Denis Tillinac, enfin, est un passionné
de la langue française. Un chevalier du verbe et de
la belle phrase, ciselée jusqu'à ce qu'elle
exprime très exactement sa pensée, son émotion.
Son style est à la fois riche et concis, chaleureux
et ferme, vif et impertinent. Président des Editions
de la Table Ronde, journaliste, romancier, essayiste, voire
pamphlétaire, il ne cherche pas à plaire. Mais
il séduit. Pour les lecteurs de La Gazette,
l'auteur de Le venin de la mélancolie, un essai
qui lui a valu de recevoir tout récemment le prix du
Livre politique 2005, a accepté de répondre
à quelques questions. Sans se départir, bien
sûr, de son goût pour le mot exact.
"La mission essentielle de la Francophonie
doit demeurer la promotion de la langue française"
- N'y a-t-il pas parfois conflit entre votre
liberté de création et vos engagements, qui
vont bien au-delà de ceux d'un simple citoyen ?
Je n'ai jamais appartenu à un parti ni à
un syndicat. Ni signé la moindre pétition. Ni
exercé une fonction officielle. Ma liberté de
création est donc totale.
- Vous vous exprimez dans une langue riche,
parfois même recherchée. Etes-vous d'abord un
écrivain de langue, qui aime manipuler les mots, ou
un écrivain de conviction, qui aime manipuler les idées
?
Les deux. Mais je préfère les stylistes aux
idéologues.
- Un amour viscéral du "terroir"
est-il nécessaire à l'équilibre de tout
homme ? Demain, dans un univers " mondialisé ",
l'homme sans racines peut-il trouver sa place ?
Plus la conscience sera déterritorialisée,
plus l'homme aura besoin de patriotismes intimes. Mais je
suis le contraire d'un régionaliste. Ma patrie poétique,
c'est mon village. Ma patrie politique, c'est la France. Ma
patrie intellectuelle et morale, c'est à la fois l'Europe
et l'espace francophone. Et ma patrie spirituelle, c'est Rome
puisque je suis catholique.
- Proche du Président de la République
française, vous apparaissez comme l'un de ses conseillers
les plus intimes. Vous dites que, parfois, vous pestez contre
la lenteur des réformes
Croyez-vous à
la victoire du politique sur la fatalité historique
?
J'ai envie d'y croire. Mais le politique est en crise :
il est, en Europe, coincé entre le technocrate, le
juge, les médias et les marchés. Il va falloir
qu'il redéfinisse la singularité de sa mission.
- Depuis longtemps déjà, vous
êtes un ami de l'Afrique. Vous sentez-vous africain
tout en restant corrézien, ou regardez-vous l'Afrique
avec passion certes, mais dans une démarche cartésienne
? Peut-on vivre une double culture ?
Deux écueils à éviter pour les "amis"
de l'Afrique : l'exotisme, le paternalisme. Il faut essayer,
sans renier ses attaches culturelles, d'accéder au
sens de l'altérité.
- Le 18 juin 2001, à Douala - ni la
date, ni le lieu ne sont dus au hasard -, vous avez annoncé
la création d'une nouvelle association, "Renaissance
Afrique France", dont l'objectif est de "nouer sur
des bases nouvelles, décomplexées et plus égalitaires
des liens avec des élites du continent noir".
Quatre ans après, où en est cette initiative
?
Pour mille raisons, liées aux ambiguïtés
des relations franco-africaines, j'ai dû mettre ce projet
en sommeil. Mais je le relancerai sous une autre forme. Pour
l'heure, il faut prendre acte d'un désir - mutuel -
de remise en cause des modalités de nos relations.
- Vous avez été le représentant
personnel de Jacques Chirac pour la francophonie. Aujourd'hui,
vous siégez au conseil consultatif placé auprès
d'Abdou Diouf. Selon vous, le choix, aujourd'hui établi,
de donner à la Francophonie une dimension allant bien
au-delà d'une simple alliance culturelle est-il judicieux
? Faut-il que la Francophonie soit aussi politique et économique
?
Politique, économique et culturelle. Mais sans oublier
que la mission essentielle, c'est la promotion de la langue.
- Au-delà du partage d'une même
langue, les membres de l'Organisation Internationale de la
Francophonie se disent porteurs de valeurs communes : la diversité
culturelle, la solidarité, la paix entre les peuples
Aujourd'hui, des Etats non francophones sollicitent leur entrée
à l'OIF. Faut-il, parce qu'ils adhèrent à
ces valeurs, les y accueillir ? Ne risque-t-on pas d'y perdre
la cohésion initiale ? N'est-il pas à craindre
que l'Afrique, enfant chéri de la Francophonie, en
fasse les frais ?
Pas d'Etats non-francophones dans l'O.I.F. Sinon, ça
n'a plus de sens et les Africains se sentiront légitiment
frustrés.