Union de la Presse Francophone
 
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N° 121 - avril-mai 2005

FRANCOPHONIE
par Michel GUILLOU
directeur d'Iframond

Réorganiser la Francophonie, aller au-delà de l'institutionnel

Que faire pour sortir la Francophonie de l'ornière, pour que la construction de la Communauté francophone devienne un projet politique et collectif des pays et des peuples qui en sont membres ?
La réponse a été partiellement donnée au Sommet de Beyrouth : affirmer et réaffirmer publiquement, sans se lasser, son utilité et son rôle pivot dans l'actuel processus de globalisation pour promouvoir la diversité, le dialogue et la solidarité. A Beyrouth, par sa rencontre avec la mondialisation, elle est sortie des limbes. La volonté d'affronter ensemble les défis inquiétants d'aujourd'hui a pris le pas sur les souvenirs difficiles du colonialisme.
Le Sommet de Beyrouth a été un virage. Il a donné un nouveau visage, une nouvelle dimension à la Francophonie. Il lui a fait prendre conscience des valeurs de dialogue et de solidarité qu'elle porte, de l'universalisme qui la fonde, à la fois commun et différent de l'universalisme américain.
Mais Beyrouth serait un coup pour rien si on temporisait. Il faut maintenant enchaîner et bâtir très vite avec la force nécessaire la Communauté. Le Sommet de Ouagadougou est dans l'ensemble resté timide. Certes un programme décennal était adopté avec quatre grandes priorités :

* promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique,
* promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l'homme,
* appuyer l'éducation, la formation, l'enseignement supérieur et la recherche,
* développer la coopération au service du développement durable et de la solidarité.

Le Secrétaire général a reçu mandat de modifier l'institutionnel.
Tout se jouera donc au prochain sommet, celui de Bucarest en 2006.
Il s'agit pour la Francophonie d'adopter une démarche stratégique en l'accompagnant d'un effort de communication pour informer et faire comprendre. Tous les chantiers essentiels à sa construction doivent être menés et pris à bras le corps en donnant une pleine visibilité à ceux les plus attendus par les peuples telle par exemple l'éducation.
Le renouveau s'impose en profondeur et dans tous les domaines. Il faut naturellement donner à la Communauté francophone un institutionnel, une organisation, des moyens à la hauteur de l'ambition affichée : être un pôle dans la mondialisation.
L'engagement de la société civile s'est très fortement accru ces deux dernières décennies. Trois de ses réseaux (les télévisions, les universités et les villes), se sont vu confier par les sommets un mandat d'opérateur spécialisé.
Cette implication de la société civile est une innovation majeure à mettre au crédit de la Francophonie. Mais la généralisation du processus de décentralisation en Francophonie, comme dans le monde entier pour rapprocher l'Etat des citoyens, suppose une implication nouvelle et plus forte des sociétés civiles francophones par le biais de la coopération décentralisée.
Par ailleurs, à mesure que s'affirme la francophonie économique, la société civile intervient en Francophonie par les nouveaux acteurs que sont les entreprises, et plus particulièrement les petites et moyennes entreprises.
Au-delà de l'engagement des gouvernements et de la société civile, et pour les mêmes raisons, le monde associatif francophone doit se renouveler, bouger en se nourrissant des opportunités et des missions nouvelles qui sont offertes.
C'est donc, à chacun de ses niveaux, institutionnel, sociétal, militant que ce renouveau doit avoir lieu pour construire la Francophonie du XXIe siècle. En matière institutionnelle, il s'agit d'un achèvement. Il faut mettre la dernière main à l'édification de la Communauté organique du président Senghor en donnant la personnalité juridique internationale à l'Organisation de la Francophonie (OIF). C'est, dans cette année du centenaire de sa naissance, la meilleure manière de lui rendre l'hommage qui lui est dû.
Achever l'institutionnel francophone, c'est aussi faire cesser la dyarchie secrétaire général de la Francophonie - administrateur général de l'Agence, et faire en sorte que les activités relevant du politique soient confiées au secrétariat général.
En définitive, il s'agit que l'Agence retrouve sa vocation initiale, celle du traité de Niamey.
Il faut aussi statuer sur ses missions. Doit-elle garder son caractère d'agence généraliste comme c'est le cas aujourd'hui avec comme conséquence depuis l'origine, c'est-à-dire plus de trente ans, une grande dispersion de ses activités, peu de moyens affectés à chaque secteur opérationnel et au final un manque total de visibilité et d'effet de levier ?

Mobiliser les peuples, leurs élites et leur jeunesse

Au contraire, le moment est-il venu qu'elle donne naissance à des agences spécialisées dans un souci d'efficacité et de visibilité de l'action entreprise ?
Il faut aussi définir ce que l'on entend faire en matière économique, comment, et avec quels outils ? Dans ce domaine, il faut faire une place particulière au commerce équitable et aux industries culturelles. Le renouveau c'est aussi le renouveau sociétal et militant.
Il s'agit de mobiliser les peuples, leurs élites et leur jeunesse en faveur du nouveau projet francophone.
Au niveau sociétal, il y a lieu, d'abord, de poser clairement la question du rapport des réseaux de la société civile qui ont des fonctions d'opérateurs, avec l'institutionnel francophone.
Dans leurs fonctions d'opérateur, ces réseaux ne peuvent que travailler dans un cadre contractuel avec l'OIF. Il reste qu'il faut qu'ils continuent à jouir de l'autonomie nécessaire à l'affirmation de leur caractère associatif.
Mais il faut aussi que la Francophonie prenne à bras le corps les opportunités offertes par la décentralisation. Le premier niveau infra-étatique des collectivités locales prend en charge, et de plus en plus, des pans entiers d'activités aujourd'hui assurées par l'Etat.
Des coopérations décentralisées fortes et vivantes se développent directement entre ces collectivités. La masse financière mise en jeu est déjà comparable à celle affectée par l'OIF à la coopération.
Elles prennent maintenant conscience qu'elles ont en commun des programmes d'intérêt général et commencent à mettre en place un processus de mutualisation partielle de leurs coopérations.
Le mouvement associatif francophone s'est essoufflé. Il faut un renouveau à plusieurs niveaux. On a besoin, enfin, d'un volontariat francophone généreux et puissant au service des chantiers de la Francophonie. Il n'existe pas encore. Il faut que les jeunes s'engagent et particulièrement eux, mais aussi les actifs et les retraités. Un statut des volontaires francophones manque cruellement aujourd'hui.
Les Sommets de Beyrouth et Ouagadougou ont donné le signal, au niveau des peuples. Le frémissement est visible avec la création par exemple de l'Association internationale des régions francophones et l'engagement des villes dans la célébration de la semaine de la Francophonie, la création au niveau local de multiples et nouvelles associations. On assiste à une diversification des acteurs de la Francophonie : les villes, les régions, les entreprises…. Ces acteurs sont aujourd'hui des indicateurs d'une Francophonie qui bouge, qui se développe, qui se pose des questions.

Concevoir un statut de volontaires francophones

Mais surtout, ils démontrent à la Communauté francophone officielle, la réalité d'une Francophonie parallèle, qui ne cesse de se renouveler en fonction des défis de notre temps. On ne peut plus occulter ce mouvement d'engagement bien opposé à l'image habituelle d'une Francophonie endormie, figée et d'un autre temps.
Ces acteurs sont tout simplement des facteurs de renouveau.
Le renouveau francophone est donc bien présent. C'est un fait. Quel que soit le regard porté sur lui, il existe et continuera d'aller de l'avant. C'est une fatalité positive !
La Francophonie a donc tout intérêt à s'en emparer et à œuvrer pour son développement. Elle en ressortira certainement plus forte et plus proche des peuples qui la composent.
Mais tout dépend du politique. Les pays membres de la Francophonie ont-ils réellement pris conscience de l'importance et de l'urgence du projet francophone pour la paix, pour l'équilibre de la mondialisation et de son humanisme, mais aussi pour préserver l'identité et l'avenir de leurs nations ?
2005-2006 sera le biennium de tous les espoirs mais aussi de tous les dangers. La Communauté organique verra-t-elle définitivement le jour ?
La Francophonie mettra-t-elle fin à sa trop longue marche institutionnelle ?

Michel Guillou
Directeur d'Iframond