrunot, comme Florence Aubenas, comme tous les autres journalistes présents à Bagdad.

Mon intention n'est pas de jouer les donneurs de leçons, je voudrais simplement que mes quatre mois passés dans les geôles de l'Armée islamique en Irak alimentent modestement la réflexion de mes collègues et servent aussi à faire comprendre au public les limites de notre métier.

Oui, il faut continuer à couvrir l'Irak. Mais à mon sens, deux questions fondamentales doivent venir à l'esprit une fois ce postulat posé: comment et pourquoi faire ? Les journalistes en Irak sont aujourd'hui devenus des cibles qui viennent alimenter le « marché aux otages ». Aller en Irak, c'est aussi faire le jeu des ravisseurs. Ces derniers n'attendent que de nouvelles victimes.

Sortir un micro, un appareil photo ou une caméra constitue désormais une prise de risque énorme dans un pays où tout étranger est considéré comme un espion. Les enlèvements se déroulent maintenant en plein centre de Bagdad, jusque dans les hôtels. Bref, il n'est plus possible à un journaliste d'accomplir son métier avec le minimum de sécurité. Par là, j'entends être sur le terrain, au plus près des réalités et des gens.

Avec Georges, nous avons toujours refusé de rester cloîtrés dans une chambre d'hôtel, reliés à l'extérieur par les chaînes de télévision arabes ou le fil des agences de presse. Nous avons également refusé d'être escortés dans nos déplacements par des gardes du corps comme certains médias américains ont choisi de le faire. Ce n'est pas notre conception du journalisme.

Et pourtant, envers et contre tout, il faut continuer à parler de l'Irak et du drame que vit la population. Je cite souvent en exemple le cas de l'Algérie dans les années 90. Dans l'horreur de la guerre civile, les journalistes algériens et étrangers furent en prmière ligne et payèrent un lourd tribu à la liberté de la presse. L'assassinat dans la casbah d'Alger du photographe français Gilles Quémeneur fut un choc douloureusement ressenti dans toutes les rédactions. La décision fut alors prise de rapatrier tous les journalistes français.

L'Algérie est-elle pour autant devenue un « trou noir » de l'information ? Non. Malgré les difficultés, les rédactions françaises ont continué à couvrir le conflit en faisant appel à des journalistes locaux, en utilisant le téléphone, et exceptionnellement, en dépêchant sur place un reporter de Paris pour une brève période quand les circonstances le permettaient.

Pour l'Irak, ce système de couverture mé- diatique pourrait être même amélioré, car l'Internet offre aujourd'hui des possibilités nouvelles qui n'existaient pas dans les années 90. On peut aussi imaginer une couverture à partir de la Jordanie, devenue la base arrière de l'ONU, du CICR, des ONG et des diplomates qui travaillent sur l'Irak et où résident plus de 300 000 Irakiens. Les esprits chagrins rétorqueront que ce dispositif est imparfait et peu satisfaisant, que les journalistes se doivent d'être présents à Bagdad quel qu'en soit le prix à payer. Certes, mais il offre de nombreux avantages, notamment celui d'être adaptable en fonction de l'évolution de la situation, car il ne s'agit en aucun cas d'abdiquer face aux preneurs d'otages.

Envoyer un journaliste étranger en Irak me paraît aujourd'hui constituer une prise de risque démesurée par rapport au volume et à la qualité de l'information qu'il pourra recueillir sur place tant sa liberté de déplacement est bridée. S'il s'agit simplement d'apposer sa signature au bas d'un article, à la fin d'une chronique radio ou d'un reportage de télévision, pour dire que le média possède un envoyé spécial à Bagdad, le jeu n'en vaut pas la chandelle. La vie d'un reporter est plus précieuse.

Christian CHESNOT