La Francophonie doit réussir sa
mue
La grand-messe de la Francophonie a été
célébrée avec des accents dont on soulignera
la vigueur nouvelle. Si Beyrouth avait été le
sommet du renouveau, celui de Ouagadougou passera pour celui
de la consolidation. Si les travaux du sommet libanais avaient
pu être jugés largement positifs, l'on relèvera
au Burkina l'expression d'une détermination à
aller de l'avant et à serrer les rangs derrière
une organisation recentrée autour de ses quatre axes
d'intervention avec, de surcroît, la perspective d'une
refonte institutionnelle enfin possible.
Lors de l'ouverture solennelle, les discours des uns et des
autres ont permis d'entrevoir un message de fermeté
et une véritable volonté politique de renforcer
le mouvement francophone, une détermination à
réussir le plus avec le peu à disposition, un
désir de faire franchir à l'organisation un
nouveau pas en direction d'un meilleur positionnement à
la fois en tant qu'acteur des relations internationales et
comme espace de coopération.
Le Sommet a adopté à l'unanimité les
recommandations de la conférence ministérielle
concernant l'adhésion de l'Arménie, de l'Autriche,
de la Croatie, de la Géorgie et de la Hongrie en qualité
d'observateurs. Elle a agi de même concernant les demandes
d'adhésion en qualité de membres associés
de la Grèce et de la Principauté d'Andorre.
Par contre, les demandes de modification de statut de l'Albanie
et de la Macédoine qui souhaitaient devenir membres
de plein droit ont été ajournées une
deuxième fois.
L'Organisation internationale de la Francophonie
compte dorénavant 53 Etats et gouvernements membres
ainsi que 10 observateurs répartis sur tous les continents.
La Déclaration des chefs d'Etat et de gouvernement
a réaffirmé l'importance que la Francophonie
attache à une vision globale du développement
durable qu'elle définit de façon novatrice en
cinq composantes : le respect de l'environnement et le souci
de la conservation des ressources naturelles, le développement
économique continu et inclusif, le développement
social, la démocratie, l'Etat de droit et les droits
de l'homme ainsi que, dernier ajout, le respect de la diversité
culturelle et linguistique.
Le Sommet a mené un combat novateur pour faire admettre
la responsabilité de protéger les populations.
Le paragraphe 80 est, à ce titre, à la pointe
du progrès puisqu'il affirme que "la communauté
internationale a la responsabilité de réagir
pour protéger les populations" qui sont victimes
de violations massives des droits de l'homme, du droit international
humanitaire ou de la sécurité.
Le cadre stratégique regroupe les efforts de l'Organisation
dans sa double fonction d'acteur des relations internationales
et d'espace de coopération autour de quatre grands
axes ou missions, d'ores et déjà présents
depuis les Sommets de Moncton (1999) et de Beyrouth (2002)
- cf. article du recteur
Michel Guillou.
L'attention va devoir se porter sur les programmations
dorénavant quadriennales des opérateurs où
les pays membres auront la rude tâche de choisir des
programmes qui pourront faire la différence grâce
à des avantages comparatifs déterminants et
l'atteinte d'une masse critique suffisante tant en ressources
humaines qu'en moyens financiers.
Il va s'agir de terminer la réforme institutionnelle
entreprise à Hanoï. Le cadre stratégique
demande au secrétaire général de présenter
pour la conférence ministérielle de décembre
2005 (à Madagascar) ses vues sur la réforme
institutionnelle de l'OIF (la révision de la Charte
n'est plus taboue, ce qui est en soi une vraie révolution
!) et sur la pleine application de l'article 8 de la Charte
qui fait de lui le déterminant des axes prioritaires
de l'action francophone ainsi que sur un nouvel organigramme
de l'AIF.
Le prochain sommet aura lieu en 2006 à Bucarest en
Roumanie. Celui de 2008 sera attribué au Canada/Québec.
L'hebdomadaire français Le Point se demandait
dans son édition du 2 décembre 2004 si la Francophonie
n'était pas en train de réussir sa mue ? Il
est vrai que ce Xe Sommet a confirmé l'évolution
de l'OIF vers une organisation consolidée où
l'on parle politique, diversité culturelle et développement,
assez éloignée de son ancêtre l'Agence
de coopération technique et culturelle.
Au fil des ans, le nombre de pays qui demandent leur adhésion
augmente. Pour entreprendre la défense de la langue
française ? Pas seulement. La Francophonie est dorénavant
un cénacle où se regroupent des pays inquiets
de l'uniformisation du monde, de la défense de leur
identité propre et de leurs langues vernaculaires et
où se reflètent le souci de développement
des plus démunis. L'humanisme ouvert de la Francophonie
s'oppose à l'entropie et à l'intégrisme.
Comprendre l'autre, recevoir ce que chacun a de meilleur et
concevoir ensemble des règles de vie qui permettent
à chaque peuple et individu d'accomplir son destin
sans devoir succomber nécessairement sous le rouleau
compresseur d'une mondialisation qui lamine tout. L'OIF sait
mettre en exergue le désir d'un monde plus respectueux
des impératifs de solidarité avec les plus pauvres.
Cette image donne à l'Organisation une tonalité
assez marquée d'opposition à une libéralisation
financière, économique et culturelle (audiovisuelle)
débridée. Elle semble avoir compris, par ailleurs,
que son salut passe par de vraies synergies entre tous ses
opérateurs, ainsi que par une ouverture sur des partenariats
extérieurs et le recours systématique à
des co-financements. Sa stratégie à dix ans
va l'aider à lui donner une nouvelle vision et à
adopter ce nouveau profil. L'OIF possède de belles
potentialités. C'est aux pays membres de voir en fin
de compte à ce qu'elles puissent pleinement se réaliser.
Georges GROS