Union de la Presse Francophone
 
Retour pagé précédente

N° 121 - avril-mai 2005

PRESSE
par Serge HIREL

Les concentrations : péril au Nord, arme de développement au Sud

Parce que l'information est aussi un produit à vendre, le marché menace l'indépendance des journalistes. Dans les pays développés, clause de conscience et clause de cession protègent des abus. Encore faut-il pouvoir les utiliser et ne pas les détourner de leur objectif… Un mal tout aussi redoutable gangrène les rédactions africaines : la paupérisation, qui gagne du terrain…

Concentrations, pressions des annonceurs, exigences de la hiérarchie, mais aussi, dans certains cas, difficultés financières… Aucun journaliste, quel que soit le média auquel il collabore, quelle que soit la situation de son entreprise, ne peut ignorer ces épées de Damoclès qui pèsent sur sa tête, sur son indépendance, sur sa liberté.
Dans ce domaine, parce que la nécessité économique l'emporte trop souvent sur toute autre considération, la situation, ces dernières années, s'est aggravée, à tel point que, partout, des voix s'élèvent pour rappeler que l'information, tout en étant un produit à vendre, n'est pas une marchandise comme une autre, pour réaffirmer que, si elle doit se soumettre aux règles du marché, l'entreprise de médias n'est pas une entreprise comme une autre.
Le journaliste, confronté au quotidien à ce péril, ne bénéficie pas toujours des protections qui lui permettraient d'exercer son métier dans des conditions acceptables, qu'il s'agisse du respect de ses convictions ou, plus terre à terre, mais néanmoins important, du montant de ses revenus.
Pourtant, les réponses à apporter ne peuvent pas être identiques pour tous. A Ouagadougou, lors des dernières assises de l'UPF (16-21 novembre 2004), un intéressant débat a permis de s'en rendre compte. Il n'est pas possible, en raison même de la nature différente des problèmes, d'imaginer une solution miracle qui, quel que soit le média et son environnement, permettrait d'assurer l'indépendance des rédactions. Les protections à mettre en place doivent être adaptées aux réalités économiques. Une concentration liberticide ici peut être bénéfique ailleurs…

"Les journalistes doivent s'intéresser à la gestion"

Un peu partout dans les pays du Nord, aujourd'hui, les entreprises de presse, confrontées à la fois à la crise économique, qui a raréfié la publicité, et aux nécessaires investissements pour assurer leur compétitivité, sont engagés dans un processus de concentrations. Nombreux sont les journalistes qui les craignent, moins pour les licenciements qu'elles entraînent parfois qu'en raison de nouvelles contraintes, inhérentes à l'intrusion dans leur univers d'objectifs financiers…
Pour Jean Kouchner, journaliste et professeur associé à l'Université de Montpellier-I, ce discours pessimiste n'est pas toujours justifié. "Le rapprochement de deux entreprises peut ne pas être en soi un danger pour le journaliste, dit-il. L'entreprise de médias ne peut pas occulter sa dimension économique. Il est même souhaitable que les journalistes s'intéressent un peu plus aux problèmes de gestion".
Jean Kouchner va même jusqu'à affirmer qu'il n'y a pas de "bonnes" et de "mauvaises" concentrations. Tout dépend de leurs motifs. "Quand une entreprise est en difficulté, explique-t-il, le rapprochement apparaît comme une bouée de sauvetage… Mais il peut aussi s'agir d'une volonté hégémonique d'éliminer des concurrents, d'autres médias ou d'autres courants de pensée économique…".
Ce qui est le cas de certains groupes multimédias qui se sont constitués ces dernières années. Ils sont présents sur tous les supports, y compris les plus modernes et leur objectif est avant tout de maîtriser l'ensemble des ressources publicitaires, tout en fidélisant le consommateur par des offres diverses. Tout dépend donc, selon Jean Kouchner, des conditions dans lesquelles, en cas de changement de propriétaire, le journaliste peut travailler, "quelle part d'indépendance reste la sienne…".

"Des pratiques pas toujours morales"

Face à ces concentrations et aux éventuels accrocs à sa liberté, les journalistes disposent pour la plupart de deux "armes" : la "clause de cession" et la "clause de conscience". Deux "armes" qui, il est vrai, ne sont pas toujours simples à mettre en œuvre, qui, parfois, sont même brandies à mauvais escient.
"Beaucoup de journalistes pensent détenir le droit de ne pas faire ce que leur demande leur rédacteur en chef. C'est un malentendu. L'entreprise de presse est une entreprise hiérarchisée comme toute autre entreprise. Le journaliste doit donc exécuter l'ordre reçu. Par contre, il a le devoir de refuser un ordre illégal", indique Michel Friedman, un fin connaisseur du droit de la presse.
"Certes, ajoute-t-il aussitôt, le journaliste a une obligation de moyens, pas de résultat. Si votre rédacteur vous licencie pour avoir rédigé un article dont le contenu ne lui plaît pas et qu'il ne publie pas, il sera condamné au tribunal. Le problème, c'est que vous aurez du mal à retrouver du travail…".
Clause de conscience et clause de cession ne peuvent donc être invoquées que dans des cas précis. La première n'est applicable qu'en cas de modification profonde de l'orientation du média. "On considère alors que c'est l'employeur qui a substantiellement modifié le contrat de travail…", dit Michel Friedman, qui considère cependant que son emploi est tellement complexe qu'en France, elle n'est quasiment plus utilisée. Selon lui, elle serait encore plus difficile à faire jouer en Afrique, où le marché du travail dans les médias est très étroit. "Pour celui qui y aurait recours, dit-il, mieux vaut changer de métier…".
Quant à la "clause de cession", qui doit être ouverte après un changement de majorité dans le capital d'un média, si, par le coût des dédommagements à régler, elle s'avère un instrument anti-concentration, elle débouche néanmoins trop souvent, selon Michel Friedmann, sur "des pratiques pas si morales que cela…". "Nombreux sont ceux qui, comptant une importante ancienneté, même s'ils sont d'accord avec le nouveau patron, prennent le paquet d'argent… D'où des rédactions dont les plus âgés ont à peine 50 ans, d'où la disparition de l'expérience, de la formation sur le tas…".

"Les médias africains doivent accroître leurs marchés"

Pour les confrères du Sud, confrontés à une paupérisation endémique de leurs entreprises, obligés parfois de différer une parution faute d'argent pour acheter le papier ou l'encre, installés sur des marchés encore étriqués, ces discours de "gens du Nord" installés dans leur confort, dans leurs certitudes, préoccupés par des problèmes de pays riches, paraissent à des années-lumière de la réalité de leurs conditions de travail.
"Le seul avenir possible de la presse en Afrique, est la concentration et non pas un essaimage artisanal", assure Abdoulamounaïm Dilami, président de la section marocaine de l'UPF. "Le système artisanal, faute d'une taille de marché suffisante, condamne à la médiocrité. La concentration, elle, permet non seulement de proposer des produits de meilleure qualité, parce qu'ils peuvent être distribués sur de plus grands marchés, mais offre aussi des solutions plus intéressantes dans les domaines de la publicité et des outils techniques. Distribuer un titre sur quatre ou cinq pays, c'est améliorer ses revenus publicitaires, agrandir son lectorat et faciliter sa diversification…".
Ce point de vue, nombre d'éditeurs africains le partagent aujourd'hui, d'autant plus qu'ils sont, pour la plupart, confrontés à des médias publics qui, souvent, disposent encore d'avantages liés à leur statut, voire pratiquent des politiques de rabais auprès des annonceurs. Peu à peu, ces méthodes d'un autre âge disparaissent, mais, ici et là, elles font encore des ravages.
Reste qu'il ne faudrait pas que cette "bonne solution" aboutisse à une moindre éclosion de titres. "Le développement économique lui-même n'est rendu possible que par l'existence d'une presse dynamique, puissante et plurielle", note Jean Kouchner, qui estime "possible le regroupement de plusieurs titres à condition que chacun conserve sa propre politique éditoriale". En tout cas, il faut, selon lui, s'écarter résolument de toute disposition qui empêcherait de créer un titre. "Seul le lecteur doit décider de sa survie. La limite, quelquefois très vite atteinte, c'est l'équilibre financier".

Le " coup de gueule " du " patron "

Hervé Bourges partage cette opinion et regrette qu'en Afrique, trop nombreux soient "les feuilles de chou sans moyens, les journaux qui ne font que survivre". Mais le président de l'UPF ne se contente pas de ce constat, un peu désespérant. Pour lui, face à de telles difficultés, certaines formes de concentrations peuvent être profitables, par exemple en radio, "le média le mieux adapté à l'Afrique". "Fédérer des radios privées permettrait probablement de compenser l'étroitesse des marchés publicitaires…", suggère-t-il.
Mais, pour Hervé Bourges, il faut avant tout que journalistes et patrons de presse reviennent aux "fondamentaux", se focalisent sur leur métier. Un recentrage, selon lui, salutaire et urgent. "Aujourd'hui, dit-il, les journalistes brandissent un peu trop facilement la clause de conscience. Cela cache le refus d'un encadrement professionnel… A une certaine époque, les mauvais papiers allaient au panier et personne ne bronchait…"
"Aujourd'hui, estime-t-il encore, il n'y a plus de vrais patrons de presse, de vrais rédacteurs en chef, de vrais dirigeants… Ils se précipitent à la télévision au lieu de faire leur boulot… La rigueur est de moins en moins présente dans les rédactions… Chacun apporte son article… et la qualité du journal s'en ressent…". Bref, pour Hervé Bourges, dans ce combat contre les pressions économiques, la première des armes est au sein même de la profession, qui doit retrouver des marques et des attitudes quelque peu oubliées.

Serge HIREL