Union de la Presse Francophone
 
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N° 121 - avril-mai 2005

ENTRETIEN

Denis Tillinac, écrivain ami de l'Afrique
et passionné de la langue française

Denis Tillinac n'est pas qu'un écrivain talentueux et prolifique. Ce Corrézien pur jus, fier de ses attaches provinciales, mais se délectant aussi de l'effervescence parisienne, est un ami de Jacques Chirac. Un vrai ami, qui sait ne pas être d'accord avec lui et le lui dire. Un conseiller au franc parler, dont l'opinion se forge à l'aune d'un gaullisme sans faille. Denis Tillinac est aussi un ami de l'Afrique. Il en est tombé amoureux dès son premier séjour. Elle l'émerveille, le fascine, et il enrage de la voir encore impuissante à régler ses dérives et ses malheurs. Pour elle, il s'est engagé dans le mouvement francophone. Ancien conseiller du président de la République française pour la Francophonie, il est aujourd'hui l'un des membres les plus en vue du Haut Conseil de la Francophonie, maintenant placé auprès du secrétaire général de l'OIF.

Denis Tillinac, enfin, est un passionné de la langue française. Un chevalier du verbe et de la belle phrase, ciselée jusqu'à ce qu'elle exprime très exactement sa pensée, son émotion. Son style est à la fois riche et concis, chaleureux et ferme, vif et impertinent. Président des Editions de la Table Ronde, journaliste, romancier, essayiste, voire pamphlétaire, il ne cherche pas à plaire. Mais il séduit. Pour les lecteurs de La Gazette, l'auteur de Le venin de la mélancolie, un essai qui lui a valu de recevoir tout récemment le prix du Livre politique 2005, a accepté de répondre à quelques questions. Sans se départir, bien sûr, de son goût pour le mot exact.

"La mission essentielle de la Francophonie
doit demeurer la promotion de la langue française"

- N'y a-t-il pas parfois conflit entre votre liberté de création et vos engagements, qui vont bien au-delà de ceux d'un simple citoyen ?
Je n'ai jamais appartenu à un parti ni à un syndicat. Ni signé la moindre pétition. Ni exercé une fonction officielle. Ma liberté de création est donc totale.

- Vous vous exprimez dans une langue riche, parfois même recherchée. Etes-vous d'abord un écrivain de langue, qui aime manipuler les mots, ou un écrivain de conviction, qui aime manipuler les idées ?
Les deux. Mais je préfère les stylistes aux idéologues.

- Un amour viscéral du "terroir" est-il nécessaire à l'équilibre de tout homme ? Demain, dans un univers " mondialisé ", l'homme sans racines peut-il trouver sa place ?
Plus la conscience sera déterritorialisée, plus l'homme aura besoin de patriotismes intimes. Mais je suis le contraire d'un régionaliste. Ma patrie poétique, c'est mon village. Ma patrie politique, c'est la France. Ma patrie intellectuelle et morale, c'est à la fois l'Europe et l'espace francophone. Et ma patrie spirituelle, c'est Rome puisque je suis catholique.

- Proche du Président de la République française, vous apparaissez comme l'un de ses conseillers les plus intimes. Vous dites que, parfois, vous pestez contre la lenteur des réformes… Croyez-vous à la victoire du politique sur la fatalité historique ?
J'ai envie d'y croire. Mais le politique est en crise : il est, en Europe, coincé entre le technocrate, le juge, les médias et les marchés. Il va falloir qu'il redéfinisse la singularité de sa mission.

- Depuis longtemps déjà, vous êtes un ami de l'Afrique. Vous sentez-vous africain tout en restant corrézien, ou regardez-vous l'Afrique avec passion certes, mais dans une démarche cartésienne ? Peut-on vivre une double culture ?
Deux écueils à éviter pour les "amis" de l'Afrique : l'exotisme, le paternalisme. Il faut essayer, sans renier ses attaches culturelles, d'accéder au sens de l'altérité.

- Le 18 juin 2001, à Douala - ni la date, ni le lieu ne sont dus au hasard -, vous avez annoncé la création d'une nouvelle association, "Renaissance Afrique France", dont l'objectif est de "nouer sur des bases nouvelles, décomplexées et plus égalitaires des liens avec des élites du continent noir". Quatre ans après, où en est cette initiative ?
Pour mille raisons, liées aux ambiguïtés des relations franco-africaines, j'ai dû mettre ce projet en sommeil. Mais je le relancerai sous une autre forme. Pour l'heure, il faut prendre acte d'un désir - mutuel - de remise en cause des modalités de nos relations.

- Vous avez été le représentant personnel de Jacques Chirac pour la francophonie. Aujourd'hui, vous siégez au conseil consultatif placé auprès d'Abdou Diouf. Selon vous, le choix, aujourd'hui établi, de donner à la Francophonie une dimension allant bien au-delà d'une simple alliance culturelle est-il judicieux ? Faut-il que la Francophonie soit aussi politique et économique ?
Politique, économique et culturelle. Mais sans oublier que la mission essentielle, c'est la promotion de la langue.

- Au-delà du partage d'une même langue, les membres de l'Organisation Internationale de la Francophonie se disent porteurs de valeurs communes : la diversité culturelle, la solidarité, la paix entre les peuples… Aujourd'hui, des Etats non francophones sollicitent leur entrée à l'OIF. Faut-il, parce qu'ils adhèrent à ces valeurs, les y accueillir ? Ne risque-t-on pas d'y perdre la cohésion initiale ? N'est-il pas à craindre que l'Afrique, enfant chéri de la Francophonie, en fasse les frais ?
Pas d'Etats non-francophones dans l'O.I.F. Sinon, ça n'a plus de sens et les Africains se sentiront légitiment frustrés.