La France d'en haut participe au massacre
du français
Bernard Lecherbonnier, professeur à
l'université de Paris XIII, directeur de recherches
en études littéraires francophones, vient de
publier aux éditions Albin Michel Pourquoi veulent-ils
tuer le français ?, un essai qui brosse un tableau
alarmant de la situation du français en France. Son
auteur s'en est expliqué à La Gazette.
- Comment se porte selon vous la langue
française en France ?
Je constate un effondrement de l'intérêt pour
la langue, et peut-être plus grave un effondrement de
la langue elle-même. Pourtant en 1994, avec la loi Toubon
de défense du français, un grand espoir était
né. Mais cet espoir a été déçu
par tous les gouvernements successifs qui n'ont jamais voulu
faire appliquer cette loi et qui aujourd'hui, comble de l'absurdité,
font des décrets de renforcement de cette loi qui n'est
même pas mise en application.
- Quel est le signe le plus frappant de
l'affaiblissement de la langue française ?
Un exemple : l'autre jour dans le métro, j'ai vu une
affiche pour une grande marque avec le slogan "Go
lef" non traduit évidemment. Personne ne s'est
élevé contre cette publicité, pas même
les associations de défense du français ! Je
pense que la "France d'en haut" ne cherche pas à
défendre la langue française. Je pense aux hommes
politiques, aux chercheurs pour qui le français est
une "ringardise" et qui croient à un avenir
anglophone de la France. Pour eux le français devrait
être la langue vernaculaire, qu'on parle en famille,
tandis que l'anglais devrait être la langue véhiculaire.
La vision de nos élites est de l'idéologie pure
: l'anglais comme langue véhiculaire participe d'une
vision marchande et libérale du monde. Le danger aujourd'hui
est d'accepter la supériorité d'une langue aux
visées impérialistes. Et puis il y a ceux qui,
tous les jours, utilisent le "global english",
le "globish", parce que c'est à la
mode, par suivisme en somme. Les publicitaires par exemple
qui au lieu de chercher des astuces de langage en français
préfèrent puiser dans des lieux communs anglophones
Mais attention, je ne suis pas contre l'anglais ni contre
l'apprentissage de l'anglais, langue par ailleurs très
utile et très belle. Je m'insurge contre ce "globish"
qui est un anglais pauvre composé d'un nombre restreint
de mots, une sorte de patois utilisé pour se faire
comprendre dans le monde de l'entreprise mais qui pour moi
n'est pas une langue. Le "globish" est un
patois simplifié, rustre, grossier et sans vocabulaire.
- Que faut-il faire ?
Le nud du problème c'est l'Education nationale.
C'est là qu'a été prise la décision
de supprimer l'orthographe et la grammaire des programmes
de primaire, apprentissages pourtant fondamentaux dans la
connaissance de sa propre langue. Il faudrait rétablir
ces savoirs, car comment respecter sa propre langue quand
on ne sait pas la manier soi-même ? Ensuite il faudrait,
selon moi, se débarrasser de la hiérarchie actuelle
de l'Education nationale, je parle des inspecteurs académiques
et non des professeurs qui font eux un travail formidable
sur le terrain, mais bien de la hiérarchie qui organise
la fin du français.
- Pensez-vous que les institutions francophones
défendent correctement la langue française?
La francophonie regroupe actuellement des Etats qui, pour
certains, n'ont que peu de rapport avec la langue française
historiquement ou culturellement. Nous assistons à
une dissolution de l'identité francophone qui en voulant
s'ouvrir toujours plus pour constituer un groupe de pression
plus fort (aujourd'hui les pays francophones représentent
1/3 des pays représentés à l'ONU) en
oublie ses principaux objectifs et passe à côté
d'événements majeurs. Par exemple l'entrée
de l'Algérie au sein de l'Organisation internationale
de la Francophonie aurait du être un événement
d'une portée considérable. Mais elle a été
complètement ratée au Sommet de Ouagadougou
tout ça parce que le président français
a fait un discours puis s'en est allé sans même
attendre que le président algérien prenne la
parole : c'est une honte ! L'Algérie a ensuite fait
un pas en arrière et a retardé son entrée
et on la comprend
- Cet "effondrement" de la langue
française ne serait-il pas en partie lié au
développement des nouvelles technologies de l'information
et de la communication (NTIC), Internet notamment ?
Non, au contraire, je crois que l'Internet est un allié
de la langue française. Les chiffres 2004 de l'institut
américain Global Reech qui publie des statistiques
annuelles sur le poids des consultations sur l'Internet le
prouvent. L'anglais, qui, il y a cinq ans, tournait autour
de 75 %, est tombé à 35,8 %. Les langues asiatiques
(japonais, mandarin, hindi) ont un poids qui tourne autour
de 2 à 3 %. Et comme tous ces pays vont bientôt
consulter l'Internet par le biais de leurs langues respectives,
on peut considérer que d'ici cinq ans, le poids global
de l'anglais devrait chuter à 15 %. Avec cette poussée
des langues asiatiques mais aussi de l'arabe (1,5 %), on s'aperçoit
donc que le français (3,8 %), contrairement à
ce que l'on croit ne se porte pas si mal que ça. C'est
un pourcentage honorable pour une population de 125 millions
de francophones.
- Avez-vous une vision aussi optimiste
en ce qui concerne la presse et l'audiovisuel ?
A l'encontre de bien des idées reçues je pense
que le secteur de la communication est porteur d'optimisme.
La presse et l'audiovisuel, comme tous les métiers
de la langue, font ce qu'ils peuvent dans des conditions difficiles
et souvent sous le feu de critiques injustes.
En revanche TV5, la chaîne française diffusée
à l'étranger, est une lamentable vitrine : entre
la grève à la SNCF, l'élevage de vaches
dans le Valais, les carrefours dangereux à Charleroi,
etc. difficile d'intéresser un jeune Polonais ou un
jeune Espagnol. Puisqu'il y a projet de langue française
internationale, il faudrait que la chaîne qui représente
la France et la francophonie à l'étranger renvoie
une image plus moderne, que cette chaîne ait le contenu
d'Arte et la couleur de M6.
- La langue française suscite-t-elle
encore un intérêt à l'étranger
?
Aujourd'hui on a l'impression que beaucoup de choses sont
faites pour l'expansion de la langue française alors
que ce n'est plus vraiment le cas. Il y a une énorme
déception dans tous les pays et sur tous les continents,
que cela soit en Europe de l'Est, en Afrique ou en Orient.
Pourtant, dans ces régions, les jeunes ont généralement
une opinion très flatteuse de la langue et de la culture
françaises. Il y a toujours eu une forte demande de
français, mais malheureusement, on ne parvient pas
à y répondre. En Europe, par exemple, on a purement
et simplement décidé que l'Europe parlerait
anglais. Ce qui est grave. Du coup, on fait l'impasse sur
tous ces pays d'Europe de l'Est notamment qui avaient une
profonde implication dans la Francophonie.