Union de la Presse Francophone
 
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N° 121 - avril-mai 2005

ENTRETIEN avec Bernard LECHERBONNIER,
à propos de son livre "Pourquoi veulent-ils tuer le français ?

par Hanna MBONJO et Thierno DIALLO

La France d'en haut participe au massacre du français

Bernard Lecherbonnier, professeur à l'université de Paris XIII, directeur de recherches en études littéraires francophones, vient de publier aux éditions Albin Michel Pourquoi veulent-ils tuer le français ?, un essai qui brosse un tableau alarmant de la situation du français en France. Son auteur s'en est expliqué à La Gazette.

- Comment se porte selon vous la langue française en France ?
Je constate un effondrement de l'intérêt pour la langue, et peut-être plus grave un effondrement de la langue elle-même. Pourtant en 1994, avec la loi Toubon de défense du français, un grand espoir était né. Mais cet espoir a été déçu par tous les gouvernements successifs qui n'ont jamais voulu faire appliquer cette loi et qui aujourd'hui, comble de l'absurdité, font des décrets de renforcement de cette loi qui n'est même pas mise en application.

- Quel est le signe le plus frappant de l'affaiblissement de la langue française ?
Un exemple : l'autre jour dans le métro, j'ai vu une affiche pour une grande marque avec le slogan "Go lef" non traduit évidemment. Personne ne s'est élevé contre cette publicité, pas même les associations de défense du français ! Je pense que la "France d'en haut" ne cherche pas à défendre la langue française. Je pense aux hommes politiques, aux chercheurs pour qui le français est une "ringardise" et qui croient à un avenir anglophone de la France. Pour eux le français devrait être la langue vernaculaire, qu'on parle en famille, tandis que l'anglais devrait être la langue véhiculaire. La vision de nos élites est de l'idéologie pure : l'anglais comme langue véhiculaire participe d'une vision marchande et libérale du monde. Le danger aujourd'hui est d'accepter la supériorité d'une langue aux visées impérialistes. Et puis il y a ceux qui, tous les jours, utilisent le "global english", le "globish", parce que c'est à la mode, par suivisme en somme. Les publicitaires par exemple qui au lieu de chercher des astuces de langage en français préfèrent puiser dans des lieux communs anglophones… Mais attention, je ne suis pas contre l'anglais ni contre l'apprentissage de l'anglais, langue par ailleurs très utile et très belle. Je m'insurge contre ce "globish" qui est un anglais pauvre composé d'un nombre restreint de mots, une sorte de patois utilisé pour se faire comprendre dans le monde de l'entreprise mais qui pour moi n'est pas une langue. Le "globish" est un patois simplifié, rustre, grossier et sans vocabulaire.

- Que faut-il faire ?
Le nœud du problème c'est l'Education nationale. C'est là qu'a été prise la décision de supprimer l'orthographe et la grammaire des programmes de primaire, apprentissages pourtant fondamentaux dans la connaissance de sa propre langue. Il faudrait rétablir ces savoirs, car comment respecter sa propre langue quand on ne sait pas la manier soi-même ? Ensuite il faudrait, selon moi, se débarrasser de la hiérarchie actuelle de l'Education nationale, je parle des inspecteurs académiques et non des professeurs qui font eux un travail formidable sur le terrain, mais bien de la hiérarchie qui organise la fin du français.

- Pensez-vous que les institutions francophones défendent correctement la langue française?
La francophonie regroupe actuellement des Etats qui, pour certains, n'ont que peu de rapport avec la langue française historiquement ou culturellement. Nous assistons à une dissolution de l'identité francophone qui en voulant s'ouvrir toujours plus pour constituer un groupe de pression plus fort (aujourd'hui les pays francophones représentent 1/3 des pays représentés à l'ONU) en oublie ses principaux objectifs et passe à côté d'événements majeurs. Par exemple l'entrée de l'Algérie au sein de l'Organisation internationale de la Francophonie aurait du être un événement d'une portée considérable. Mais elle a été complètement ratée au Sommet de Ouagadougou tout ça parce que le président français a fait un discours puis s'en est allé sans même attendre que le président algérien prenne la parole : c'est une honte ! L'Algérie a ensuite fait un pas en arrière et a retardé son entrée et on la comprend…

- Cet "effondrement" de la langue française ne serait-il pas en partie lié au développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), Internet notamment ?
Non, au contraire, je crois que l'Internet est un allié de la langue française. Les chiffres 2004 de l'institut américain Global Reech qui publie des statistiques annuelles sur le poids des consultations sur l'Internet le prouvent. L'anglais, qui, il y a cinq ans, tournait autour de 75 %, est tombé à 35,8 %. Les langues asiatiques (japonais, mandarin, hindi) ont un poids qui tourne autour de 2 à 3 %. Et comme tous ces pays vont bientôt consulter l'Internet par le biais de leurs langues respectives, on peut considérer que d'ici cinq ans, le poids global de l'anglais devrait chuter à 15 %. Avec cette poussée des langues asiatiques mais aussi de l'arabe (1,5 %), on s'aperçoit donc que le français (3,8 %), contrairement à ce que l'on croit ne se porte pas si mal que ça. C'est un pourcentage honorable pour une population de 125 millions de francophones.

- Avez-vous une vision aussi optimiste en ce qui concerne la presse et l'audiovisuel ?
A l'encontre de bien des idées reçues je pense que le secteur de la communication est porteur d'optimisme. La presse et l'audiovisuel, comme tous les métiers de la langue, font ce qu'ils peuvent dans des conditions difficiles et souvent sous le feu de critiques injustes.
En revanche TV5, la chaîne française diffusée à l'étranger, est une lamentable vitrine : entre la grève à la SNCF, l'élevage de vaches dans le Valais, les carrefours dangereux à Charleroi, etc. difficile d'intéresser un jeune Polonais ou un jeune Espagnol. Puisqu'il y a projet de langue française internationale, il faudrait que la chaîne qui représente la France et la francophonie à l'étranger renvoie une image plus moderne, que cette chaîne ait le contenu d'Arte et la couleur de M6.

- La langue française suscite-t-elle encore un intérêt à l'étranger ?
Aujourd'hui on a l'impression que beaucoup de choses sont faites pour l'expansion de la langue française alors que ce n'est plus vraiment le cas. Il y a une énorme déception dans tous les pays et sur tous les continents, que cela soit en Europe de l'Est, en Afrique ou en Orient. Pourtant, dans ces régions, les jeunes ont généralement une opinion très flatteuse de la langue et de la culture françaises. Il y a toujours eu une forte demande de français, mais malheureusement, on ne parvient pas à y répondre. En Europe, par exemple, on a purement et simplement décidé que l'Europe parlerait anglais. Ce qui est grave. Du coup, on fait l'impasse sur tous ces pays d'Europe de l'Est notamment qui avaient une profonde implication dans la Francophonie.