Réorganiser la Francophonie, aller
au-delà de l'institutionnel
Que faire pour sortir la Francophonie de l'ornière,
pour que la construction de la Communauté francophone
devienne un projet politique et collectif des pays et des
peuples qui en sont membres ?
La réponse a été partiellement donnée
au Sommet de Beyrouth : affirmer et réaffirmer publiquement,
sans se lasser, son utilité et son rôle pivot
dans l'actuel processus de globalisation pour promouvoir la
diversité, le dialogue et la solidarité. A Beyrouth,
par sa rencontre avec la mondialisation, elle est sortie des
limbes. La volonté d'affronter ensemble les défis
inquiétants d'aujourd'hui a pris le pas sur les souvenirs
difficiles du colonialisme.
Le Sommet de Beyrouth a été un virage. Il a
donné un nouveau visage, une nouvelle dimension à
la Francophonie. Il lui a fait prendre conscience des valeurs
de dialogue et de solidarité qu'elle porte, de l'universalisme
qui la fonde, à la fois commun et différent
de l'universalisme américain.
Mais Beyrouth serait un coup pour rien si on temporisait.
Il faut maintenant enchaîner et bâtir très
vite avec la force nécessaire la Communauté.
Le Sommet de Ouagadougou est dans l'ensemble resté
timide. Certes un programme décennal était adopté
avec quatre grandes priorités :
* promouvoir la langue française et la
diversité culturelle et linguistique,
* promouvoir la paix, la démocratie et les droits de
l'homme,
* appuyer l'éducation, la formation, l'enseignement
supérieur et la recherche,
* développer la coopération au service du développement
durable et de la solidarité.
Le Secrétaire général a
reçu mandat de modifier l'institutionnel.
Tout se jouera donc au prochain sommet, celui de Bucarest
en 2006.
Il s'agit pour la Francophonie d'adopter une démarche
stratégique en l'accompagnant d'un effort de communication
pour informer et faire comprendre. Tous les chantiers essentiels
à sa construction doivent être menés et
pris à bras le corps en donnant une pleine visibilité
à ceux les plus attendus par les peuples telle par
exemple l'éducation.
Le renouveau s'impose en profondeur et dans tous les domaines.
Il faut naturellement donner à la Communauté
francophone un institutionnel, une organisation, des moyens
à la hauteur de l'ambition affichée : être
un pôle dans la mondialisation.
L'engagement de la société civile s'est très
fortement accru ces deux dernières décennies.
Trois de ses réseaux (les télévisions,
les universités et les villes), se sont vu confier
par les sommets un mandat d'opérateur spécialisé.
Cette implication de la société civile est une
innovation majeure à mettre au crédit de la
Francophonie. Mais la généralisation du processus
de décentralisation en Francophonie, comme dans le
monde entier pour rapprocher l'Etat des citoyens, suppose
une implication nouvelle et plus forte des sociétés
civiles francophones par le biais de la coopération
décentralisée.
Par ailleurs, à mesure que s'affirme la francophonie
économique, la société civile intervient
en Francophonie par les nouveaux acteurs que sont les entreprises,
et plus particulièrement les petites et moyennes entreprises.
Au-delà de l'engagement des gouvernements et de la
société civile, et pour les mêmes raisons,
le monde associatif francophone doit se renouveler, bouger
en se nourrissant des opportunités et des missions
nouvelles qui sont offertes.
C'est donc, à chacun de ses niveaux, institutionnel,
sociétal, militant que ce renouveau doit avoir lieu
pour construire la Francophonie du XXIe siècle. En
matière institutionnelle, il s'agit d'un achèvement.
Il faut mettre la dernière main à l'édification
de la Communauté organique du président Senghor
en donnant la personnalité juridique internationale
à l'Organisation de la Francophonie (OIF). C'est, dans
cette année du centenaire de sa naissance, la meilleure
manière de lui rendre l'hommage qui lui est dû.
Achever l'institutionnel francophone, c'est aussi faire cesser
la dyarchie secrétaire général de la
Francophonie - administrateur général de l'Agence,
et faire en sorte que les activités relevant du politique
soient confiées au secrétariat général.
En définitive, il s'agit que l'Agence retrouve sa vocation
initiale, celle du traité de Niamey.
Il faut aussi statuer sur ses missions. Doit-elle garder son
caractère d'agence généraliste comme
c'est le cas aujourd'hui avec comme conséquence depuis
l'origine, c'est-à-dire plus de trente ans, une grande
dispersion de ses activités, peu de moyens affectés
à chaque secteur opérationnel et au final un
manque total de visibilité et d'effet de levier ?
Mobiliser les peuples, leurs élites
et leur jeunesse
Au contraire, le moment est-il venu qu'elle
donne naissance à des agences spécialisées
dans un souci d'efficacité et de visibilité
de l'action entreprise ?
Il faut aussi définir ce que l'on entend faire en matière
économique, comment, et avec quels outils ? Dans ce
domaine, il faut faire une place particulière au commerce
équitable et aux industries culturelles. Le renouveau
c'est aussi le renouveau sociétal et militant.
Il s'agit de mobiliser les peuples, leurs élites et
leur jeunesse en faveur du nouveau projet francophone.
Au niveau sociétal, il y a lieu, d'abord, de poser
clairement la question du rapport des réseaux de la
société civile qui ont des fonctions d'opérateurs,
avec l'institutionnel francophone.
Dans leurs fonctions d'opérateur, ces réseaux
ne peuvent que travailler dans un cadre contractuel avec l'OIF.
Il reste qu'il faut qu'ils continuent à jouir de l'autonomie
nécessaire à l'affirmation de leur caractère
associatif.
Mais il faut aussi que la Francophonie prenne à bras
le corps les opportunités offertes par la décentralisation.
Le premier niveau infra-étatique des collectivités
locales prend en charge, et de plus en plus, des pans entiers
d'activités aujourd'hui assurées par l'Etat.
Des coopérations décentralisées fortes
et vivantes se développent directement entre ces collectivités.
La masse financière mise en jeu est déjà
comparable à celle affectée par l'OIF à
la coopération.
Elles prennent maintenant conscience qu'elles ont en commun
des programmes d'intérêt général
et commencent à mettre en place un processus de mutualisation
partielle de leurs coopérations.
Le mouvement associatif francophone s'est essoufflé.
Il faut un renouveau à plusieurs niveaux. On a besoin,
enfin, d'un volontariat francophone généreux
et puissant au service des chantiers de la Francophonie. Il
n'existe pas encore. Il faut que les jeunes s'engagent et
particulièrement eux, mais aussi les actifs et les
retraités. Un statut des volontaires francophones manque
cruellement aujourd'hui.
Les Sommets de Beyrouth et Ouagadougou ont donné le
signal, au niveau des peuples. Le frémissement est
visible avec la création par exemple de l'Association
internationale des régions francophones et l'engagement
des villes dans la célébration de la semaine
de la Francophonie, la création au niveau local de
multiples et nouvelles associations. On assiste à une
diversification des acteurs de la Francophonie : les villes,
les régions, les entreprises
. Ces acteurs sont
aujourd'hui des indicateurs d'une Francophonie qui bouge,
qui se développe, qui se pose des questions.
Concevoir un statut de volontaires francophones
Mais surtout, ils démontrent à
la Communauté francophone officielle, la réalité
d'une Francophonie parallèle, qui ne cesse de se renouveler
en fonction des défis de notre temps. On ne peut plus
occulter ce mouvement d'engagement bien opposé à
l'image habituelle d'une Francophonie endormie, figée
et d'un autre temps.
Ces acteurs sont tout simplement des facteurs de renouveau.
Le renouveau francophone est donc bien présent. C'est
un fait. Quel que soit le regard porté sur lui, il
existe et continuera d'aller de l'avant. C'est une fatalité
positive !
La Francophonie a donc tout intérêt à
s'en emparer et à uvrer pour son développement.
Elle en ressortira certainement plus forte et plus proche
des peuples qui la composent.
Mais tout dépend du politique. Les pays membres de
la Francophonie ont-ils réellement pris conscience
de l'importance et de l'urgence du projet francophone pour
la paix, pour l'équilibre de la mondialisation et de
son humanisme, mais aussi pour préserver l'identité
et l'avenir de leurs nations ?
2005-2006 sera le biennium de tous les espoirs mais aussi
de tous les dangers. La Communauté organique verra-t-elle
définitivement le jour ?
La Francophonie mettra-t-elle fin à sa trop longue
marche institutionnelle ?
Michel Guillou
Directeur d'Iframond