Les journalistes doivent-ils continuer à
couvrir l'Irak ? Depuis ma libération le 21 décembre
dernier, mes confrères français et étrangers
me posent cette question avec anxiété. Entre
le droit à l'information et la sécurité
des reporters sur le terrain, comment concilier ces deux exigences
?
Mon enlèvement avec Georges Malbrunot
sur la route de Najaf, puis la disparition à Bagdad
en janvier de Florence Aubenas, grand reporter au quotidien
Libération, ont relancé de manière
dramatique le débat sur la couverture par la presse
des conflits armés.
Partout dans le monde, la mission du journaliste
reste la même: témoigner. Notre métier
nous conduit là où le citoyen lambda ne peut
avoir accès. C'est un privilège mais surtout
une grande responsabilité. Evidemment, cette mission
n'est pas sans risques. En couvrant le dossier irakien, j'ai
accepté cette part de danger, comme Georges Malbrunot,
comme Florence Aubenas, comme tous les autres journalistes
présents à Bagdad.
Mon intention n'est pas de jouer les donneurs
de leçons, je voudrais simplement que mes quatre mois
passés dans les geôles de l'Armée islamique
en Irak alimentent modestement la réflexion de mes
collègues et servent aussi à faire comprendre
au public les limites de notre métier.
Oui, il faut continuer à couvrir l'Irak.
Mais à mon sens, deux questions fondamentales doivent
venir à l'esprit une fois ce postulat posé:
comment et pourquoi faire ? Les journalistes en Irak sont
aujourd'hui devenus des cibles qui viennent alimenter le «
marché aux otages ». Aller en Irak, c'est aussi
faire le jeu des ravisseurs. Ces derniers n'attendent que
de nouvelles victimes.
Sortir un micro, un appareil photo ou une caméra
constitue désormais une prise de risque énorme
dans un pays où tout étranger est considéré
comme un espion. Les enlèvements se déroulent
maintenant en plein centre de Bagdad, jusque dans les hôtels.
Bref, il n'est plus possible à un journaliste d'accomplir
son métier avec le minimum de sécurité.
Par là, j'entends être sur le terrain, au plus
près des réalités et des gens.
Avec Georges, nous avons toujours refusé
de rester cloîtrés dans une chambre d'hôtel,
reliés à l'extérieur par les chaînes
de télévision arabes ou le fil des agences de
presse. Nous avons également refusé d'être
escortés dans nos déplacements par des gardes
du corps comme certains médias américains ont
choisi de le faire. Ce n'est pas notre conception du journalisme.
Et pourtant, envers et contre tout, il faut
continuer à parler de l'Irak et du drame que vit la
population. Je cite souvent en exemple le cas de l'Algérie
dans les années 90. Dans l'horreur de la guerre civile,
les journalistes algériens et étrangers furent
en prmière ligne et payèrent un lourd tribu
à la liberté de la presse. L'assassinat dans
la casbah d'Alger du photographe français Gilles Quémeneur
fut un choc douloureusement ressenti dans toutes les rédactions.
La décision fut alors prise de rapatrier tous les journalistes
français.
L'Algérie est-elle pour autant devenue
un « trou noir » de l'information ? Non. Malgré
les difficultés, les rédactions françaises
ont continué à couvrir le conflit en faisant
appel à des journalistes locaux, en utilisant le téléphone,
et exceptionnellement, en dépêchant sur place
un reporter de Paris pour une brève période
quand les circonstances le permettaient.
Pour l'Irak, ce système de couverture
mé- diatique pourrait être même amélioré,
car l'Internet offre aujourd'hui des possibilités nouvelles
qui n'existaient pas dans les années 90. On peut aussi
imaginer une couverture à partir de la Jordanie, devenue
la base arrière de l'ONU, du CICR, des ONG et des diplomates
qui travaillent sur l'Irak et où résident plus
de 300 000 Irakiens. Les esprits chagrins rétorqueront
que ce dispositif est imparfait et peu satisfaisant, que les
journalistes se doivent d'être présents à
Bagdad quel qu'en soit le prix à payer. Certes, mais
il offre de nombreux avantages, notamment celui d'être
adaptable en fonction de l'évolution de la situation,
car il ne s'agit en aucun cas d'abdiquer face aux preneurs
d'otages.
Envoyer un journaliste étranger en Irak
me paraît aujourd'hui constituer une prise de risque
démesurée par rapport au volume et à
la qualité de l'information qu'il pourra recueillir
sur place tant sa liberté de déplacement est
bridée. S'il s'agit simplement d'apposer sa signature
au bas d'un article, à la fin d'une chronique radio
ou d'un reportage de télévision, pour dire que
le média possède un envoyé spécial
à Bagdad, le jeu n'en vaut pas la chandelle. La vie
d'un reporter est plus précieuse.
Christian CHESNOT